Architecture/Urbanisme

NOS VIEILLES BASILIQUES ET LEURS MAITRES D ŒUVRE, PAR M. DE MÉLY | Persée

via persee

Mély Fernand de. Nos vieilles basiliques et leurs maîtres d’œuvre. In: Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 63°année, N. 5, 1919. pp. 424-432.

http://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1919_num_63_5_74208 

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TEXTE INTÉGRAL

COMMUNICATION

PAR M. DE MELY


Pas plus que les peintres, les architectes de nos vieilles basiliques ne furent, comme on le prétendait hier encore, des humbles, des méprisés, des inconnus ; pas davantage pour eux, nous n’avons le droit d’écrire que leurs contemporains ont laissé à l’abandon la gloire des leurs. Si nous ne les trouvons pas aujourd’hui à l’honneur, c’est à nous- mêmes, travailleurs du xixe siècle, qu’il faut nous en prendre ; car leurs noms, en grande partie, se trouvent dans les comptes, les chroniques, les obituaires, sur les monuments enfin, quand les romantiques n’ont pas pris soin de les détruire. Telle l’inscription de la cathédrale de Rodez, que « le bon goût », lit-on dans le Magasin Pittoresque de 1831, « vient heureusement de faire disparaître ».

Un dépouillement de plus de 600 volumes me permet de signaler à l’Académie aujourd’hui les noms de trois cent vingt-cinq maîtres d’ œuvre français, qui édifièrent nos basiliques du xiie au xve siècle ; si nous y joignons les noms des architectes français qui allèrent porter à l’étranger, de 1065 à 1487, le beau renom de leur pays, nous avons dès maintenant trois cent soixante-dix architectes, dont nous pouvons avec certitude déterminer et dater l’œuvre.

On comprend qu’il est impossible en quelques pages de les énumérer tous ; il faut se borner ici à signaler les principaux monuments dont nous connaissons les auteurs.

Si nous prenons par dates les grandes églises, nous trouvons : Saint-Etienne de Caen, bâtie par Guillaume en 1066, Vaison par Ugo en 1072, Saint-Eutrope de Saintes par Benedictus en 1085, Cluny par Hézelon en 1089, Saint- Bénigne de Dijon par Hunald en 1101, la cathédrale d’Angoulême par Hier en 1125, la cathédrale du Mans par Jean de Vendôme en 1125, Chartres, en partie par Teudon, peut-être par Roger dont nous voyons le nom au portail Royal, inscrit comme celui de Brunus de Saint-Gilles, vers 1128, Saint-Pierre de Lisieux par Arnoul en 1139, l’église de l’abbaye de Chaalis par Pierre Beauvais et Thibaud en 1140, la cathédrale de Sens par Guillaume de Sens en 1142, Saint-André de Vienne par Guillaume Martin en 1152, Saint-Lazare d’Autun par Gislebertus en 1170, la cathédrale de Maguelonne par Bernard de Treviers en 1178, le cloître de la cathédrale d’Arles par Poncius Rebolli en 11 82, Notre-Dame de Senlis par Philippe en 1188, Notre-Dame de Chinon par Urricus en 1200, le Mont Saint-Michel par Roger et Johannes en 1203, Notre-Dame de Rouen par Jean d’Andely en 1206, Notre-Dame de Reims par Jean d’Orbais en 1211, Notre-Dame d’Étretat par Garnier de Fécamp et Anquetil de Petitville en 1218, Notre-Dame d’Amiens par Robert de Luzarches en 1220, Notre-Dame de (Cambrai par Villard de Honnecourt en 1227, Saint- Nicaise de Reims par Libergier en 1229, Saint-Denis en 1231 et la Sainte-Chapelle de Paris en 1240 par Pierre de Montreuil, l’église de Maubuisson par Richard de la Tour en 1241, Notre-Dame de Strasbourg par les Rudolf en 1243, reprise par Erwin de Steinbach en 1277, Notre- Dame-du-Port de Glermont-Ferrand par Jean Deschamps en 1248, Notre-Dame de Meaux par Gaultier Val-Renfroy en 1253, Notre-Dame de Châlons-sur-Marne par Michel le Papelars en 1257, le portail sud de Notre-Dame de Paris par Jean de Ghelles en 1257, les Quinze- Vingts et de nombreuses églises de Paris par Eudes de Montreuil de 1254 à 1289, Saint-Urbain de Troyes par Jean Langlois en 1267, la cathédrale de Rodez par maître Etienne en. 1277, Sainte- Cécile d’Albi par Bernard de Castanet en 1282, la cathédrale d’Elne par Barthélémy en 1291, Saint-Martin de Colmar au cours du xme siècle par Maître Humbret, Saint-Honorat d’Arles par Ugo et Ponce en 1313,, la délicieuse église de Thann par Jean de Steinbach en 1325, Saint-Florent de Niederhaslach par Conrad de Steinbach vers 1 320, le palais des Papes à Avignon par Guillaume de Cucuron en 1334, les cathédrales de Metz, Toul et Verdun par Perrat en 1350, l’église de la Chartreuse de Dijon par Drouet de Dammartin en 1384, le portail de Saint-Maurice de Vienne vers 1395 par Ginet d’Arche, Saint-Siffrein de Carpentras par Thomas de Dînant en 1404. Je m’arrête ici au seuil du xve siècle.

