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De Carthage à Tunis, 3000 ans d'exception - l'histoire collection 70
Kmar Bendana dans collections 70 daté janvier-mars 2016

Avec l’arrivée des Français à Tunis, la ville s’agrandit et se transforme profondément. Grandes avenues, cafés, tramways font leur apparition. L’espace devient aussi un lieu d’expression politique face au colonisateur.

En avril 1881, 30 000 soldats sont envoyés par Jules Ferry en Tunisie, au prétexte de mettre fin à une incursion des Kroumirs en Algérie. Trois semaines plus tard, Muhammad al-Sadiq Pacha est contraint de signer, au palais Kassar Saïd (banlieue de Tunis), le traité du Protectorat (dit du Bardo) du 12 mai 1881. La colonisation française, ainsi officialisée et complétée par la convention de La Marsa (8 juin 1883), accentue le cosmopolitisme de la ville de Tunis et son ouverture vers la mer, en créant un espace d’administration, de peuplement, d’exploitation économique et de loisirs en direction du port. Après l’achèvement des travaux de ce dernier en 1893, la promenade de la Marine est rebaptisée « avenue Jules-Ferry », balisée par le bâtiment consulaire construit en 1860 et investi, avec le protectorat, comme siège de la Résidence générale à Tunis.

L’établissement du protectorat accélère aussi l’immigration dans une ville portuaire, cernée par des vergers agricoles, qui attirait déjà des habitants de l’intérieur du pays, des Maghrébins, des Maltais, des Grecs, des Espagnols et surtout des Italiens (cf. Catherine Brice, p. 71). La population européenne est la première à prospérer à la faveur des nouveaux quartiers qui se construisent dans l’aire urbaine ouverte en direction du nord, du sud et de l’est de la « ville arabe », la médina. Des milliers de Français, répondant à l’appel de fonctionnaires et au besoin d’assurer la force publique, viennent s’ajouter aux quelque 3 000 déjà installés dans le pays. Mais leur nombre ne parvient pas à dépasser celui des Italiens avant le milieu des années 1930.

La migration maghrébine est, elle, liée au travail, aux affinités religieuses (sur la route de La Mecque ou pour des études à la mosquée-université de la Zitouna), parfois à des besoins de refuge. Algériens, Tripolitains et Marocains sont disséminés dans le tissu de la ville, selon les raisons de leur émigration et leur statut social. Les Algériens, citadins ou ruraux, se concentrent autour du quartier de Bab el-Jazira, où ils entretiennent des commerces. D’autres sont notaires, écrivains publics, enseignants, et certains occupent les rangs du mouvement nationaliste.


VILLE EUROPÉENNE, VILLE ARABE

Les flux de Tripolitains ou de Marocains, moins nombreux, grossissent les emplois urbains subalternes ou domestiques de la ville. La composante maghrébine du sous-prolétariat urbain peuple les quartiers les plus pauvres et se retrouve dans les organisations syndicales qui se forment au cours du XXe siècle.

De 110 000 habitants environ à la fin du XIXe siècle (les statistiques flottent à ce sujet) à 500 000 habitants en 1956, la ville de Tunis connaît un dynamisme démographique et économique qui modifie la face et l’équilibre de la ville. La population européenne atteint en 1936 le nombre de 98 877 dans l’enceinte tunisoise et de 115 653 dans l’ensemble de l’agglomération. Entre 1936 et 1956, les statistiques établissent une hausse plus vigoureuse de « population musulmane » qui s’étend des quartiers de la « vieille ville » vers les nouveaux faubourgs et la ville moderne, en expansion depuis 1881.

La ville se déploie sur des quartiers, des faubourgs et des banlieues. L’axe européen commence par l’est, en direction du chenal qui mène à la mer. La cathédrale Saint-Vincent-de-Paul fait face à la Résidence générale, mais aussi à un ensemble de commerces, de restaurants, d’hôtels et de cafés qui structurent l’extension de la « ville européenne ». De l’autre côté de la porte de la mer (Bab el-Bhar) où le consulat britannique a élu domicile depuis 1850, la « ville arabe » est investie par une population de Maltais, de Tunisiens musulmans et juifs, d’Italiens socialement bigarrée. Entre demeures bourgeoises, habitats modestes, oukala (logements autour d’une cour centrale où les locataires se partagent la cuisine et les toilettes) et fondouks (hôtels) de passage, ateliers d’artisans et ruelles commerçantes, la médina de Tunis s’organise, depuis longtemps, autour de la mosquée de la Zitouna et de la citadelle de la Kasbah. Flanquée de deux faubourgs (Bab Souika et Bab el-Jazira), et circonscrite par une série de portes, vestiges des anciens remparts pour la plupart détruits, la médina a été érigée en municipalité en 1858.


MODERNISATION

Complémentaires, anciennes et nouvelles aires urbaines évoluent pourtant avec dissymétrie. Les travaux d’infrastructure et d’adduction d’égouts et d’eau courante aboutissent à un début de réseau en 1891 dans la partie moderne de la ville, où la spéculation foncière attisée par la loi immobilière de 1888 fouette le traçage des rues et boulevards, stimule le bâtiment public et la construction privée. L’éclairage électrique s’y étend vers 1900.

L’administration française partage ses institutions entre les nouveaux quartiers (hôtel de la Monnaie, hôtel de ville, avenue de Carthage), les édifices de la médina et les boulevards tracés sur l’emplacement des remparts. L’architecture dite coloniale se développe à la faveur de la construction des immeubles, villas et édifices publics qui allient le style, le décor et les matériaux locaux avec les innovations techniques comme l’acier ou le béton.

