via lhistoire

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Charles-Robert Ageron dans collections 55
daté avril – juin 2012

Avant la conquête française, les habitants de l’Algérie ne se sentaient pas algériens. Il leur fallut un siècle de domination coloniale pour parvenir à cette prise de conscience. Mais à la veille de l’insurrection, le pays est déjà une nation en puissance.

Existait-il une nation algérienne avant 1830 ? Cette question ne se pose plus pour les Algériens auxquels on enseigne depuis l’indépendance la permanence de la nation algérienne. Mais, sans méconnaître ses fonctions pédagogiques, les historiens contestent ce mythe politique. A l’époque, quelle est la situation du pays ?

Bien que l’on puisse discuter le caractère algérien des deys et des beys – généralement turcs ou métis de Turcs – qui la gouvernaient depuis 1520 pour le compte de l’Empire ottoman, la régence d’Alger apparaît en 1830 relativement autonome vis-à-vis du sultan de Constantinople. Cet État n’exerçait toutefois son autorité que sur une partie du territoire sous domination ottomane : à peine plus d’un tiers des tribus reconnaissaient le beylik d’Alger. Le sentiment antiturc était fort, mais aucune révolte généralisée n’eut jamais lieu qui permettrait de parler de sentiment national algérien. Bref, avant la conquête française, les habitants de l’Algérie ne se sentaient pas algériens. Il leur fallut un siècle de domination coloniale pour parvenir à cette prise de conscience. Celle-ci fut toutefois plus précoce et plus étendue que les Français n’étaient disposés à le reconnaître.

A la fin du XIXe siècle, les musulmans d’Algérie se sentaient seulement liés à la umma muhammadiya, communauté mahométane. Leur patriotisme s’alimentait au rêve millénariste d’un Mahdi le Messie ou d’un Moula es-sa’a Maître de l’heure suscité par Dieu. Le jour viendrait où un jihad « guerre sainte » victorieux permettrait de « chasser les nçara [les chrétiens] installés sur la terre de nos pères ».


LES JEUNES ALGÉRIENS ET LE COMBAT POUR L’ÉGALITÉ DES DROITS

Au début du XXe siècle commencèrent pourtant à s’exprimer quelques musulmans francisés et laïcisés dont les démarches revendicatives ressemblaient notamment à celles des Jeunes Turcs. Ceux qu’on appela les Jeunes Algériens demandaient les libertés fondamentales, l’égalité avec les Français d’Algérie, la suppression du régime de l’indigénat et des impôts arabes et une plus large représentation dans les assemblées locales. Ils entendaient « réveiller les indigènes algériens de leur apathie, faire comprendre à la masse ignorante les bienfaits de la civilisation ».

L'Algérie et les Algériens - HSH55. Revendications

Ces républicains pensaient que l’émancipation viendrait des écoles françaises et des droits politiques que leur conférerait la métropole. Pourtant leurs journaux, bien que rédigés en français, s’appelaient Al-Hilal « Le Croissant islamique », Le Musulman ou encore Le Rachidi « Le Guide ». Ces organes « franco-musulmans » parlaient tout naturellement de l’Algérie arabe et exigeaient le respect absolu de l’islam, tout en demandant à entrer dans la cité française.

Dénoncés par leurs compatriotes comme des renégats ambitieux, les Jeunes Algériens crurent habile de s’adjoindre celui qu’ils appelaient l’émir Khaled, un petit-fils d’Abd el-Kader. En décembre 1913, il vint à Paris défendre leur programme : « Associez-nous à votre prospérité et à votre justice. Nous serons avec vous aux heures du danger. » Bien qu’il ait tenu parole pendant la guerre de 1914-1918, il rêvait d’un rôle plus glorieux. Invoquant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, il fit secrètement appel, en mai 1919, au président Wilson : « Nous demandons l’envoi de délégués choisis librement par nous pour décider de notre sort futur, sous l’égide de la Société des nations. » L’émir Khaled peut donc être légitimement appelé le premier nationaliste algérien.

