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LES INVENTEURS DE L’ENTREPRISE MODERNE – De Jean-Baptiste Vaquette de Gribeauval, on connaît les canons qui portent son nom. On sait moins que pour les fabriquer, cet officier d’artillerie mit en place des méthodes de production qui allaient influencer toutes les industries de masse.

 

Gribeauval ou les débuts de la standardisation industrielle
Gribeauval ou les débuts de la standardisation industrielle

Champ de bataille de Wagram, 6 juillet 1809. Au petit matin, Napoléon Ier fait aligner 112 canons sur un front de 1.400 mètres, soit un tous les douze mètres. La puissance de feu est colossale. En l’espace de quelques heures, ils tireront 90.000 boulets, soit environ 12 tonnes de poudre. Ce jour-là, face aux Autrichiens, l’artillerie décide en grande partie de la bataille. Tout comme elle a largement contribué aux victoires des armées de la Révolution, du Consulat et des débuts de l’Empire. A Wagram comme sur les autres champs de bataille, les Français et leurs adversaires ont pu mesurer une fois de plus les avantages du « système Gribeauval ». « Je dois mes victoires à ce génie de Gribeauval », dira même l’empereur…

De Jean-Baptiste Vaquette de Gribeauval, on connaît les canons qui portent son nom et dont quelques exemplaires sont encore exposés dans la Cour d’honneur des Invalides. Ils doteront l’armée française jusqu’en 1825. Ce que l’on sait moins, c’est que pour les fabriquer, cet officier d’artillerie devenu inspecteur de l’artillerie sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI mit en place de nouvelles méthodes de production fondées sur la standardisation et l’interchangeabilité des pièces, désormais identiques d’un canon à l’autre. Dans les années 1810, ces méthodes inspireront l’industriel américain Eli Whitney pour la fabrication en série de mousquets, avant de s’imposer comme un standard commun à toutes les industries de masse. Une postérité qui eût sans doute surpris Gribeauval, confronté de son vivant à une véritable cabale…

Jean-Baptiste Vaquette de Gribeauval naît à Amiens en 1715. Son père, Jean Vaquette seigneur de Gribeauval, est titulaire d’une charge de magistrat dans cette ville. En quête d’aventures, le jeune Jean-Baptiste s’engage en 1732 dans le régiment Royal-Artillerie qui regroupe tous les moyens d’artillerie de l’armée française. Officier en 1735, on le retrouve en 1752 capitaine d’une compagnie de mineurs, alors rattachés à l’artillerie. C’est à ce moment qu’il commence à sortir de l’ombre. Au début des années 1750, il est en effet envoyé en Prusse, alliée de la France, pour y étudier l’artillerie. En 1757, au lendemain du retournement des alliances qui voit Versailles rompre avec la Prusse pour s’allier à l’Autriche, il part pour Vienne. Détaché auprès de l’armée autrichienne, il s’illustre brillamment lors de plusieurs batailles opposant les Prussiens et les Autrichiens sur fond de guerre de Sept Ans.

Fait prisonnier par les Prussiens lors du siège de Schweidnitz, il est échangé et revient en Autriche où l’impératrice Marie-Thérèse le décore de l’ordre qui porte son nom et le nomme maréchal de camp, l’un des grades les plus élevés de la hiérarchie militaire. Il est de retour en France à la fin de la guerre de Sept Ans, en 1763. L’année suivante, le duc de Choiseul, ministre des Affaires étrangères et lieutenant général des armées du roi le nomme inspecteur général de l’artillerie. Voilà pour la carrière militaire…

Sa nomination, Gribeauval la doit à la qualité de ses observations qui ont fait de lui un expert dans le domaine de l’artillerie. De Vienne, il a en effet adressé à ses supérieurs des rapports remarqués sur l’organisation de l’artillerie autrichienne considérée comme la plus performante d’Europe, insistant notamment sur le nombre réduit de calibres, sur le professionnalisme des artilleurs, responsables de leur équipement durant les campagnes, et sur la qualité de la logistique. Autant de caractéristiques dont il allait bientôt s’inspirer et qui, pour l’heure, recoupent les préoccupations de Choiseul. Depuis 1761, le ministre a engagé d’ambitieuses réformes visant à professionnaliser l’armée. Parmi elles, la création d’une école militaire, l’abolition du privilège de la noblesse pour les grades subalternes, la fin du logement des troupes chez l’habitant ou bien encore la fin du recrutement des compagnies par leur capitaine. Choiseul souhaite également réformer l’artillerie.

Unicité des mesures dans toutes les provinces de France !

Il faut dire qu’il y a, en la matière, fort à faire ! Traditionnellement, la France comptait six calibres différents qui se déclinaient chacun en trois tailles, compliquant d’autant la production et les règles d’usage. Les normes de fabrication n’ont jamais été standardisées, chaque fonderie appliquant ses propres mesures et utilisant ses propres secrets de fabrication. Les pièces ne sont pas interchangeables. Des réformes importantes ont certes été menées dans un passé récent. En 1732, le lieutenant général de l’artillerie, Jean-Florent de Vallière – dont le fils s’opposera à Gribeauval – a ainsi réduit le nombre de calibres, désormais au nombre de cinq, amélioré les techniques de coulée des canons et commencé à standardiser les pièces. Mais son choix en faveur de pièces lourdes et longues a posé de nombreux problèmes. Chargés du poids du bronze, les essieux se brisent au moindre cahot ; les affûts ne sont pas standardisés, ce qui provoque des pertes au feu à la moindre avarie, et les mesures utilisées par les fabricants sont toujours aussi variées. C’est à ces défauts que Gribeauval entend s’attaquer.

