Doctrine, instruction et missions militaires/x----Roumanie

L’influence de la doctrine militaire française sur l’évolution de l’armée roumaine (1878-1940) | OpenEdition Journals

source : http://rha.revues.org/

Petre Otu

Docteur en histoire, il est directeur adjoint de l’Institut d’études politiques de défenses et d’histoire militaire et président de la Commission roumaine d’histoire militaire. Petre Otu est l’auteur de communications scientifiques et d’articles, de manuels militaires et universitaires.

Référence électronique – Petre Otu , « L’influence de la doctrine militaire française sur l’évolution de l’armée roumaine (1878-1940) », Revue historique des armées , 244 | 2006 , [En ligne], mis en ligne le 24 novembre 2008. URL : http://rha.revues.org/index5862.html. Consulté le 02 octobre 2011.


Résumé

Cette étude analyse l’évolution de la doctrine militaire française et son influence sur les forces armées roumaines entre 1878 et 1940, période qui fut marquée par des événements marquants dans l’histoire commune des deux pays : indépendance de l’État de Roumanie gagnée en 1878 et rupture des relations franco-roumaines en 1940. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, la France a considérablement accru son influence en Roumanie, y compris dans le domaine militaire. En 1883, la Roumanie rejoint la Triple Alliance, composée de l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie. Néanmoins, les autorités roumaines continuent à envoyer des étudiants et des officiers en France pour leur instruction. Après le début de la Première Guerre mondiale, les relations militaires franco-roumaines s’améliorent de façon non négligeable. Après l’entrée de la Roumanie en guerre, la coopération militaire entre la Roumanie et la France et, par conséquent, l’influence de la doctrine militaire française, sont à leur apogée. En octobre 1916, la mission militaire, menée par le général Berthelot, arrive en Roumanie. Pendant un an et demi, elle fournit un appui remarquable aux forces armées roumaines (instruction, directives pour la réorganisation des grandes unités, organisation d’opérations). Pendant l’entre-deux-guerres, les autorités roumaines adoptent officiellement la doctrine militaire française, fondement même de l’organisation et de l’instruction des forces armées roumaines. Cependant, la terrible défaite militaire de la France en mai-juin 1940 est suivie par le démantèlement des frontières roumaines en juin-septembre 1940.

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Une idée fréquemment admise dans la culture roumaine est celle que la destinée européenne de la Roumaine s’est formée sous l’influence des cultures française et allemande. De la France, les Roumains ont pris l’esprit libéral, l’organisation institutionnelle (administration, presse, système d’enseignement, système juridique, etc.), l’art, la mode, etc. Alors que l’Allemagne leur a donné la monarchie, le conservatisme, les infrastructures économiques, etc. Cependant, les influences de ces deux cultures se sont matérialisées différemment dans l’espace roumain. L’influence allemande a eu un impact modéré sur la population, apparaissant seulement au niveau de certains groupes politiques, industriels, financiers ou commerciaux. Parallèlement, l’influence française est apparue, presque à toutes les époques, de façon saisissante. Elle a, de fait, touché toutes les couches de la population roumaine.

Ce paradigme, de la double influence française et allemande, existait aussi sur le plan militaire. Au cours des années 1821-1830, au moment de l’émancipation nationale et de la modernisation de la société roumaine, l’institution militaire roumaine s’ouvrait aux influences étrangères

Les forces militaires roumaines, constituées en 1830, se sont développées et ont évolué sous une forte influence russe jusqu’à la révolution de 1848. Les deux principautés, la Moldavie et la Valachie, jouissaient de la protection de la Russie (souverain de fait) et de la suzeraineté de l’Empire ottoman (souverain de droit). Puis, l’échec de la révolution a été suivi par une courte période de sept ans (1849-1856) marquée par l’influence autrichienne. Avec la fin de la guerre de Crimée (1853-1856) et la consécration du traité de paix de Paris (1856), instituant la garantie commune des sept grandes puissances européennes, la France s’est adjugé le rôle prépondérant maintenu pendant toute la durée du règne d’Alexandre Jean Cuza (1859-1866).

Le début du règne du prince Charles Ier (1866), la guerre franco-allemande (1870-1871), la proclamation et la reconnaissance de l’indépendance (1877-1878) ont déterminé le changement du statut international de l’État roumain et l’orientation de sa politique extérieure. En 1883, la Roumanie a intégré la Triple Alliance, constituée de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie et de l’Italie. Elle a adhéré à cette coalition jusqu’en 1914, ce qui a permis à Charles Ier, prince régnant (1866-1881) puis roi (1881-1914), d’initier un ambitieux programme de réformes. Même si ce processus de réforme a été marqué par des contradictions, qui ont parfois pris des formes violentes (la jacquerie de 1907 en est l’exemple le plus illustratif), les progrès enregistrés par la société ont été évidents.

Dans le domaine militaire, les trente ans qui se sont écoulés entre la guerre d’indépendance et la Première Guerre mondiale ont été marqués par la prépondérance de la doctrine prussienne. Le modèle prussien a, du reste, été totalement adopté à la fin des années 1870, comme le prouve le texte de loi « d’organisation du pouvoir armé » (1868). L’adoption de ce modèle au détriment du modèle français a eu, au fond, des raisons d’ordre pratique et non politique. Le système prussien était constitué d’un noyau de forces permanentes et d’éléments territoriaux, qui correspondait mieux aux réalités roumaines de l’époque : la Roumanie étant un petit État aux ressources matérielles et financières modestes. Par ailleurs, ce système était conforme aux traditions roumaines dont certaines remontaient au Moyen Âge. Dans ce contexte, peut-on parler d’une influence militaire française en Roumanie ?

