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Souchal François. De quelques influences dans l’architecture des Pays-Bas méridionaux à la fin du XVIIIe siècle. In: Revue du Nord, tome 68, n°271, Octobre-décembre 1986. Architecture 1750-1800. pp. 869-875. www.persee.fr/doc/rnord_0035-2624_1986_num_68_271_4262

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Résumé

L’architecture des Pays-Bas méridionaux s’inspire à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle de modèles italiens et surtout français, interprétés librement par des architectes autochtones de talent. Dans le domaine de la décoration fleurissent les modes exotiques et archéologiques (égyptien, gothique). Le recueil de Goetghebuer, architecte gantois, paru en 1827, offre quelques exemples somptueusement illustrés de gravures, de ces influences. Ont été choisis : la maison Walckiers, près du château de Laeken, œuvre de Payen l’ainé (1749-1798) et l’Hôtel Meulenaere, à Gand, œuvre de Pisson (1763-1818).

Texte intégral

Les liens entre l’architecture des Pays-Bas méridionaux et l’architecture française dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle sont bien connus. Naguère, j’ai brièvement montré qu’ils s’établissent de diverses façons : par la formation d’artistes autochtones dans les écoles françaises d’architecture à Paris ; par les appels faits aux architectes français pour des dessins ou des directions de chantiers (Barré, Guimard, par exemple) ; par l’exploitation de recueils de modèles et de traités (le plus utilisé fut sans doute Neufforge). On ne saurait cependant parler de plagiat pur et simple et d’ailleurs d’autres influences ont pu jouer : l’Italie bien évidemment, et surtout l’Italie du Nord, et il ne faut pas oublier que les Pays- Bas sont alors autrichiens, que les relations avec Vienne sont constantes et dans tous les domaines, y compris dans l’architecture et la décoration.

Il est non moins évident qu’à l’extrême fin du XVIIIe siècle, les Pays- Bas ont adopté un style, en ce qui concerne l’architecture publique, princière et aristocratique que l’on peut tenir pour conforme à une mode internationale, et cette mode se fait surtout à Paris.

Il est d’autre part indéniable que des architectes de talent naissent désormais sur place, qui ont parfaitement senti les besoins de la société du temps : les milieux cultivés, les membres de l’aristocratie terrienne ou d’affaires (qui parfois se confondent) veulent vivre à l’heure de Paris. Ce qu’on leur propose comme demeures et comme cadres de vie présente des caractères qui ne sont pas forcément des stéréotypes banalisés. Cette architecture classique, ou néo-classique si l’on veut, se continuera pendant la période hollandaise.

Un ouvrage bien connu des historiens de l’architecture a le mérite de donner un compte rendu intéressant de cette époque, avec à l’appui de remarquables illustrations. Je veux parler du Goetghebuer, Choix de monuments, édifices et maisons les plus remarquables du royaume des Pays-Bas, paru à Gand en 1827. Goetghebuer était d’ailleurs un gantois et il ne faut pas oublier que cette cité, naguère capitale, a retrouvé au XVIIIe siècle une vitalité remarquable, notamment dans l’art de construire ; et cela en deux vagues, si l’on peut dire : dans la première moitié du siècle, avec l’art si original de B. De Wilde et T’King, ce que j’ai suggéré à madame Fredericq, parfaite connaisseuse et spécialiste de Gand au XVIIIe siècle, d’appeler le Rococo gantois. La deuxième vague est plus proche du langage international. Pierre Jacques Goetgebuer naît en 1788. Elève de l’Académie royale de dessin fondée à Gand, il reste attaché à sa ville natale où il mourra en 1866. Il y sera professeur et ce n’est pas en vain qu’il fait plusieurs voyages à Paris pour y étudier les monuments et se lier avec les artistes français. Plus que son œuvre d’architecture, nous intéressent son talent de graveur aquafortiste et sa sensibilité d’historien de l’architecture, avec un sentiment déjà national. Son fameux Choix est un livre très soigné et l’on est tenté de ratifier sa sélection, d’autant plus qu’elle est assez représentative, car il n’a pas uniquement parlé de châteaux et d’églises, mais d’édifices moins importants, de maisons urbaines par exemple.

Je retiendrai deux de ces monuments étudiés par Goetghebeur, tous les deux contemporains et datant de l’extrême fin du XVIIIe siècle, parce qu’ils me semblent bien caractéristiques des tendances d’alors; de plus tous les deux sont des œuvres d’architectes autochtones. L’un est une maison de ville, l’autre une maison de campagne.

La première, bâtie en 1788 non loin du château de Laeken par Payen l’aîné (qui a d’ailleurs travaillé avec Montoyer à ce château de Laeken) pour un riche bourgeois, Edouard Walckiers. Le texte même de Goetghebuer se réfère à l’Italie : «distribution dans le goût des maisons de plaisance d’Italie bâties par Palladio ». On retrouve donc là la vogue du maître vicentin que l’on aurait tort de trop restreindre à l’Angleterre, terre conquise de l’aveu de tous, en partie parce que le type de la maison de campagne est très prisé par l’aristocratie anglaise très voyageuse et italophile.

Voilà comment se présente cette maison « Walckiers » : la façade principale «offre l’aspect le plus noble et le plus gracieux». On accède à l’entrée par quelques marches. Au centre une loggia avec quatre colonnes d’ordre ionique; au fond s’ouvre une grande porte en plein cintre entre deux niches ornées de vases. L’entablement de l’avant-corps est surmonté d’une balustrade «ce qui donne l’apparence d’une plate forme au pavillon octogone dont le dôme du salon est couronné». De part et d’autre de ce corps central s’ouvrent deux fenêtres avec de petits frontons triangulaire alliant simplicité et élégance des proportions.