Si maintenant nous regardons à l’étranger, nous voyons en 1070 Lanfranc, abbé de Saint-Étienne de Caen, nommé archevêque de Cantorbéry, commencer la cathédrale qui sera détruite en 1173 par un incendie, et que Guillaume de Sens viendra alors réédifîer. Lanfranc appelle en Angleterre Gundulphe de Caen qui est nommé en 1077 évêque de Rochester pour en édifier la cathédrale ; il sera du reste en même temps l’architecte de Guillaume le Conquérant, pour ses monuments civils. En 1107, Ernulphe de Beauvais, moine normand, est appelé pour bâtir la cathédrale de Colchester ; en 1110, Roger de Vauchelles, de Caen, est nommé évêque de Salisbury pour en construire la cathédrale. En 1175, Guillaume de Sens, premier architecte laïc, arrive à Cantorbéry ; en 1190, Geoffroy des Noyers est appelé à Lincoln pour en construire la cathédrale, en même temps que Godefroid de Lucy élèvera celle de Winchester. C’est fini pour l’Angleterre.

Avant 1177, Raimond traite avec le chapitre d’Hugo en Espagne, pour l’œuvre de la cathédrale, moyennant deux cents solidos de salaire annuel; en 1183, Mathieu est le maître d’œuvre de la cathédrale de Compostelle ; peut-être pourrons-nous bientôt y joindre un nouveau nom toulousain.

En 1247, ce sont des Français qui dirigent l’œuvre de la cathédrale de Strasbourg; vers 1250, Villard de Honnecourt est appelé en Hongrie et, après avoir édifié l’église de Vaucelles, probablement celle de Cambrai et peut-être celle de Saint-Quentin, il semble bien avoir été l’architecte de la cathédrale de Cassovie, pendant que Ravegy, inhumé dans la cathédrale de Colocza, en était le lapicida.

En 1256, les frères Bernard œuvrent à Tarragone, où travaille en 1278 un Bartolomé qui pourrait bien être de Perpignan, ainsi que nous l’apprend l’inscription d’Elne ; en 1270, Pierre d’Angicourt est maître d’œuvre de Charles Ier d’Anjou dans les Deux-Siciles, et Jordanes, vers la même époque, signe le Saint-Sépulcre de Jérusalem. En 1281, Nicolas de Soissons est maître de l’œuvre de la cathédrale de Liège ; en 1287, Pierre de Bonneuil s’en va en terre de Suède travailler à la cathédrale d’Upsal et bien probablement aussi à Oja, où on peut admirer encore de précieuses statues, qui rappellent tout à fait celles de Reims.

En 1290, Petrus Pétri, probablement le fils de Pierre de Corbie, l’ami de Villard de Honnecourt, travaille à Burgos. Pendant le premier quart du xive siècle, nous verrons à Girone, Arnaud de Montredon, Henri de Narbonne et Jacques de Favières ; à Lérida, Montflory. C’est tout pour l’Espagne.

En 1322, Amelius de Boulogne est maître d’œuvre de la cathédrale d’Anvers; en 1330, Gérard de Prile est à Cologne; en 1343, Mathieu d’Arras à Prague, où de 1356 à 1386 lui succéderont les Arter de Boulogne, Henri et Pierre.

En 1389, Nicolas Bonaventure est au Dôme de Milan, où nous verrons arriver, en 1399, Jean Mignot et Campamosus le Normand, conduits par Archerius ; en même temps, Hardouin commencera San Petronio de Bologne, qui sera achevé par Palladio.

De cette énumération si rapide il est cependant possible dès maintenant de tirer quelques conclusions pratiques.

Si nous examinons chronologiquement nos basiliques, nous pouvons déjà, pour leurs influences réciproques, nous orienter autrement que sur des hypothèses déduites de plans, de formes, d’ouvertures d’arcs, de colonnes, de chapiteaux, sur lesquels les historiens d’art, comme Viollet-le- Duc, comme Lecoy de La Marche, comme Quicherat lui- même, croyaient pouvoir s’appuyer avec sécurité pour nous montrer l’enchaînement et les modifications successives des styles, qui doivent, prétendaient-ils, « rectifier quelquefois les renseignements historiques ». Et c’est ainsi qu’ils établirent, d’après un sentiment personnel du xixe siècle, les sept écoles d’architecture française. Les choses apparaissent beaucoup moins compliquées quand nous connaissons les dates et les auteurs des monuments.

Si nous classons par ordre alphabétique les noms des architectes laïcs, nous voyons peu à peu se constituer de véritables dynasties, dont l’influence familiale va naturellement se faire sentir à travers les âges sur les directives de l’art français du xiiie au xve siècle.

On ne peut encore, malgré leur célébrité, rattacher par le sang à aucun famille connue actuellement, pas plus Villard de Honnecourt que Nicolas de Chaumes ; mais voici Pierre de Gorbie, l’ami de Villard de Honnecourt et ses descendants Petrus Pétri et Hue ; les Val-Renfroy, Gaucher, Pierre et Jean; les Chelles, Jean, Gollin, Pierre ; les Cormont, Thomas et Reynaud ; les Montreuil, Pierre, Eudes et Raoul ; ils se mêlent, se succèdent et nous les retrouvons ainsi à Laon, k Meaux, à Cambrai, à Saint- Quentin, à Reims, à Sens, à Paris, à Chartres. Au xive siècle et au xve, nous verrons les Steinbach, Erwin, Jean et Conrad ; les Dammartin, Drouet et Jean ; les Le Riche, Enguerrand, Philippe et Lorin ; les du Temple, Raimond, Renaud et Jean ; les Delaunay Jean et Robert, travaillant à Paris, Dijon, Tours, Troyes, Bourges, Beau- vais, Senlis. Et combien d’autres dont nous ignorons actuellement les attaches avec eux, parents, gendres, neveux, alliés, que les contrats nous feront peut-être connaître plus tard, comme ce Souday Henry, qui dans un marché avec le chapitre de Troyes en 1382, se déclare gendre de Jean d’Huy, ce que nous ignorions hier.

Voilà qui peut résoudre bien des problèmes autour desquels on fait de belles hypothèses, quand on sait le rôle joué au moyen âge par les Albums d’ateliers, qui se transmettaient dans les familles, et dont celui de Villard de Honnecourt est un des plus célèbres survivants.

Quant aux artistes qui travaillent à l’étranger, leurs déplacements nous précisent d’une manière bien curieuse les vagues très délimitées du rayonnement de l’art français en dehors de nos frontières. De 1070 à 1175, ce sont des prélats-architectes normands qui bâtissent les grandes cathédrales d’Angleterre ; de 1177 à 1290, les architectes laïcs français, élèvent les cathédrales d’Espagne ; de 1287 à 1380, les architectes français travaillent dans le Nord, en Suède, en Allemagne, dans les Flandres ; à la fin du xive siècle, ils sont appelés en Italie.