La recherche historique a mis en évidence une réalité nuancée. Les relations franco-roumaines se sont peu développées au cours de cette période, la Roumanie sortant en grande partie de la sphère d’intérêt de la diplomatie française. Toutefois, la sympathie de l’opinion publique roumaine envers la France a été une réalité que les diplomates français accrédités en Roumanie ont constatée avec surprise dans les années 1912-1913. L’attaché militaire Ambroise Desprès soulignait en 1912 : « Elle (la Roumanie) est restée profondément française en ce qui concerne le goût et la culture, et les efforts de la rendre allemande semblent avoir échoué face à une mentalité très latine. » Les relations militaires ont connu une évolution identique. Néanmoins, beaucoup d’élèves et d’officiers roumains ont continué à fréquenter les écoles militaires françaises : Saint-Cyr, Fontainebleau, Saumur ainsi que l’École navale de Brest.

Au début du XXe siècle, les autorités militaires roumaines ont accéléré l’envoi d’officiers, particulièrement jeunes, pour des études ou des stages dans les armées allemande et austro-hongrois. Mais à la veille de la Première Guerre mondiale, il apparaissait que l’armée roumaine souffrait d’un manque d’unité doctrinal : les officiers supérieurs avaient été, dans une large mesure, formés par l’école française alors que les officiers de grades subalternes avaient adopté des méthodes et des conceptions allemandes et austro-hongroises. En conséquence, en 1908, le ministère de la Guerre roumain décidait de ne pas renouveler la convention avec l’Allemagne, qui assurait alors le cadre légal de la formation des officiers roumains. Dans les années 1910, les diplomates français en poste à Bucarest (l’ambassadeur Camille Jean Blondel et l’attaché militaire Ambroise Desprès) soulignait la nécessité d’intensifier l’influence française en Roumanie. Il en était de même pour certaines personnalités roumaines. C’est dans ce contexte qu’une « Alliance française » fut ouverte, en 1912, à Bucarest.

Au plan commercial, un accord fut signé le 21 février 1912 entre le gouvernement roumain et les usines Creusot pour la livraison de batteries d’artillerie (obusiers et canons de montagne) pour un montant de plus de 2 millions de francs. Cet accord était le fruit des efforts de Nicolae Filipescu, ministre de la Guerre, dont les sentiments francophiles étaient connus de l’attaché militaire Ambroise Desprès. Bien que les motifs de cette décision étaient d’ordre strictement pratique (le matériel français étant supérieur au matériel allemand), elle généra de sérieuses complications politiques. Dans les semaines qui suivirent, l’ambassadeur d’Allemagne à Bucarest, demanda des explications au roi Charles Ier. Ce dernier fut contraint de solliciter l’inspecteur général de l’artillerie pour qu’il élaborât un mémoire justificatif. Les arguments des spécialistes s’étant révélés solides, le roi Charles Ier maintint l’ordre d’achat mais cela n’empêcha pas la mutation du général Georgescu, inspecteur général de l’artillerie et président de la commission de spécialistes, à la tête du 5e corps d’armée à Constanţa. Pour l’attaché militaire Desprès, cet accord commercial, bien que modeste sur le plan financier, avait une signification politique particulière, car il était la première brèche dans le monopole du trust allemand Krupp dans l’équipement de l’armée roumaine.

Par ailleurs, les rapports de la Roumanie avec ses partenaires de la Triple Alliance, et notamment avec l’Autriche-Hongrie se durcirent à l’approche de la Première Guerre mondiale. La politique pratiquée par les gouvernements de Vienne et de Budapest (notamment) à l’encontre de la population roumaine, majoritaire dans la Transylvanie, le Banat et la Bucovine fut le facteur principal de cette involution des relations d’alliance. En outre, dans le même temps, la Roumanie commença à considérer la France comme une alliée éventuelle. Le 4 janvier 1913, à l’occasion d’une rencontre avec le président du Conseil français, Raymond Poincaré, le chef du parti conservateur roumain, Take Ionescu, laissait entendre que l’armée roumaine se trouverait, en cas de guerre, aux côtés de la France, si celle-ci soutenait les intérêts nationaux de la Roumanie.

Le 3 août 1914, la Roumanie affirmait solennellement sa neutralité dans la guerre, ce qui confirmait sa volonté d’éloignement de la Triple Alliance 6. Et après la mort du roi Charles Ier à la fin du mois de septembre 1914, le nouveau monarque Ferdinand orientait le pays vers l’Entente. Disposée à satisfaire les doléances nationales des Roumains, la France était alors la plus concernée. Pendant les deux années que dura la neutralité (1914-1916), la coopération militaire se déroula parallèlement à la coopération politique. Le gouvernement roumain constitua une commission militaire auprès du haut commandement français, dirigée par le général Vasile Rudeanu, dont la mission principale consistait à acquérir l’armement, le matériel, les munitions et l’équipement nécessaires à l’armée roumaine. Cette commission, et tout particulièrement le général Vasile Rudeanu, joua un rôle important dans les négociations de planification stratégique en vue de l’entrée de la Roumanie dans la guerre

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