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EMMANUEL HECHT – Les Echos | Le 21/03/2006

Jean Marius est un de ces héros méconnus qui ont porté au firmament le génie français. Lui, il a fait « entrer l’ombrelle dans la modernité « . En clair, il a inventé le parapluie pliant. En 1705. Une révolution avant l’heure : désormais, la pluie n’est plus synonyme de réclusion. Jean Marius était maître boursier, spécialiste des mécanismes métalliques des fermoirs pour les sacs de plus de plus sophistiqués dont raffolait Versailles. Louis XIV, qui en avait vu d’autres, fut impressionné par le parapluie. Il accorda à son brillant sujet un privilège du roi, l’ancêtre du brevet. Marius y gagnait le monopole de la production de parapluies pendant cinq ans. Tout contrevenant s’exposait à une amende de 1.000 livres, 50.000 dollars d’aujourd’hui tout de même. Heureusement que les Américains sont là pour raconter les hauts faits de nos compatriotes. Joan DeJean _ un quasi-patronyme français, même si on doit prononcer : « dedjin » _ raconte celui-ci dans un livre épatant, qui se lit d’une traite : « Du Style ». Sous-titre : « Comment les Français ont inventé la haute couture, la grande cuisine, les cafés chics, le raffinement et l’élégance ». C’est une histoire du génie français, en quelque sorte, comme le suggère le titre en anglais : « The Essence of Style « . L’ouvrage est publié chez Grasset (316 pages, 18,90 euros) et traduit par Marianne Audouard.

Joan DeJean est universitaire. Elle est professeur honoraire de français à l’université de Pennsylvanie ; elle a exercé à Yale et Princeton. Elle connaît bien la France. Y compris celle de Louis XIV. Sa thèse : « Les deux concepts indispensables à la réputation du pays  » _ la grande cuisine, la haute couture _, et « les institutions qui sont restées la clef de voûte de la vie parisienne » : les premiers cafés chic du monde, le prototype du marché aux Puces, les premiers restaurants, les premières boutiques de haute joaillerie, etc., ont été inventés entre 1660 et 1715. Sous le règne de Louis XIV et grâce à lui, car à chaque fois il s’agissait d’une « affaire d’Etat ». En 13 chapitres rondement menés, Joan DeJean raconte la naissance de la haute coiffure (une sacrée concurrence pour les barbiers-perruquiers et les caméristes). De la mode comme affaire publique, dans des salons spécialisés (jusqu’ici, le tailleur se rendait chez son client). De la gastronomie, avec la publication du « Cuisinier français », le premier livre qui ne se contente pas d’une compilation approximative de recettes (là, les techniques sont expliquées et indexées _ l’ouvrage commence par un dégagement sur les fonds de sauce). Des premiers cafés, de la vogue des diamants et des miroirs… Joan DeJean est une conteuse-née. Elle ne sacrifie jamais l’analyse historique à l’anecdote, et celle-ci nourrit sa démonstration. Le récit et vivant. Il peut virer au roman de cape et d’épée, comme dans l’épisode sur la lutte à mort entre la France et Venise pour le contrôle de la fabrication des miroirs. Ses personnages sont talentueux : Jean Donneau de Visé, directeur du journal « Le Mercure galant » et créateur d’une rubrique « mode » ; Champagne, le Carita du grand siècle ; Colbert, « patriote économique » avisé et à l’affût. Au début, le lecteur est un peu fâché par sa manie des termes anachroniques _ « shopping », « fashion victims », « glamour » _, et de sa conversion systématique des prix en dollars (ce ne sont pas des barils !). Au final, tout ceci est fort utile. Et quand l’auteur fait remarquer qu’« esclaves de la mode », la meilleure traduction de « fashion victims « , apparaît en 1694 dans le premier dictionnaire de l’Académie française, on se dit que l’on n’a rien à gagner à être plus royaliste que le roi.

EMMANUEL HECHT


https://www.lesechos.fr/2006/03/jean-marius-un-heros-francais-1069510
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