Reste enfin, pour tous, la question du mépris dans lequel les arts manuels étaient, affirme-t-on tenus. Ici encore, nous trouvons des renseignements très curieux sur ce point.

Les chroniques nous apprennent que les évêques, les abbés-architectes, non seulement dictabant ipsum opus, comme Guillaume de Dijon, mais comme Léotbert, évêque de Cambrai, et Guillaume de Passavant, évêque du Mans, subulis et acutis componebant lapides vivos, ou comme Herluin, abbé du Bec, comme Hézelon, architecte de Gluny, portaient sur leur dos, comme de simples maçons, la chaux, le plâtre, les pierres ; Gerlanus, abbé de Tournus, est représenté dans son église le marteau à la main, au lieu d’une crosse. Quant aux laïcs, on peut lire qu’ils étaient honorés de l’amitié des rois, qu’ils étaient nommés chambellans, ambassadeurs, décorés de l’ordre de la Genette. Nous les voyons en déplacement d’expertises manger à la table des évêques, à Troyes ; sur leurs pierres tombales, ils sont représentés à côté des évêques, comme à Rots (Calvados); sur les portes de la cathédrale du Puy, le nom de l’artiste, Gauzfredus, est joint à celui de Pierre, l’évêque qui fit construire la cathédrale. Dans les églises, ils préparent de leur vivant leurs tombeaux sous des statues ou des lames qui les représentent ; c’est ainsi qu’on les trouve à Amiens, à Colmar, à Châlons, à Metz, à Paris, à Reims, à Strasbourg, placés dans les endroits les plus apparents. ‘

Et nulle erreur n’est possible : à côté de leurs noms, ils indiquent qu’ils sont les auteurs des monuments : fecit, formavit, edificavit, incohavit, excrevit, gessit.

Quant à leur humilité, là encore nous pourrions peut-être trouver la solution d’un problème qui a vivement préoccupé les historiens d’art. A côté des formules laudatives que nous connaissons : « Martinus lapidum mirabilis arte », « Gilabertus vir non incertus me cela vit », « Robertus me fecit et sere image » (je serai une belle chose), il en est de beaucoup plus orgueilleuses : telle celle d’Autry- Issard : Cuncta Deus fecit, Homo factus cuncta refecit, Natalis me se.

A Rodez, Etienne avait inscrit : « Facessant AEgyptiorum insanse pyramidum moles. Valeant orbis miracula. » C’est celle-là que le bon goût des savants fit disparaître en 1831.

Mais il en est une à laquelle je veux surtout m’arrêter. On la lisait dans le labyrinthe d’Amiens, détruit également en 1830 :

Memore quand l’œuvre de L’egle

De cheens fu commenchié et fine.

 Il est escript es moilou de le

Maison de Dalus

En l’an de Grâce M I IIC (sic)

Et XX Fut l’œuvre de cheens

Premièrement encomenchiée .

Elle nous apprend donc ici, qu’au milieu de la cathédrale, c’était la maison de Dédale, qui était là représentée. Ce nom, nous l’avons rencontré à Saint-Gall, appliqué à l’architecte. On y a vu naturellement le Labyrinthe ; on a voulu y trouver un sens purement symbolique et le regarder comme le Temple de Jérusalem. C’est difficile à croire, puisqu’on trouve déjà des labyrinthes dans les monuments de l’époque romaine, à Verdes, par exemple. Or le P. Delehaye a montré fort clairement que nombre de légendes s’expliqueraient facilement si l’on prenait la peine de remonter à leurs origines.

Nous venons de constater l’orgueil des architectes : leur œuvre laisse loin derrière elle les Pyramides d’Egypte, ils sont les égaux des dieux, de Dieu même ; ne pourrait- on dès lors simplement expliquer la petite représentation de la maison de Dédale, au centre d’une immense nef, comme l’expression de l’écrasante supériorité de l’œuvre, qu’ils ont exécutée, où elle tient si peu de place ?

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