via mediateur.blog.lemonde

Le blog du mediateur du journal Le monde


07 février 2017
Histoire : bataille de Poitiers et « vérité alternative » dans l’Histoire mondiale de la France (Suite)


Je viens de lire dans Le Monde des idées  du 4 février, une enquête intitulée « Les historiens montent au front »  autour de l’Histoire mondiale de la France dirigée par Patrick Boucheron. Dès les premières lignes il y est fait référence à la bataille de Poitiers de 732 « Il ne s’est rien passé à Poitiers sinon une escarmouche ». Le terme d’ « escarmouche », utilisé dans ce livre pour désigner un combat considéré en d’autres temps comme marquant l’une des « journées qui ont fait la France » est susceptible de « faire mouche », si je puis dire. Je l’avais moi-même relevé dans un précédent texte paru dans le blog des lecteurs du Monde du 19 janvier sous le titre « la bataille de Poitiers, une escarmouche » où je m’étonnais de le voir appliqué à un événement qui, géopolitiquement et en son temps, n’a peut-être pas eu vraiment moins de portée qu’à d’autres moments de l’histoire des engagements également annonciateurs du déclin d’un empire apparemment à son apogée, je prenais l’exemple de la Moskova et d’El-Alamein.

L’auteure de l’article compare , avec un vocabulaire quelque peu guerrier, Patrick Boucheron à un « général » dont le « bataillon » d’historiens rigoureux « part en guerre » pour une « reconquête  de l’histoire de France ». Cette « jeune garde de chercheurs » veut « faire pièce au ‘roman national’, vision monolithique et réactionnaire du pays ». On peut tout à fait approuver avec elle un tel objectif.

Mais faut-il aussi s’associer à son enthousiasme de voir l’histoire presque débarrassée de l’encombrante « bataille de Poitiers » ? Cette quasi-négation de ce qui est, qu’on le veuille ou non, un événement majeur dans l’histoire des pays de la Méditerranée occidentale au VIIIème siècle, continue à m’inquiéter. Il ne fait en effet aucun doute, pour un historien ayant lu les sources, qu’il y a eu non loin de Poitiers, en 732 (ou 733), entre l’armée franque et l’armée arabe, une bataille très importante. Considérée comme telle par les contemporains, elle a été intégrée au corpus des faits historiques connus, et utilisée (« manipulée » ?) ultérieurement en fonction de tel ou tel intérêt à faire valoir un événement plutôt qu’un autre, comme d’autres faits historiques. Mais ce n’est pas parce que des gares portent les noms d’Austerlitz et de Waterloo que ces batailles n’ont pas existé.

Un auteur espagnol Alejandro García Sanjuán, dans un livre paru en 2013 sur La conquista islámica qualifiait de « négationnisme » le refus de tout un courant historiographique à admettre un fait aussi évident que la conquête arabe de la péninsule ibérique au début du VIIIème siècle, dont résulte vingt ans plus tard la fameuse « bataille de Poitiers ». Le mot est peut-être trop fort et connoté en français pour désigner l’escamotage  de cet événement dans l’Histoire mondiale de la France. Mais il me semble que l’on entre presque, avec une telle « minimisation » d’un fait du passé, dans le cercle des « vérités alternatives » ou des « post-vérités » à la mode.

De bonnes intentions la lutte contre les ouvrages « identitaires »  ne devraient pas légitimer une pareille désinvolture.  Jusqu’ici une négation de ce genre apparaissait plutôt comme une opinion marginale et un peu excentrique, connue des spécialistes de la période comme venant de « négationnistes professionnels » en Espagne un courant très minoritaire de pseudo-historiens d’origine franquiste, et des néo-musulmans ou d’intellectuels essayistes amateurs de paradoxes comme Juan Goytisolo ou Jean-François Kahn.  Validée par un article du Monde, je crains qu’elle ne soit en voie de  devenir de plus en plus une opinion reconnue et admise parce que concordant bien avec un certain « politiquement correct ».

On peut rappeler qu’en 2015 sont parus deux ouvrages s’occupant sérieusement de cette fameuse bataille : celui de William Blanc et Christophe Naudin, Charles Martel et la bataille de Poitiers. De l’histoire au mythe identitaire  et celui de Philippe Sénac, Charlemagne et Mahomet en Espagne (VIII e – IX e siècle). Dans l’un et l’autre, qui ne relèvent certainement pas de la même idéologie, l’événement est traité à partir des sources et en fonction du contexte dans lequel il a eu lieu, sans que soient dissimulées les incertitudes qui pèsent sur l’endroit où le combat s’est déroulé, ni sur sa date exacte qui, à un an près, pose aussi problème, de même peut-être que sa portée, pourtant moins évidemment discutable. Son authenticité comme un fait militaire majeur, en revanche, n’en pose aucun .

C’est en ce sens que je parle de « post-vérité » et de « manipulation ». Même pour la bonne cause, il n’est pas permis de se soucier aussi peu « ce qui s’est vraiment passé ». On peut regretter que, sur ce point précis, on constate chez des auteurs animés des meilleures intentions, un manque de rigueur comparable à celui des adversaires « identitaires » qu’ils se sont donné pour but de combattre.

Pierre Guichard, Lyon, historien.

.

.

.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :