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Tristan Gaston-Breton illustration : pascal garnier – EST HISTORIEN D’ENTREPRISES – Les Echos | Le 15/07/2011


Grand patron de presse. Infatigable défenseur de la liberté de la presse, Emile de Girardin révolutionna le modèle économique du secteur en recourant à la publicité et en lançant la vogue des romans-feuilletons. Il s’est essayé sans succès à la politique.
Emile de Girardin (1802-1881)
Emile de Girardin (1802-1881)

« C’était un forban. Il n’avait été qu’un spéculateur, un agioteur, un tripoteur, en politique comme en toute chose…  » Bel hommage que celui rendu par Gambetta à Emile de Girardin le jour même de sa disparition, en avril 1881 ! Le défunt, il est vrai, avait eu le temps de se faire beaucoup d’ennemis, dont l’intraitable républicain. Né à l’apogée du Premier Empire, Emile de Girardin connut en effet tous les régimes qui se succédèrent en France tout au long du siècle. S’il refusa toujours de se compromettre et de devenir l’homme d’un système, il se refusa également toujours à condamner par principe les nouveaux pouvoirs, attendant de voir pour juger, s’essayant même, sans beaucoup de succès, à la politique, dans l’espoir de faire avancer ses idées. La confiance qu’il plaça un temps en Napoléon III lui fut ainsi amèrement reprochée par les républicains qui dénoncèrent ses compromissions. Des ennemis, Emile de Girardin s’en fit également beaucoup dans le monde de la presse, dont il révolutionna les pratiques, s’attirant en retour la jalousie de ses concurrents.

Longtemps, ses adversaires tirèrent parti du mystère entourant sa naissance pour s’attaquer à Emile de Girardin. Né en 1806, chez un célèbre accoucheur de Paris, sous le nom d’Emile Delamothe, le futur patron de presse est en effet le fils illégitime d’Alexandre de Girardin, un général d’Empire qui s’était distingué à Austerlitz, et d’Adélaïde-Marie Fagnan, l’épouse d’un magistrat qu’il avait laissée seule en France pour mener carrière aux colonies. Eloigné de ses parents, dont il ne découvrit l’identité qu’à l’âge de dix-huit ans, le jeune Emile est élevé dans une institution parisienne, puis au collège d’Alençon, en Normandie, où il passe dix années. De retour à Paris en 1824, il trouve, grâce à l’appui discret et lointain de son père, une place de commis d’agent de change dans une grosse charge parisienne. Amusé par les jeux d’argent, celui qui est encore Emile Delamothe place, spécule, agiote pour son compte et finit pas engloutir tout son pécule, enterrant au passage sa vocation naissante. Car le jeune homme entend bien se faire un nom, mais par la plume, voie royale dans le Paris de l’époque. Noctambule patenté, il passe ses soirées au Palais-Royal où il fréquente vieux philosophes et écrivains en herbe et noircit des dizaines de pages. En 1828, il publie un roman largement autobiographique, « Emile », qu’il signe Emile de Girardin. C’est un triomphe. A vingt-deux ans, le jeune homme vient de gagner une réputation flatteuse et un nom, celui de son général de père. Lancé dans le monde, il est devenu un membre assidu du célèbre salon de Sophie Gay où se pressent Hugo, Chateaubriand, Lamartine et Vigny, et dont il épouse en 1831 la fille, la ravissante et très spirituelle Delphine.


« Le Voleur », son premier journal

La bonne fortune des lettres, l’ambition, le besoin aussi, tout pousse alors Emile de Girardin à se lancer dans le journalisme. En 1828, il crée son premier journal, premier d’une très longue série. « Le Voleur » – c’est son nom -est composé d’une sélection d’articles pillés sans vergogne à d’autres journaux et vendu à bon prix. Le succès est au rendez-vous. Avec les bénéfices engrangés, Emile de Girardin crée un deuxième journal, « La Mode », sorte de guide de l’élégance et de la vie mondaine des beaux quartiers de Paris. A l’heure où le régime de Charles X est attaqué de toutes parts par la presse d’opposition, Emile de Girardin se refuse à tout engagement politique. Par affection pour son père, devenu un des hauts dignitaires de la cour. Mais aussi par respect de l’autorité en place. Un rien futile, « La Mode » rencontre également un franc succès.

1836. Depuis que la révolution de 1830 a chassé Charles X du trône, un nouveau roi règne sur les Français, Louis-Philippe. Lors des « Trois Glorieuses », Emile Girardin a joué un certain rôle, effectuant quelques missions de liaison entre le souverain sur le départ et son successeur. Le voilà désormais bien introduit en cour, suffisamment en tout cas pour rêver d’un destin politique. Etre député et journaliste… L’assurance, à ses yeux, de détenir un vrai pouvoir. En 1833, grâce à l’appui de Thiers, qui fréquente assidûment le salon de son épouse Delphine, il se fait élire député dans la Creuse. Une élection très vite contestée, ses adversaires mettant en doute son état civil et jusqu’à sa nationalité. Malgré quelques interventions remarquées – sur les caisses d’épargne et la liberté de la presse -, Emile de Girardin ne marque pas vraiment les débats parlementaires. Lucide, l’homme a vite compris que le vrai pouvoir n’est pas à la Chambre des députés mais au Palais-Royal et aux Tuileries. Plus que jamais en fait, c’est la presse qui l’attire. Au lendemain de la révolution de 1830, il a créé trois nouveaux journaux, dont « Le Journal des connaissances utiles » qui atteindra rapidement 120.000 abonnés. Un record pour l’époque. Mais son coup de maître, c’est en 1836 qu’il le réalise. Cette année-là en effet, Emile de Girardin lance « La Presse », un quotidien d’actualités politiques, agricoles, industrielles et commerciales. Apolitique, ce journal se veut un grand quotidien d’informations, à l’image du « Times » en Angleterre. Peaufinant les recettes qu’il avait déjà testées par le passé, il innove sur trois points majeurs. D’abord le prix. Convaincu à juste titre que plus un journal est bon marché, plus il aura de lecteurs, Emile de Girardin vend « La Presse » moitié moins cher que ses concurrents. Du jamais-vu encore ! Afin de compenser cette perte, Emile de Girardin ouvre largement le journal aux annonceurs. Une première là encore ! « En France, l’industrie du journalisme repose sur une base essentiellement fausse, c’est-à-dire plus sur les abonnements que sur la publicité, explique-t-il. Il serait désirable que ce fût le contraire. Les rédacteurs d’un journal ont d’autant moins de liberté de s’exprimer que son existence est plus directement soumise au despotisme étroit de l’abonné… » Enfin, afin d’attirer encore plus de lecteurs et surtout de les fidéliser, Emile de Girardin à l’idée lumineuse – et là encore totalement nouvelle -de publier dans « La Presse » des romans-feuilletons signés d’auteurs prestigieux comme Balzac, Dumas, Lamartine, Théophile Gautier ou George Sand. Un prix accessible, le recours massif à la publicité, la publication de romans-feuilletons : ces trois innovations bouleversent en profondeur le modèle économique de la presse, assurent le succès de « La Presse » et font la fortune de son fondateur.


La vindicte des républicains

Entrepreneur comblé à qui tout semble réussir, Emile de Girardin suscite la haine d’un nombre croissant de personnes. Ses concurrents en premier lieu, jaloux du succès de « La Presse » et qui font flèche de tout bois pour le discréditer. Une banale querelle avec un obscur journaliste s’achève ainsi, en 1836, par un duel avec Armand Carrel, le fondateur du « National », le grand quotidien républicain de l’époque. Emile de Girardin y gagne une blessure à la cuisse. Mais Armand Carrel, lui, y perd la vie ! Voici désormais Girardin poursuivi par la vindicte des républicains, unanimement ligués contre lui. La haine de ces derniers est d’autant plus féroce que le député Girardin est proche du pouvoir. Manoeuvres en tout genre, calomnies, procès pour concurrence déloyale, tentatives d’invalidation de son élection… Emile de Girardin est alors bien seul. Une curieuse cabale de Thiers, duquel pourtant il est assez proche mais qui se verrait bien contrôler ce journal à l’audience croissante, tente même de le débarquer de « La Presse ». Sans succès ! En 1839, un second complot manquera de l’abattre, entraînant la mise en vente de « La Presse »… qu’Emile de Girardin parvient à racheter grâce à un prête-nom. C’est que l’homme a des ressources et un talent certain pour les opérations financières audacieuses. Levé tous les matins à cinq heures, travaillant jusque tard le soir, ne s’offrant que de brefs instants de répit pour monter à cheval ou passer quelques instants dans le salon de son épouse, il rend coup pour coup à ses adversaires.

Officiellement apolitique mais ne ménageant pas ses critiques – notamment contre l’inflation administrative française -, Emile de Girardin s’engage en fait véritablement lors de la révolution de 1848. Non pas tant pour critiquer Louis-Philippe que pour s’inquiéter de l’improvisation qui règne au sein du gouvernement provisoire. « On reconnaît que le pouvoir est faible lorsqu’il s’en prend au passé, au présent, à l’avenir, aux institutions, aux événements, aux partis, aux individus, à tous enfin, excepté à lui-même, des difficultés qu’il ne peut pas vaincre », lance-t-il dans une célèbre adresse au gouvernement provisoire, empêtré dans ses contradictions et qui paraît incapable d’enrayer la crise économique. Les terribles événements de juin 1848 – la féroce répression de l’insurrection ouvrière de Paris -lui donnent hélas raison. Ses critiques en règle contre Cavaignac, le ministre de la Guerre, lui valent même d’être emprisonné brièvement.

Ce régime idéal qu’il ne cesse de chercher, cet homme d’Etat censé réconcilier la liberté avec l’efficacité, Emile de Girardin croit les trouver en Louis-Napoléon Bonaparte, élu président de la République en 1848. L’homme a du charisme, un nom qui parle à tous les Français et des idées « sociales » pas si éloignées des siennes. Toujours fasciné par le pouvoir, Emile de Girardin croit-il pouvoir obtenir du prince Napoléon, en retour du soutien que lui accorde « La Presse », un portefeuille ministériel ? C’est probable. Las ! Le coup d’Etat de 1851 le range dans le camp des opposants au futur Napoléon III. Menacé, il s’enfuit avec Delphine à Bruxelles où il retrouve Victor Hugo et de nombreux opposants républicains. L’accueil est froid, glacial même. L’ombre d’Armand Carrel plane encore sur Emile de Girardin. Dès 1852, « pardonné » par l’Empereur qui voudrait bien attirer à lui cet entrepreneur de presse, Emile de Girardin est de retour à Paris. Avec Napoléon III, les relations resteront ambiguës, mélange de critiques audacieuses – qui vaudront à « La Presse » des ennuis réguliers et même quelques suspensions -et de tentatives de séduction mutuelle. La mort de Delphine, en 1855, brise cet homme encore jeune. Ayant perdu le goût de vivre, Emile de Girardin vend « La Presse » l’année suivante – pour la somme considérable de 825.000 francs -avant de se remarier avec une jeunesse de vingt-deux ans, Mina Brunold, la fille du prince de Nassau. Dépourvue d’esprit, et même un peu sotte, incapable de tenir une conversation et plus encore d’animer un salon, Mina a vite fait de lasser son mari.

A cinquante ans, Emile de Girardin, en fait, trompe son ennui dans le travail – il écrit beaucoup, d’innombrables articles mais aussi des pièces de théâtre -et les mondanités. Les difficultés que connaît « La Presse » depuis 1856 le poussent à racheter le titre en 1862. Ce retour est un échec. Depuis son lancement en 1836, le titre a été largement copié. Absent depuis six ans, Emile de Girardin a du mal à retrouver sa place et doit faire face à l’hostilité des actionnaires du journal qui ne goûtent guère son caractère entier. En 1866, il jette l’éponge et rachète « La Liberté », un journal qui s’oppose à l’Empire, devenu entre-temps plus libéral. Il relance les ventes par une innovation appelée à un bel avenir, une rubrique sportive, avant de revendre le journal en 1870. Emile de Girardin se lasserait-il de la presse ? Assurément non ! Mais il rêve toujours d’une carrière politique qui lui échappe sans cesse. En 1870, il est fait sénateur d’Empire. Mais la défaite de Sedan et la chute du Second Empire ruinent ses espérances. La Commune de Paris le rapproche de Thiers dont il espère un geste mais qui ne l’assure que de son soutien. Voilà Emile de Girardin renvoyé à ses journaux, « Le Petit Journal » qu’il rachète en 1873 et dont il fait un journal populaire à succès, et « La France « , un quotidien plus relevé et résolument politique, racheté l’année suivante. L’arrivée du maréchal de Mac-Mahon à l’Elysée fait de Girardin un authentique républicain, proche de Thiers et même de Gambetta qui ne lui en saura pourtant pas gré. En 1877, il parvient à se faire élire député de Paris. Mais à soixante et onze ans, l’homme a perdu beaucoup de sa verve et de son enthousiasme et ne se montre guère assidu aux séances de la Chambre. Séparé de Mina depuis 1872, il organise encore des dîners où se précipite le Tout-Paris. Il meurt en 1881, l’année même de la grande loi sur la liberté de la presse.


Tristan Gaston-Breton illustration : pascal garnier – EST HISTORIEN D’ENTREPRISES
(tristan.gaston-breton@kgb-co.fr)Lundi : Graham Bell

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