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Casassanta Peixoto Anna Maria, (trad. Brault Michel, Saint-Louis Monique). L’influence des idées étrangères sur l’enseignement au Brésil. In: Histoire de l’éducation, n° 65, 1995. pp. 3-26.

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Plan

1. L’influence décisive des Jésuites
2. Les premiers signes de changement dans renseignement brésilien : la pédagogie traditionnelle
3. Apparition d’un nouveau modèle d’enseignement : l’éducation nouvelle
4. La crise de l’école brésilienne et la recherche d’alternatives éducatives
5. La pédagogie techniciste
6. L’aggravation de la crise, la recherche de solutions par le gouvernement brésilien : les théories compensatrices


Introduction

L’enseignement au Brésil connaît sans aucun doute un moment de crise. Celle-ci est due surtout à un conflit d’identité. Étouffée sous un véritable enchevêtrement de fonctions, qui vont des soins alimentaires à la recherche de ressources pour l’entretien des bâtiments eux- mêmes, l’école s’est peu à peu éloignée de ses objectifs originels et a relégué au second plan sa fonction classique, c’est-à-dire celle qui, historiquement, justifiait son institutionnalisation.

Il est loin le temps où l’école était un lieu destiné à la transmission du savoir, bien loin aussi le temps où l’on y enseignait à lire, à écrire et à compter. Dans ce mouvement qui reflète une crise d’identité culturelle interfèrent des facteurs d’ordre politique, social, économique et pédagogique. Parmi les éléments d’ordre pédagogique, il en est un à privilégier : l’enseignement Brésilien subit, depuis son origine, l’influence des idées étrangères. Durant toute l’histoire brésilienne, cette influence a été très marquante et a toujours été la preuve d’un haut degré de dépendance de l’enseignement brésilien par rapport aux méthodes, paradigmes et théories élaborés dans d’autres contextes, notamment dans les pays hégémoniques.

Dans un premier temps, l’enseignement au Brésil subit l’influence de la pédagogie catholique de la Contre-Réforme. De 1549 – date de l’arrivée des jésuites au Brésil (et de la fondation des premières écoles) – à 1759, date de leur expulsion, les jésuites ont détenu le monopole de l’enseignement dans le pays, de telle sorte qu’après leur départ, leur influence se maintiendra, malgré les efforts du gouvernement portugais pour imprimer un caractère laïc à l’enseignement. À la fin du siècle dernier, plus précisément à partir de l’instauration du régime républicain (1889), l’enseignement va subir l’influence de la pédagogie traditionnelle laïque, inspirée par le libéralisme classique. Pendant la deuxième décennie de ce siècle, l’Éducation nouvelle commence à imprégner la pédagogie brésilienne, orientant la réflexion éducative jusqu’en 1960, époque à laquelle commence à se faire sentir l’influence de la pédagogie techniciste. Cette tendance s’impose du fait des orientations du gouvernement militaire qui s’installe en 1964 ; elle reste hégémonique pendant une courte période, car vers la fin des années 1970, les premiers signes d’épuisement du modèle se font sentir, du fait de la précarité de l’enseignement dans le pays.


1. L’influence décisive des Jésuites

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2. Les premiers signes de changement dans renseignement brésilien : la pédagogie traditionnelle

Le dépassement de la pédagogie des jésuites est lié aux changements subis par la société brésilienne pendant la seconde moitié du XIXe siècle, et à leur point culminant, à savoir l’implantation du régime républicain en 1889.

La conquête de l’autonomie politique, en 1822, se fait avec le minimum possible d’altérations dans la structure politico-sociale du pays. De ce fait, le Brésil passe de l’état de colonie – qui fournissait les denrées utiles au commerce de la métropole – à l’état de pays exportateur de matières premières et importateur de produits manufacturés. Du point de vue économique, c’est avec l’Angleterre que le Brésil établit des liens commerciaux. Du point de vue culturel, c’est la France qui devient la référence. Ainsi, à la fin de l’Empire, la maîtrise de la langue française devient une condition fondamentale pour participer à la vie sociale brésilienne. L’influence culturelle de la France sera déterminante pour la création d’écoles destinées à l’éducation féminine. Ces écoles, qui font leur apparition vers la fin du siècle, ont pour fonction d’assurer la formation de jeunes filles de l’élite, futures épouses capables de figurer dans la bonne société aux côtés de leurs maris. Pour ce faire, il leur faut non seulement parler couramment le français mais aussi s’habiller et se comporter en société selon les normes édictées par le modèle de la « Ville Lumière ».

Dans le même temps, les principes sur lesquels est fondée la société coloniale ne souffrent pas de changements majeurs : monoculture, grandes propriétés rurales et main-d’œuvre esclave. La permanence de cette structure n’impose pas de nouvelles exigences à l’école. Pour les quelques privilégiés, chargés de la gestion de l’État et qui, en général, finissent leurs études en Europe, l’éducation livresque et académique, inspirée par le programme français et donnée selon la méthodologie des jésuites, est tout à fait satisfaisante.

À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, la société brésilienne connaît une évolution due à la fin du trafic des esclaves (loi Eusébio de Queirôs, 1850) et à l’apparition d’un nouveau produit : le café. Ce phénomène va permettre de dégager des excédents financiers et susciter, grâce à l’investissement, un début d’industrialisation. Une main d’ œuvre salariée formée d’immigrants européens se constitue peu à peu. Déclin de l’esclavage, émergence d’une nouvelle production, nouvelles formes de travail, tous ces éléments vont contribuer à dynamiser l’économie. Il en résulte la création de petites manufactures, un flux de migration vers les villes et la croissance des couches moyennes urbaines.