Aux yeux des humbles, ce combat annonçait le réveil de l’islam. Dès 1913, des journaux lithographiés en arabe lançaient des appels à la rénovation de l’islam et à la résurrection de l’Algérie arabe : « Debout, peuple ! Ramasse les débris de ta nationalité et insuffle à celle-ci une âme nouvelle. »

Les leaders des Jeunes Algériens le docteur Benthami, le docteur Bendjelloul, le pharmacien Ferhat Abbas revendiquaient la citoyenneté française pour l’élite et une représentation au Parlement français. Ils étaient notamment soutenus par le gouverneur général, Maurice Viollette. Dix ans plus tard, ils crurent toucher au but lors du dépôt du projet de loi Blum-Viollette qui prévoyait que 20 000 « indigènes d’Algérie » deviennent électeurs français. Or ce projet, rejeté et combattu par la quasi-totalité des Français d’Algérie, ne put aboutir.

Les Jeunes Algériens cessèrent de rêver à une patrie française. Ils allaient bientôt revendiquer, derrière Ferhat Abbas, la citoyenneté algérienne.

Les communistes français avaient proposé aux Algériens un autre modèle : celui des révolutions soviétiques. En 1922, ils s’étaient prononcés pour l’indépendance de l’Algérie. Mais ils firent marche arrière à partir de 1934-1935, suivant les nouvelles orientations de la politique soviétique. Toutes ces volte-face déconcertèrent les militants algériens, pourtant séduits à l’origine par les perspectives d’une révolution anti-impérialiste et d’instauration d’une république socialiste indépendante.

Cette secte minuscule – 500 militants en 1939 – marqua cependant considérablement l’idéologie nationaliste révolutionnaire et le mode d’organisation des partis qui la professèrent centralisme démocratique, culte du chef.

L'Algérie et les Algériens - HSH55. Nationalistes et communistes

IBN BADIS ET L’ASSOCIATION DES OULÉMAS MUSULMANS

L’islam traditionaliste, encombré de pratiques superstitieuses, pouvait-il être réformé et servir à la renaissance de l’Algérie ? Les réformistes muçlihin, l’affirmèrent dès le début du XXe siècle. Le plus célèbre mujaddid algérien « rénovateur de l’islam » fut le cheikh Ibn Badis. On peut le considérer aussi comme le maître à penser de la future nation algérienne, qui revendique l’islam comme la religion de l’État et du peuple.

Né en 1889, très tôt converti à l’islah, cette Réforme religieuse qui triompha en Orient dans la seconde moitié du XIXe siècle, pénétré de l’atmosphère nationaliste de l’université Zaytuna de Tunis, Ibn Badis s’affirma dès 1925 comme une personnalité hors pair. Dès le premier numéro de son journal Al-Muntaqid « Le Censeur », il expliquait qu’il entendait travailler à « la sauvegarde de notre individualité nationale ». Le journal fut vite interdit et remplacé par Al-Chihab qui devint une tribune permanente de l’arabisme entre 1925 et 1939.

En mai 1931, Ibn Badis parvint à fonder une Association des oulémas musulmans algériens AOMA. Celle-ci visait à « répandre le progrès et la fraternité sur la base de l’islam et de l’individualité nationale dans le cadre de la souveraineté et des lois françaises ». La « Déclaration nette » formulée en avril 1936 contre une profession de foi assimilationniste de Ferhat Abbas, résume les positions politiques des oulémas. Ibn Badis affirme que la nation algérienne existe, qu’elle a « son histoire », « son unité religieuse et linguistique », « sa culture propre, ses traditions, ses moeurs ». Il ajoute : « Nous disons ensuite que cette nation algérienne musulmane n’est pas la France » et qu’elle « ne veut point d’assimilation. »

Cette prise de position intransigeante apparaît comme une condamnation définitive des Jeunes Algériens. Les oulémas ne réussirent pas seulement à définir une doctrine politique nationaliste, une idéologie morale et sociale fondée sur le caractère arabo-musulman de l’Algérie et sur l’islam orthodoxe. Ils diffusèrent largement leur message en utilisant la chaire des mosquées, en créant des cercles islahistes, en mettant sur pied une chaîne d’écoles arabes et quelques madrasas écoles coraniques.