Son concept tient en une phrase : « Tout se tient dans un système d’artillerie : calibre, longueur du tube, système de pointage, affût, munitions, voitures de réapprovisionnement, et une lacune dans l’une des parties compromet le fonctionnement de l’ensemble. » Idée pionnière à bien des égards et qui fait de la fabrication des pièces une donnée capitale. Ses premières décisions consistent à ramener le nombre de calibres à trois, à réduire le poids et la longueur des canons et à les regrouper en quatre grandes catégories : l’artillerie de campagne, de siège, de place et côtière. Des améliorations techniques majeures sont apportées, comme la mise en place d’une prolonge à avant-train permettant de détacher le canon sans dételer les chevaux, et l’installation sur chaque pièce de visées ajustables en hauteur pour accroître la précision du tir. Les canons français sont désormais plus légers, plus mobiles et plus précis.

Mais ce n’est pas tout ! Obsédé par l’efficacité, Gribeauval s’attaque à la production des canons. Fort de l’appui de Choiseul, il impose l’unicité des mesures dans toutes les provinces de France pour les fabrications d’armement, une vraie révolution à une époque où chaque région, et même chaque ville, dispose de ses propres mesures ! Chez les fondeurs et dans les arsenaux, il impose également l’interchangeabilité de toutes les pièces et accessoires entre eux, la définition chiffrée et normée d’un seuil de tolérance pour toutes les pièces usinées et un contrôle rigoureux des fabrications, effectué suivant un cahier des charges précis et grâce à des « boîtes de contrôle » contenant des gabarits communs à tous les arsenaux. Les pièces sont systématiquement standardisées. C’est ainsi, par exemple, que les caissons à munitions sont équipés de roues aux dimensions exactement semblables à celles de l’attelage d’affût – lui-même standardisé – afin de réduire les temps d’arrêt et de réparation en cas d’avarie. C’est ainsi encore que les dimensions intérieures des canons sont rigoureusement les mêmes. Les munitions sont également standardisées : afin d’allonger leur portée, les boulets sont calibrés au millimètre près et réalisés de manière à être parfaitement sphériques. A l’initiative de Gribeauval, l’artillerie commence en outre à remplacer la poudre en vrac, utilisée en quantités toujours un peu approximatives, par des cartouches préfabriquées, plus maniables et plus précises. Pour garantir l’efficacité des fabrications, les fournisseurs sont choisis avec le plus grand soin et des contrôleurs font régulièrement le tour des ateliers. Des prototypes sont systématiquement fabriqués et le matériel soumis à des batteries d’essais. Ceux-ci se passent à La Fère, dans le nord de la France, qui abrite une école d’artillerie et un arsenal.

Après les canons, les fusils

Des réformes d’une telle envergure ne pouvaient manquer de susciter de nombreuses oppositions. Dès les années 1760, Gribeauval et le système qu’il a mis en place font l’objet de critiques féroces de la part des spécialistes de l’artillerie. Protégé par Choiseul, Gribeauval n’a cependant aucun mal à parer les coups. Tout change en 1770. Cette année-là en effet, le duc est disgracié. Le nouveau secrétaire d’Etat à la Guerre, le marquis de Monteynard, se montre très sensible aux arguments des « conservateurs », emmenés par le fils de Jean-Florent de Vallière, Joseph-Florent. Depuis quelque temps, celui-ci se répand dans les bureaux de Versailles pour dire tout le mal qu’il pense du système Gribeauval.

Les canons ? Plus légers et moins longs, ils ont, affirme-t-il, moins de portée, sont moins précis et moins solides ! Les cartouches à boulet ? Elles favorisent le gaspillage des munitions ! Les nouveaux affûts ? Ils sont trop lourds ! La vis et la hausse de pointage ? Elles ne sont pas précises ! Rien ne trouve grâce aux yeux de Vallière qui sait en outre utiliser habilement le mécontentement des fournisseurs écartés par Gribeauval. Des mois durant, une sourde lutte d’influence oppose les « anciens » aux « modernes ». Mais Gribeauval, dont le tort est d’avoir été proche de Choiseul, n’est pas de taille à lutter. En 1772, il est remplacé à la tête de l’artillerie française par Joseph-Florent de Flavière tandis que son système est officiellement supprimé. Amer sans doute, Gribeauval se retire sur ses terres de Bovelles, en Picardie, où il s’est fait construire un château. Il n’y restera pas longtemps…

En 1774, Louis XV meurt. Son successeur, Louis XVI, s’empresse de rappeler les choiseulistes à Versailles. Passionné de mécanique, le nouveau roi s’est beaucoup intéressé à la querelle des « gribeauvalistes » et des « valliéristes ». N’ayant pas d’avis très tranché sur la question, il confie à une commission de quatre maréchaux le soin de trancher. Ses conclusions sont sans appel : le système Gribeauval doit être rétabli au plus vite. C’est chose faite par l’ordonnance royale du 2 octobre 1774. Deux ans plus tard, à la mort de Joseph-Florient de Vallière, Gribeauval est une nouvelle fois nommé inspecteur général de l’artillerie, poste qu’il occupera jusqu’à sa mort en 1789. Quinze années durant, il s’emploie à développer et à peaufiner son système. Mais il ne s’intéresse pas uniquement à l’artillerie. En 1777, il supervise la fabrication du premier fusil réglementaire de l’armée française, le « modèle 1777 » qui devait rester en service jusqu’en 1840. Capable de tirer jusqu’à 25.000 coups sans aucun incident, il s’agit d’une arme standardisée dont toutes les pièces sont interchangeables. Lorsque Gribeauval meurt à Paris le 9 mai 1789, cela fait quatre jours que Louis XVI a convoqué à Versailles les Etats généraux, point de départ de la Révolution française. Ses canons et ses fusils accompagneront ses premières victoires.

Tristan Gaston-Breton Historien d’entreprise, Les Echos

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