Figure 1 : Maison Walckiers, façade principale et plan

La coupe fait apparaître que l’architecte a utilisé la différence de niveaux et a cherché des effets d’ombre et de lumière dans l’agencement des différentes pièces, vestibules, escaliers, etc.. L’élément central est le salon octogone, décoré de colonnes, de niches, d’arabesques, de bas- reliefs (l’un de ceux-ci représente Minerve couronnant Homère, l’inspiration antique est donc omniprésente). La coupole de ce salon comporte un éclairage dissimulé au dessus de la corniche. Dans la galerie à demi souterraine on trouve un décor curieusement hétéroclite de figures égyptiennes et de vues d’Italie.

L’autre façade a donc un étage de plus : rez-de-chaussée en « soubassement rustique»; au-dessus, étage principal avec une grande porte- fenêtre à balcon et en plein cintre. Là sont les pièces de réception. Au- dessus, des fenêtres assez basses correspondent aux pièces d’habitation. Au centre un fronton triangulaire accuse un avant-corps au demeurant peu saillant.

Le plan au sol montre un vestibule orné de colonnes engagées et de niches, encore avec statues égyptiennes. L’Egypte est décidément chère au propriétaire. Goetghebuer mentionne aussi une anti-chambre «peinte dans le genre gothique», ce qui atteste que les goûts de Walckiers et sans

Figure 2 : Maison Walckiers, coupe

doute aussi de son architecte-décorateur sont éclectiques. A propos de la galerie privée de lumière naturelle, le commentateur explique que, construite en perspective, elle «semble agrandir à l’œil par la multiplicité des panneaux et des caissons de la voûte». L’architecte crée donc habilement un effet d’illusion.

Il est évident que le propriétaire, raffiné, avait voulu non seulement les meilleurs artistes du moment à Bruxelles (Godecharle par exemple pour la sculpture, Lens pour la peinture), mais tenait à être vraiment à la pointe de la mode. Pensait-il retrouver des modèles italiens? Il est non moins évident que son architecte connaît les modèles français, non seulement le Gabriel du petit Trianon et de la dernière période, mais les Bélanger, Ledoux, Lequeu de Lille. Ces influences sont manifestes, sans aller jusqu’au plagiat et Payen l’aîné apparaît donc comme un homme très habile et plein de talent. Cet Antoine Payen, né à Tournai en 1749, mort à Bruxelles en 1798, fut très actif à la fin du siècle. On lui doit notamment le chateau de Troyennes, qui existe toujours de même que l’élégant pavillon de chasse d’Hingene (1794), près d’Anvers. Employé par le prince de Saxe-Teschen, gouverneur des Pays-Bas, à Laeken, c’est un architecte à la mode.

L’autre exemple, cette fois de maison de ville, nous le demanderons à Gand et à un architecte un peu plus jeune que Payen, Jean-Baptiste Pisson, gantois d’origine comme Goetghebuer, et qui fut directeur de la Société des Beaux-Arts de Gand (1763-1818). Lui aussi, bâtit plusieurs maisons de campagne, mais le plus gros de son œuvre se situe à Gand, où il fut très apprécié, et consiste en hôtels particuliers, maisons bourgeoises, mais aussi, ponts, jardins, escaliers, qui contribuèrent à l’essor de l’urbanisme moderne à Gand.

Goetghebuer, qui a certainement bien connu Pisson et a sans doute contribué à sa formation, consacre un chapitre à la maison élevée en 1 792 au baron de Meulenaere, et qui existait encore au début du XXe siècle, située rue Basse des Champs. Là l’architecte avait à s’accommoder d’un terrain de forme très irrégulière et à donner cependant l’illusion de la symétrie. Il s’est brillamment acquitté de sa tâche, les deux façades n’étant pas dans le même axe.

Il a imaginé un élément de prestige avec le grand escalier à double rampe éclairé du haut par une élégante coupole. Là aussi, comme chez M. Walckiers, on trouve des éléments exotiques, comme cette antichambre «peinte dans le goût chinois». Une salle de compagnie est décorée de glaces, de bronzes dorés, de colonnes et de pilastres. On notera d’une façon générale la richesse et la recherche de ce décor intérieur. Manifestement les goûts de ces gens ne vont pas vers la sobriété.

La façade sur la rue est particulièrement intéressante. Cette fois, Goetghebuer le reconnaît, «le style semble appartenir à l’architecture française». Nous trouvons un soubassement rustique, surmonté de quatre colonnes d’ordre composite embrassant deux étages et supportant un entablement couronné d’un attique. «Une galerie ou balcon couvert forme l’avant-corps de la façade, dont les riches plafonds et les ombres des colonnes produisent un effet séduisant lorsqu’à l’occasion de quelque fête publique on la voit illuminée ». Cette composition de façade n’est évidemment pas très neuve et elle fait naître beaucoup de réminiscences, à commencer par le petit Trianon encore et toujours, et aussi Wannegem- Lede qui en est la traduction régionale par Guimard, un de ces Français venus s’établir et chercher fortune dans les Pays-Bas.

Ces deux exemples montrent, me semble-t-il, la persistance de l’influence du premier architecte de Louis XV, bien au-delà des frontières du royaume, et une sorte d’obsession de ce petit Trianon qui fut une de ses créations les plus séduisantes.

François SOUCHAL

professeur d’histoire de l’Art à l’Université de Lille

Figure 4 : Hôtel de Meulenaere à Gand, façade et plan

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