Ce réseau éducatif et culturel, doublé d’associations de bienfaisance, de clubs sportifs, de troupes théâtrales, mais aussi de journaux en arabe et en français3, transforma peu à peu les esprits. Les participants apprenaient non seulement l’arabe et des chants patriotiques, mais aussi une histoire nationaliste et la nécessité de la lutte anticolonialiste.

Prêchant dans les villes comme dans les régions rurales, des « gendarmes de la foi » firent cesser par la force ou la persuasion le culte des santons, les pèlerinages, les fêtes et autres pratiques hétérodoxes. Toutes les régions de l’Algérie furent touchées, jusqu’aux travailleurs émigrés en France. Partout s’imposait le nouveau credo de Ibn Badis : « L’islam est ma religion, l’arabe est ma langue, l’Algérie est ma patrie. »


DE L’ÉTOILE NORD-AFRICAINE AU PPA

Le courant nationaliste révolutionnaire était né, lui, en France parmi les ouvriers algériens des années 1920. La plupart d’entre eux, des Kabyles d’origine rurale, venaient sans leur famille, s’embaucher comme travailleurs pour une période de deux ou trois ans. Officiellement, on en recensait 80 000 en 1928. A en croire les sources policières, ces hommes seraient tombés « entre les mains de meneurs bolcheviques ». Il est exact que la Section coloniale du PCF, présidée par Jacques Doriot, cherchait à les encadrer dans une organisation de masse. Mais l’Étoile nord-africaine ENA, créée le 20 juin 1926 à l’instigation de l’exécutif de l’Internationale communiste comme section de l’Union intercoloniale, ne tarda pas à s’émanciper de la tutelle du PCF.

Dès 1928, l’Étoile multipliait les références à l’arabisme culturel et tenait un discours plus nationaliste que communiste. Celui qui devint alors le leader du mouvement, Messali Hadj, écrivait que « les Algériens désirent l’indépendance et non la tutelle communiste ». Pour les « étoilistes » – environ 4 000 fin 1928 -, seule comptait la perspective indépendantiste.

Bien que réduit à la clandestinité, le parti continuait sa propagande parmi les ouvriers. Reconstitué sous le nom de la Glorieuse Étoile nord-africaine en 1933, le parti se définit lui-même comme « islamo-nationaliste ». Il se dote d’un drapeau vert et blanc frappé de l’étoile et du croissant islamique, devenu le drapeau national de la République algérienne. Il réclamait vigoureusement l’indépendance totale. L’Étoile condamna donc le projet de loi Blum-Viollette : « Nous préférons demeurer des Algériens opprimés que de devenir des Français libres. »

L’Étoile fut dissoute peu après par le gouvernement de Front populaire. Messali Hadj constitua alors le Parti du peuple algérien PPA. Sa devise, « ni assimilation, ni séparation mais émancipation », paraissait en retrait du programme de l’ENA. En réalité, le PPA revendiquait « l’émancipation totale », la création d’un Parlement algérien, le respect de l’islam et la création d’écoles arabes. Bientôt le PPA, dont le siège social était désormais fixé à Alger, suscita en Algérie une trentaine de section et des fédération qui s’ajoutèrent aux trente-trois sections de France. Messali Hadj et cinq membres du comité directeur du parti fut arrêté le 28 août 1937 et condamné à deux ans de prison. Son prestige s’en trouva accru.

Le PPA constitua des « Jeunesses nationalistes algériennes », des cercles, des sociétés d’éducation. Ces méthodes d’organisation, empruntées au Parti communiste ou aux oulémas, lui donnèrent des effectifs nombreux de jeunes militants actifs. Ayant purgé sa peine en août 1939, Messali Hadj fut à nouveau arrêté, son parti dissous, ses journaux interdits et il fut condamné, en 1941, à seize ans de travaux forcés. Devenu clandestin, le PPA continua à agir en France et en Algérie. En portant tous ses efforts sur la jeunesse, il préparait l’avenir.