Dans la médina, on restaure (le minaret de la Zitouna en 1892) et des décrets (1920 et 1921) tentent de sauvegarder le bâti sans améliorer pour autant l’infrastructure et les conditions de vie. La densité de population augmente donc dans un tissu urbain peu retouché. En 1956, la médina compte environ 120 000 habitants dans un espace restreint qui se vide des couches les plus aisées, attirées vers les faubourgs plus accessibles grâce aux travaux de voirie et à la construction du réseau du tramway (le quartier du Bardo est relié à partir de 1908). Des zones d’habitations à bon marché (HBM) fixent à partir de 1920 les classes moyennes dans les quartiers de Franceville, Mutuelleville ou Taoufik.

Parallèlement aux activités industrielles et d’affaires, Tunis devient une ville de loisirs : les espaces verts aèrent le quartier du Passage, l’esplanade de Gambetta Park et le jardin d’essai du Belvédère, où un casino est ouvert en 1910. Le théâtre municipal est inauguré en 1902, le théâtre italien Politeama Rossini voit le jour en 1903, tandis que le cinéma fait son apparition quelques mois après la première projection des frères Lumière à Lyon : La Dépêche tunisienne se fait l’écho d’une projection fin octobre 1896. L’Omnia Pathé, première salle de cinéma tunisoise, est ouverte en 1908. Le public des théâtres, music-halls, concerts, bals, cinémas, d’abord européen, va se mélanger au fil du temps.

A côté de l’enrichissement de la trame urbaine, l’extension de la ville pousse vers une ceinture de taudis et de « gourbivilles » où s’entassent les populations des zones rurales du pays. Les faubourgs liés à l’activité industrielle s’étendent après la Seconde Guerre mondiale qui a éprouvé la ville1 : le port et la Compagnie fermière des chemins de fer tunisiens notamment ont subi des dégâts et un programme de reconstruction est lancé.


L’AFFIRMATION POLITIQUE

Le bouleversement urbain de Tunis n’est pas uniquement lié à la présence européenne. Les mentalités urbaines évoluent aussi. L’impact des deux guerres mondiales, les transports, la vie de bureau, le travail en usine, la fréquentation des spectacles, les rythmes scolaires introduisent de nouvelles façons d’occuper la ville et de l’investir. Les jours fériés, le ramadan ou l’horaire estival de la « séance unique » pour les fonctionnaires instaurent un rapport au temps partagé par tous les Tunisois. La géographie urbaine en mutation se double d’une série de transformations dans les comportements individuels et les rapports collectifs qui changent la conception et le vécu de l’espace citadin.

Dans les années 1920-1930, espaces de sociabilité et de loisirs deviennent des lieux d’expression de la politique. Le phénomène est engagé avec la diffusion de l’imprimé qui entraîne l’essor de la presse, en langues arabe et française principalement. Avec le journal, la physionomie des cafés se transforme. Dans le café européen (café bar et brasserie, ou débit de boissons rattaché à un hôtel), les chaises remplacent les nattes des cafés maures. On y lit le journal et débat de l’actualité. Une législation naît dans le but de surveiller ces lieux de rencontre et d’activité politique.

Les cafés concentrés entre l’avenue de France et l’entrée de la médina (on en compte sept en 1924) pratiquent une mixité absente de ceux de la médina et des faubourgs. Cependant, depuis les incidents du Djellaz (1911) et le boycott du tramway (1912)2, deux révoltes urbaines réprimées dans le sang qui ont marqué tous les Tunisois, le café devient partout le lieu où l’on échange les nouvelles et les idées, notamment politiques.

A côté du réseau du centre-ville, des salles de cinéma s’implantent en banlieue à partir de 1910 et dans les quartiers de Bab Souika, Bab Menara et Bab el-Jazira à partir de 1924. Plus petites que celles de la ville européenne, elles programment des films arabes et hindous que la censure pointe parfois car il arrive que les spectateurs y expriment des opinions anticoloniales. Le sport se politise également avec la multiplication d’associations. La naissance des deux grandes équipes tunisoises de football, le Club Africain (1920, Bab Jedid) et l’Espérance sportive de Tunis (1919, Bab Souika), marque la structuration de l’espace urbain par le sport, vecteur d’affirmation politique. La politisation de ces activités citadines se remarque d’autant plus que Tunis, centre de l’administration coloniale et siège du contrôle civil de la région, n’héberge pas le bey, cosignataire des lois et traités avec la Résidence générale. Le garant et symbole de souveraineté de la régence de Tunis réside en effet en banlieue : le pouvoir beylical vit, reçoit au Bardo, à Hammam Lif, ou à La Marsa.

Au contraire, les Français s’approprient l’espace comme lors des défilés du 14 Juillet ou du Congrès eucharistique de Carthage de 1930. En 1925, pour célébrer le centenaire du cardinal Lavigerie, archevêque d’Alger et de Carthage, une statue est érigée sur le parvis de la place de la Bourse, à l’entrée des souks, provoquant des manifestations d’étudiants de la Zitouna. Ces actes répétés de théâtralisation de la présence française en Tunisie finissent en effet par engendrer des répliques nationalistes. Le premier parti nationaliste le Destour, est fondé en 1920, puis le Néo-Destour dirigé par Bourguiba en 1934.

Les manifestations du 9 avril 1938 devant le palais de justice sur le boulevard Bab-Benat et l’avenue Jules-Ferry, face à la Résidence générale, apparaissent comme une protestation contre l’appropriation coloniale de l’espace que les habitants de Tunis, assiégée puis occupée à partir de 1881, n’ont pas exprimée en leur temps. Ainsi, toute capitale qu’elle est depuis des siècles, Tunis voit son espace se politiser face à la colonisation française, une dimension qui vient s’ajouter à son dynamisme économique et à son aura historique.


https://www.lhistoire.fr/lessor-dune-capitale-coloniale

 

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