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Jean-Claude Simard. Réhabiliter les automates français, 11.01.2016

UQAR – Université du Québec à Rimouski. Jean-Claude Simard a longtemps enseigné la philosophie au Collège de Rimouski, et il continue d’enseigner l’histoire des sciences et des techniques à l’Université du Québec à Rimouski. Il croit que la culture scientifique a maintenant conquis ses lettres de noblesse et que, tant pour le grand public que pour le scientifique ou le philosophe, elle est devenue tout simplement incontournable dans le monde actuel.


canard-digerateur-de-vaucansonEt si nos ordinateurs et nos robots trouvaient leur origine dans une révolution technologique survenue en France au XVIIIe siècle, axée sur la reproduction mécanique du vivant ? Jean-Claude Simard, philosophe canadien, nous rappelle ce pan d’histoire souvent relégué au second plan par la révolution industrielle anglaise.

Je vais tenter ici de rendre justice au rôle historique de la France dans un domaine précis de la technologie, la mécanisation. Ce rôle a été négligé parce que l’on est souvent obnubilé par la Révolution industrielle, mais aussi parce que l’histoire du machinisme est en général écrite par des Anglo-Saxons, qui font trop souvent l’impasse sur la mécanisation du vivant.


La chauvine Albion

Selon cette vision coutumière, les Anglais sont des virtuoses : grâce à la Révolution industrielle, initiée durant la deuxième partie du XVIIIe siècle, ils sont devenus la première puissance économique mondiale, ce qui a établi un standard que les autres nations ont suivi les unes après les autres. Pendant ce temps, plus dilettantes, les Français se seraient amusés et la noblesse aurait perdu son temps à des activités puériles, à l’image de Louis XVI, le « roi serrurier », passionné d’horlogerie et de mécanique. Par la suite, au XIXe siècle, comme d’ailleurs pour d’autres États limitrophes, ils en auraient été réduits à faire du rattrapage économique, voire de l’espionnage industriel, afin de combler leur retard sur l’Angleterre.

Foncièrement britannique, ce type de récit est très partial. Certes, une telle version de l’histoire contient une part de vérité, mais la réalité est aussi plus nuancée et, ce disant, je ne songe pas seulement à l’histoire politique. En effet, pour équilibrer les choses, on allègue parfois que pendant que les Anglais bouleversaient les bases mêmes de l’économie, les Français étaient de leur côté occupés à remodeler les fondements politiques de la société grâce à l’épisode révolutionnaire de 1789. C’est exact, bien sûr, mais cette vision est elle aussi partiale, parce qu’à ce moment, les Anglais avaient déjà mené deux révolutions politiques, en 1648 et en 1688.

Non, il est bien question ici de technologie. Contrairement à ce qu’on affirme couramment, durant tout le XVIIIe siècle, la France poursuit, elle aussi, une révolution en ce domaine, mais d’un autre ordre, une révolution dont la passion du roi serrurier constitue un symptôme parmi d’autres. Cependant, on ne la rapproche que trop rarement de celle menée au même moment en Angleterre. Pour comprendre pourquoi c’est chose nécessaire, il faut effectuer un bref retour en arrière.


Arrêt sur Descartes

Au début des Temps modernes, on assiste à la disparition de la vieille distinction entre nature et technique, héritée des Grecs en général et d’Aristote en particulier. En effet, dans sa physique, le Stagirite proposait de séparer clairement objets naturels et productions humaines. Pour l’hylémorphisme, comme on appelle cette philosophie, les premiers disposent d’un principe interne, qui explique soit leur mouvement, soit leur croissance, tandis que les seconds sont inertes. En d’autres termes, les objets naturels possèdent un principe intrinsèque, une « forme substantielle », alors que les productions humaines dépendent de l’intention du producteur.

