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Naissance des grands magasins : le Bon Marché, 1852

Auteur du texte : Marseille, Jacques – Recueil 2002


Naissance des grands magasins le Bon Marché France Archives
Le Bon Marché © Le Bon Marché, coll. part. Maison A. Boucicaut

En 1852, étant parvenu à mettre de côté, avec son épouse, la somme de 50 000 F (environ I million de francs d’aujourd’hui), Aristide Boucicaut vient partager avec Paul Videau la co-propriété du Bon Marché, un magasin de la rive gauche qui, à l’époque, employait douze personnes, comptait quatre rayons et réalisait un chiffre d’affaires d’environ 450 000 francs. Une date qui ne mérite pas, en fait, de célébrer le cent cinquantième anniversaire d’un magasin de nouveautés qui existait avant et qui naîtra surtout plus tard. Une occasion toutefois de brosser le portrait d’un homme qui a marqué de son empreinte l’histoire de la grande distribution en France et peut-être dans le monde.

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Premier catalogue de vente du Bon Marché, 1867 © Le Bon Marché, coll. part. Maison A. Boucicaut

Aristide Boucicaut est né à Bellême, dans le Perche, le 14 juillet 1810. La boutique paternelle, où il travaillait comme commis, était située au coin de la place qui porte aujourd’hui son nom. À 18 ans, il prend les pas d’un marchand ambulant qui vendait des étoffes et, en 1829, s’installe à Paris. En 1834, il devient vendeur puis chef des rayons des châles au Petit Saint-Thomas, rue du Bac, un magasin de nouveautés qui s’inspire de la philosophie de Saint-Thomas d’Aquin, l’église toute proche : le mariage de la foi et de la raison. Pour Simon Mannoury, le fondateur normand du Petit Saint-Thomas, la clientèle doit croire en la réussite de sa politique commerciale et avoir foi dans les dirigeants de l’établissement.

Dans un Paris où se font sentir plus qu’ailleurs les premiers frissons de la croissance industrielle – l’épargne des ménages passe de 62 millions de francs en 1835 à 358 millions en 1847 -, il ouvre la révolution commerciale en pratiquant une politique de bas prix, en vendant des articles très bon marché et à prix fixes affichés, en instaurant l’envoi franco de port et la vente par correspondance, en organisant aussi des expositions temporaires, des périodes de soldes et d’occasions. Dans les galeries spacieuses qui se trouvent à l’angle des rues du Bac et de l’Université, il a enfin l’idée originale d’installer un âne qui promenait les enfants des clientes…

On ne peut rêver meilleur apprentissage pour Aristide Boucicaut qui, en 1836, épouse Marguerite Guérin, née le 3 janvier 1816 à Verjux, en Saône et Loire, d’une  » fille-mère  » et d’un père disparu sans laisser d’adresse. Montée à Paris à 13 ans, à la mort de sa mère, elle a obtenu une place chez un blanchisseur, rue du Bac, avant de s’installer, grâce à ses économies, dans une crèmerie, un petit  » bouillon-traiteur  » où Aristide, qui venait y déjeuner chaque jour, fera sa connaissance. De leur union naîtra en 1839 leur seul fils, qui mourra en bas âge.

C’est en 1848, à la suite de la fermeture du Petit Saint-Thomas, qu’Aristide Boucicaut fait la connaissance de Paul Videau, établi à l’angle de la rue de Sèvres et de la rue du Bac, à l’enseigne du Bon Marché Videau. En 1852, c’est donc l’association, une association prometteuse puisqu’en dix ans, le chiffre d’affaires passe de 450 000 à 7 millions de francs. Paul Videau, effrayé par les innovations de son associé, demande à sortir de l’affaire. Le 31 janvier 1863, c’est chose faite. C’est le Mortagnais Henry-François Maillard qui prête à Aristide Boucicaut le million et demi de francs dont il a besoin pour poursuivre seul sa révolution commerciale.

Ce même Maillard, né à Mortagne le 28 octobre 1819, est un pâtissier devenu millionnaire à New York après avoir croisé la route de l’Américain Stewart qui, achetant ses marchandises aux enchères et les revendant en gros à des commerçants isolés de New York ou de la campagne venus en ville pour se réapprovisionner, avait amassé assez de bénéfices pour faire bâtir en 1846 le premier magasin à plusieurs étages spécialement conçu pour la vente à grande échelle.

C’est en appliquant avec plus de bonheur et d’habileté que Stewart ou ses concurrents les méthodes acquises en grande partie durant ses années de  » stage  » au Petit Saint-Thomas que Boucicaut doit sa fortune. Lançant son propre magasin au moment même où s’amorce le grand boom économique du Second Empire, comprenant la nécessité d’adapter l’architecture du grand magasin à l’élargissement de la consommation, mettant sur pied un programme de relations publiques d’une grande efficacité, pratiquant une politique de la main d’œuvre particulièrement novatrice en permettant à chaque employé de devenir progressivement second, puis chef de comptoir et plus tard gérant, créant pour ses employés une Caisse de Prévoyance alimentée chaque année par une somme prélevée sur les bénéfices nets de l’entreprise, puis d’une caisse de retraite qui ouvre droit à une pension après vingt ans de service dans la maison, il démontre à quel point la politique sociale que lui inspirent ses valeurs est aussi la meilleure clef de la réussite financière. En instituant la caisse de prévoyance, déclare-t-il, nous avons voulu assurer à chacun de nos employés la sécurité d’un petit capital qu’il puisse retrouver au jour de la vieillesse, ou qui, en cas de décès, puisse profiter aux siens. Nous avons voulu en même temps leur montrer d’une manière effective quelle est l’étroite solidarité qui doit les unir à la Maison.  Ils comprendront mieux que l’activité de leur travail, le soin des intérêts de la Maison, l’économie du matériel mis à leur disposition, sont autant de devoirs qui tournent au profit de chacun. Une leçon de  » management  » qui mérite toujours d’être méditée.

À cet égard, s’il fallait choisir une date anniversaire, c’est moins 1852 que 1869 qu’il faudrait retenir. C’est le 9 septembre 1869, en effet, qu’un petit groupe d’hommes et une femme assistent à la pose d’une première pierre, à quelques pas de la limite entre les VIe et VIIe arrondissements de Paris. Cette première pierre, c’était celle du magasin dont Aristide Boucicaut affirmait que c’était alors  » le seul édifice spécialement construit et entièrement affecté à l’usage d’un grand commerce des nouveautés « .Comme architecte, il avait choisi L.A. Boileau et comme ingénieur Gustave Eiffel, deux pionniers de l’utilisation fonctionnelle du fer et du verre en architecture. Le fer pour rendre possible l’installation de larges baies vitrées. Le verre pour permettre à la lumière naturelle d’entrer à flots. En 1887, lorsque la construction fut achevée, le bâtiment occupait une superficie au sol de 52 800 m2. Mort en 1877, Aristide Boucicaut n’avait pas vécu assez longtemps pour voir le couronnement de son  Il laissait toutefois à sa veuve une entreprise de 1 788 employés, un chiffre fabuleux pour l’époque, et dont le chiffre d’affaires atteignait 72 millions de Francs, 160 fois plus qu’en 1852 ! Un succès qu’immortalisera Zola dans Au Bonheur des Dames, un  » poème de l’activité moderne « , un hymne à un siècle qui fut autant que le nôtre  » un siècle d’action et de conquête « .

Jacques Marseille
professeur à l’université de Paris-I Sorbonne


https://francearchives.fr/commemo/recueil-2002/39894

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