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Joseph-Marie Charles, dit Jacquard – Lyon, 7 juillet 1752 – Oullins, 7 août 1834

Auteur du texte : Carré, Anne-Laure – Recueil 2002


Joseph-Marie Charles, dit Jacquard France Archives
Portrait tissé en soie de Jacquard © CNAM, Musée des arts et métiers / agence photo / S. Pelly

Jacquard naît dans une famille de tisseurs, son père est maître-fabricant en étoffes d’or, d’argent et de soie et possède trois métiers à la grande tire. C’est ce type de métier qui permet alors de fabriquer les étoffes façonnées en manipulant une série de cordes (les lacs) qui ont  » enregistré  » au préalable la levée des fils de chaîne. Ce travail très pénible était confié à une main d’œuvre peu chère, les femmes et les enfants, mais face au manque de bras la question du remplacement du tireur de lacs est centrale à la fin du XVIIIe siècle.

Bien que la légende le décrive travaillant durement sous la férule de son père, le jeune Joseph-Marie reçoit une formation d’apprenti-relieur par l’intermédiaire de son beau-frère Jean-Marie Barret, libraire-imprimeur, qui lui donne des rudiments d’instruction et l’intéresse à un autre univers que la soierie. Les années intermédiaires de la vie de Jacquard sont très mal connues de ses biographes ; on le dit propriétaire d’une fabrique prospère, puis ruiné, il se serait alors engagé dans les armées révolutionnaires. En fait, la légende a considérablement noirci cette période peu documentée de sa vie et la figure de Jacquard,  » artiste mécanicien « , n’émerge vraiment qu’au moment où ses revendications d’inventions font parler de lui.

En 1800, le 2 nivôse an IX exactement, Jacquard prend un brevet pour une machine destinée à remplacer le tireur de lacs. Cette première machine, quoique primée à l’Exposition des produits de l’industrie, ne fonctionne pas, et Jacquard abandonne vite son brevet. Deux années plus tard, il répond à un concours de la Société d’encouragement à l’industrie nationale pour un métier à faire des filets de pêche. Sa candidature est retenue et, en 1803, il monte à Paris aux frais de la Société dont il remporte le prix en 1805. C’est ce métier (pourtant lui aussi inefficace !) qui lui apporte la renommée auprès de ses compatriotes lyonnais.

Ce séjour parisien est aussi l’occasion pour Jacquard d’étudier le métier automatique de Vaucanson. Ce dernier, mécanicien de génie et inspecteur des manufactures de soie sous Louis XV, avait conçu plusieurs machines destinées à améliorer le moulinage, le tissage et l’apprêt des tissus. Il s’était logiquement penché sur la question du métier à façonnés, proposant en 1748 un métier automatique qui permettait de se passer du tireur de lacs aussi bien que du tisseur. En 1804, Jacquard revient avec les plans de la mécanique de Vaucanson et va s’attacher, soutenu par différents fabricants à la transformer. L’innovation majeure consiste à substituer au cylindre un parallélépipède carré sur lequel vient se plaquer le carton perforé à chaque coup du métier par un jeu complexe de poulies et de contrepoids.

Revenu à Lyon, Jacquard est placé à la tête des ateliers de l’hospice de l’Antiquaille et reçoit un généreux traitement pour développer ses inventions. En 1805, l’Empereur visite les ateliers où la mécanique et le métier à filet de Jacquard sont exposés. En 1806, la ville de Lyon lui offre une pension viagère de 3 000 F ; en contrepartie, toutes ses inventions tombent dans le domaine public. Pourtant, au même moment, Jacquard semble se désintéresser des ateliers et en 1808, seules cinquante-sept mécaniques ont été construites. Ses relations avec la ville s’enveniment sur la question du paiement de sa rente. La ville de Lyon, qui a spéculé sur son activité inventive, est en effet fort déçue de son attitude mais, craignant que Jacquard n’aille se mettre à disposition de quelques concurrents, elle continuera à payer sa rente.

En fait la mécanique à la Jacquard fonctionne irrégulièrement, elle est peu fiable, or chaque défaut de tissage est un manque à gagner sérieux pour le tisseur. C’est un autre mécanicien lyonnais, Jean Antoine Breton, qui apporte les améliorations définitives en inventant une sorte de pièce coudée permettant de plaquer, régulièrement et sans heurts, le carton perforé sur le cylindre carré. Breton prend un brevet en 1815 complété en 1817, il perfectionne aussi le lisage et les opérations de fabrication des cartons, améliorant ainsi toute la filière technique.

À partir de 1816, l’utilisation de la mécanique à la Jacquard se développe, soutenue par la stabilité économique retrouvée, par la mode des châles cachemire aux dessins complexes et grâce à la facilité d’emploi du système.

On a fait de Jacquard une sorte de génie méconnu et méprisé par ses contemporains et voulu voir dans son invention une menace pour les tisseurs. Il n’en est rien, car l’astuce de Jacquard a bien été de ne pas transformer le métier mais de lui ajouter une mécanique susceptible de pallier la faim de bras que connaît l’industrie lyonnaise. Jacquard est donc l’homme avisé qui réalise la synthèse d’inventions antérieures et profite des ambiguïtés du système de validation de l’invention qui se met en place, entre brevet et secret de fabrication. Il n’est pas étonnant dans ces conditions qu’il ait été tour à tour encensé par des panégyristes qui ont insisté sur le martyre laïque de l’inventeur et vilipendé par des détracteurs qui lui ont dénié une quelconque invention.

Anne-Laure Carré
responsable du département scientifique du Musée des arts et métiers
Conservatoire national des arts et métiers


https://francearchives.fr/commemo/recueil-2002/39273


 

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