Pour quelqu’un comme Descartes, le progrès technologique a rendu obsolète une telle distinction, car l’homme peut désormais créer des objets complexes, dotés d’une source interne de mouvement, telle l’horloge. Il faut donc concevoir différemment la nature, maintenant réductible à la matière et au mouvement, c’est-à-dire à un immense mécanisme. C’est ce qu’il expose dans sa physique, et l’une des traductions les plus évidentes de cette approche révolutionnaire est sa fameuse théorie de l’animal-machine, un passage obligé vers le machinisme et la mécanisation.

Avant de poursuivre, précisons le sens de ces termes : le mécanisme représente une conception générale de la nature. Ainsi, la théorie de la gravitation universelle de Newton s’appuie sur une « mécanique céleste ». Pour sa part, la mécanisation constitue une application de cette vision aux différents secteurs de l’activité humaine. Quant au machinisme, enfin, c’est une mise en œuvre d’un type particulier, comme nous le verrons tout à l’heure.

Mais revenons d’abord à la conception moderne de la nature et des productions humaines, car c’est cette vision inédite qui va entraîner une tentative généralisée de mécanisation. C’est ainsi qu’au XVIIIe siècle, trois secteurs importants empruntent cette voie.


Les trois avenues de la mécanisation

1) Le premier est le domaine du travail et de l’économie, et c’est la Révolution industrielle anglaise, bien connue et maintes fois analysée sous cet angle, bien qu’on ait intérêt à ouvrir aujourd’hui nos horizons et à adopter une vision davantage planétaire4. Elle marque le début du machinisme, c’est-à-dire l’utilisation méthodique des moteurs destinés à augmenter la production, tout en allégeant le travail humain. À l’origine, cette mécanisation du travail est évidemment liée à l’emploi d’une source d’énergie, le charbon, de même qu’à un vecteur de transformation, la machine à vapeur.

2) Tout aussi important, le deuxième domaine n’est jamais évoqué dans ce contexte, et c’est à notre avis une maladresse, voire erreur ; il s’agit de la reproduction mécanique du vivant. Ce trait est presque exclusif à la France, mais il va ensuite se répandre dans toute l’Europe. Ici, les extraordinaires automates de Vaucanson (1709-1782) constituent un paradigme, appliqué autant à l’homme (le Joueur de flûte) qu’aux animaux (le fameux Canard). Le tout avait été préparé par l’horlogerie médiévale et par ces merveilleux jacquemarts que l’on retrouve sur plusieurs clochers d’Europe.

À l’époque, on voit dans les créations de Vaucanson des curiosités savantes, voire des jouets admirables, mais sans beaucoup d’avenir. En effet, comme dans le cas de Léonard de Vinci, le siècle de notre génial concepteur n’était pas prêt pour de telles innovations. C’est pourtant cette lignée technologique qui mènera à la robotique moderne. Mais auparavant, il fallait trouver une façon de rendre ces automates sensibles à leur environnement. En effet, malgré leur raffinement, les machines de Vaucanson ne sont pas autorégulées, elles se contentent d’effectuer des mouvements prédéterminés. Or, comme le fera remarquer bien plus tard l’Américain Norbert Wiener, tant qu’un automate n’est pas capable d’adaptation, il ne peut prétendre émuler vraiment le vivant. C’est pourquoi, en 1947, il fonde la cybernétique pour résoudre ce problème. De fait, cette nouvelle branche de la science s’attachera dès lors à analyser les régulations et les rétroactions, tant dans les systèmes naturels qu’artificiels.

C’est ainsi qu’au XXe siècle, les Américains et les Japonais ont peu à peu pris le relais de la France du siècle des Lumières. La recherche en robotique se poursuit actuellement dans de nombreuses directions, et on peut situer la biomécanique et les animats dans la postérité du Canard, tandis que la lignée androïde instituée par le Joueur de flûte a mené à des créations comme le remarquable Asimo de Honda.