L’idéologie nationaliste s’étendit considérablement pendant la Seconde Guerre mondiale. La défaite de la France et de l’idéal républicain, l’impuissance de Vichy face à l’Allemagne, puis sa déroute devant le débarquement anglo-américain confortèrent les Algériens dans leurs espérances nationales.

L'Algérie et les Algériens - HSH55. Leaders

1943 : LE MANIFESTE DU PEUPLE ALGÉRIEN

Dès le 20 décembre 1942, les leaders algériens demandèrent aux autorités françaises et alliées la préparation d’un nouveau statut pour l’Algérie. Le 12 février 1943, Ferhat Abbas rédigea un Manifeste du peuple algérien où il signifiait clairement que l’heure de l’assimilation était passée. Un additif au Manifeste exigeait « la formation d’un État algérien démocratique et libéral », « l’autonomie politique de l’Algérie en tant que nation souveraine avec droit de regard de la France ».

Le Comité français de libération nationale CFLN constitué par de Gaulle n’accorda pourtant qu’une version améliorée du projet Viollette, soit 65 000 électeurs algériens votant avec les Français d’Algérie, et la promesse de la citoyenneté pour tous lorsque la future Constituante française pourrait en prendre la responsabilité. Cette ordonnance du 7 mars 1944 fut rejetée par tous les nationalistes : « Citoyens français ? Non ! Citoyens algériens ? Oui. » Le journal clandestin du PPA, L’Action algérienne, invitait la jeunesse à s’organiser pour le combat libérateur et répandait la mystique d’une fédération des États arabes.

Lorsque prit naissance en mars 1945 la Ligue des nations arabes, la population musulmane crut venue l’heure d’une Algérie libre et fédérée à la Nation arabe. C’est dans ce climat qu’éclatèrent spontanément, en mai 1945, les troubles du Constantinois, que l’on peut définir comme une tentative d’insurrection manquée.

Les nationalistes révolutionnaires jouèrent désormais sur plusieurs cartes : le PPA devint clandestin et se dota d’une branche militaire l’Organisation spéciale, OS, cependant qu’un nouveau parti, le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques MTLD, affectait le respect de la légalité.

En 1946, les nationalistes modérés qui avaient désapprouvé l’usage de la violence pour résoudre le problème algérien créèrent un parti de notables sous la direction de Ferhat Abbas, l’Union démocratique du Manifeste algérien UDMA, qui revendiquait la formation d’une République algérienne associée à la France. Mais le mythe du passage à la lutte armée s’imposait aux patriotes algériens, surtout à la jeunesse.

L'Algérie et les Algériens - HSH55. Démographie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


JUILLET 1954 : LE FLN ET LA STRATÉGIE INSURRECTIONNELLE

Aux querelles de stratégies s’ajoutaient des heurts de personnalités et des conflits de générations. En juillet 1954, des affrontements physiques opposaient centralistes et messalistes dans les principales villes d’Algérie. C’est alors que certains partisans de l’action directe décidèrent la formation d’un Front de libération nationale FLN. Pour eux, le mouvement national devait, grâce à l’insurrection immédiate, aboutir à « la restauration d’un État algérien démocratique et social dans le cadre des principes islamiques ». L’action armée débuta le 1er novembre 1954 : la révolution algérienne allait devenir la guerre d’Algérie.

Les Français, ceux de France plus encore que ceux d’Algérie, ne comprirent pas les raisons de cette « guerre de libération » dans un pays qu’ils considéraient comme un ensemble de trois départements français. Ils ignoraient que l’Algérie musulmane, transformée par l’explosion démographique et le bouleversement de ses structures sociales, avait été largement gagnée par le nationalisme révolutionnaire : elle était déjà une nation en puissance. Plus perspicace, de Gaulle avait, dès mars 1944, émis le constat que « tout cela [finirait] par l’indépendance ».

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