3) Nous venons de le rappeler, le vivant inclut l’homme, ce qui implique la cognition. II faudra d’abord en donner une vision mécaniste en l’intégrant à la nature : c’est par exemple L’Homme machine de La Mettrie, dont le matérialisme généralisé prend justement pour modèle les automates de son compatriote Vaucanson. Plus tard, on procédera à la mécanisation de la pensée, ce qui aboutira à l’intelligence artificielle.

Or il se trouve que Vaucanson a joué ici aussi un rôle souvent méconnu, qui va au-delà de ses essais de reproduction humanoïde. En effet, le gouvernement français de l’époque, voulant mettre à profit son génie, le réorienta vers le domaine industriel. On le nomma donc inspecteur des manufactures de soie dont Lyon était alors, pour l’ensemble de la France, la capitale incontestée. C’est pour pallier le piètre état de ce secteur qu’il inventa le métier à tisser entièrement mécanique (1741). Malheureusement, les esprits n’étaient pas préparés à une telle révolution, et les ouvriers lyonnais fomentèrent une émeute. On mit donc la machine au rancart. Or c’est précisément elle que Joseph Marie Charles, dit Jacquard (1752-1834), un Lyonnais, retrouvera plus tard au Conservatoire des arts et métiers de Paris, et dont il s’inspirera pour créer le métier qui porte encore son nom (1801). Couplée à la machine à vapeur anglaise, cette résurrection permettra d’automatiser la production et contribuera au développement de l’industrie moderne du textile.

Quel lien ce développement entretient-il avec l’intelligence artificielle ? Il faut savoir que les automates et le métier mécanique de Vaucanson partageaient un point commun capital : la notion de programmation. Dans le premier cas, il la mit en œuvre grâce à un système de cames, dans le second, il utilisa plutôt un barillet métallique, mais l’idée de base était la même : donner une série d’instructions à la machine afin qu’elle puisse réaliser une action préconçue. Jacquard reprendra ce principe : son métier à tisser pouvait exécuter en boucle une série d’instructions contrôlées par des cartes perforées afin de produire un tissu à motif répétitif (encore appelé aujourd’hui tissu jacquard). Il pouvait même exécuter des motifs différents ; il s’agissait simplement de changer la boucle de cartes perforées. C’est sur cette idée brillante que tableront les machines à calculer inspirées de la célèbre pascaline, comme celle de l’Anglais Charles Babbage, ce qui mènera ensuite au calculateur à programmes multiples, l’ordinateur.

Ainsi, la double articulation de la notion de programme chez Vaucanson aura contribué à deux lignées technologiques distinctes, l’une préparant la mécanisation de la pensée, incarnée par l’informatique moderne, l’autre la mécanisation de la vie, la robotique.


Héritage des trois lignées

De nos jours, les trois lignées mécaniques dont nous avons tracé à grands traits quelques linéaments s’entrecroisent évidemment de diverses façons. Ainsi, la mécanisation du travail et celle du vivant fusionnent dans la robotique industrielle, dont les Japonais sont les champions toutes catégories. De même, la mécanisation de la pensée et celle du travail se conjuguent dans la conception assistée par ordinateur, devenue indispensable dans à peu près tous les secteurs de la production moderne. Quant à l’ordinateur lui-même, inutile d’en décliner aujourd’hui les usages sans nombre.

On le voit, pour avoir entraîné des conséquences moins immédiates que celles de la machine à vapeur et de l’industrialisation subséquente du travail, les tentatives de mécanisation de la vie et de la pensée n’en ont pas moins connu une postérité tout à fait remarquable. Qui oserait dire, aujourd’hui, que l’ordinateur n’est pas la machine par excellence du dernier demi-siècle ? Quant aux robots domestiques, ces humanoïdes de synthèse, ils sont déjà en usage au Japon, et ils seront bientôt monnaie courante dans nos maisons. Oui, une réhabilitation des automates français du siècle des Lumières s’impose. Quant à Vaucanson, tout comme Watt et consorts, on devrait lui ménager une place historique au panthéon de la technologie moderne.


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