Ces changements provoquent un climat d’effervescence intellectuelle et idéologique dans la région sud-est du Brésil. La possibilité de construire un nouveau pays, libéré du joug de l’esclavage et du système juridico-politico-monarchique archaïque enthousiasme les élites intellectuelles. Les idées de fédéralisme, de démocratie, d’éducation pour tous sont débattues avec passion. Le destin national est entrevu avec euphorie. Pour la première fois au Brésil, le catholicisme, les institutions monarchiques, les droits des grands propriétaires, le travail esclave, la politique centralisatrice de l’Empire sont mis en question. La mise en échec de l’Empire est aussi celle de la pensée catholique dominante. L’élite cultivée, fortement influencée par la pensée libérale et par le scientisme du XIXe siècle (par le positivisme notamment) possède une foi inébranlable dans le pouvoir de la science et de l’éducation pour la construction d’un nouvel ordre social.

Pour ce groupe, la République ouvre une ère sociale nouvelle, fondée sur la science et le droit. Dans cette perspective républicaine, éminemment laïque, l’enseignement à caractère religieux, hérité des jésuites, n’est plus acceptable. Par ailleurs, la croyance au pouvoir de la science ne s’accommode pas d’un enseignement académique faisant surtout appel à la mémoire ; il devient donc nécessaire de rendre l’éducation cohérente avec les exigences du nouveau projet politico-social et, dans ce but, l’élite intellectuelle fait appel aux conceptions pédagogiques modernes et scientifiques, inspirées par les œuvres de Pestalozzi et de Herbart. Ces idées arrivent au Brésil à travers l’influence des écoles nord-américaines, d’orientation protestante, créées à la fin de l’Empire.

Le nouveau modèle d’enseignement reflète l’effort entrepris au XIXe siècle pour instituer une science de l’éducation. Ayant comme points de repère la philosophie et la psychologie – celle-là montre le but de l’éducation, celle-ci le chemin, les moyens et les obstacles – ce modèle insiste sur le rôle de l’observation et sur l’importance de l’activité de l’élève dans le processus d’apprentissage. Les « leçons de choses » en sont la traduction pratique. Selon Rui Barbosa, l’un des principaux responsables de la diffusion de la nouvelle méthode dans le pays, « celle-ci combat la pédagogie anti-naturelle – basée sur la mémoire – et défend une nouvelle méthodologie dont le fondement est l’enseignement par la réalité, par l’intuition, par l’exercice de l’intelligence, par l’observation. Celui-ci est destiné à triompher des méthodes « académiques », de l’absurde formalisme de l’ancienne école ». Les aspects les plus importants de la pédagogie fondée sur la méthode intuitive, le développement de l’esprit d’observation et de la rigueur dans l’exposé des concepts sont la leçon de choses, – principe méthodologique qui devait orienter l’enseignement de toutes les disciplines apprises à l’écoles primaire – et la méthode, dont la base peut être définie à travers les cinq principes formels de Herbart.

Ces nouvelles idées sont rapidement assimilées et acceptées d’un commun accord par les enseignants brésiliens. L’action du gouvernement pendant les premières années du régime républicain y a fortement contribué. Le pouvoir politique souhaite imprégner la société brésilienne de la notion de laïcité, inspirée par le modèle des nations développées. Aussi l’État soustrait-il la formation du citoyen à l’influence de l’Église pour la transférer à celle de l’école publique. La nécessité de préparer l’individu à être un citoyen entraîne non seulement la création d’écoles dans les villes, mais aussi des changements dans les programmes scolaires. Il n’est plus seulement question d’apprendre à lire, à écrire, à compter et à prier. Il faut aussi acquérir des notions de sciences, de géographie, d’histoire, etc.

L’élargissement des objectifs de l’école primaire et le souci de mettre en avant la nouvelle méthode, obligent les États fédérés à adopter en 1889 des mesures en vue d’assurer le développement de la nouvelle pédagogie. Cette politique comprend l’élaboration de normes pour l’application de la méthode (y compris l’envoi de matériel didactique aux écoles), la création de cours destinés à la formation des enseignants, et l’exigence de diplômes d’enseignement, cette dernière mesure étant la première initiative prise dans ce sens dans le pays, depuis l’expulsion des jésuites.

Sous l’Empire, les critères d’aptitude à l’enseignement étaient définis par l’âge, la moralité et la réussite à des examens. Les quelques écoles normales créées dans ce but à la fin du XIXe siècle, n’ont fonctionné que très peu de temps. Au fur et à mesure que la pédagogie en tant que science se répand dans le pays, les cours deviennent de plus en plus complexes. La formation du professeur qui, dans un premier temps, se faisait à travers les activités d’observation et de pratique, dans des classes d’application ou dans des écoles élémentaires, commence à s’enrichir d’éléments théoriques. En 1916, les cours de formation d’instituteurs dans l’État du Minas Gérais comprennent, en plus de la formation pratique, une chaire de pédagogie et d’hygiène, enseignant les disciplines suivantes : histoire de l’éducation, méthodes générales d’enseignement, organisation et législation scolaire, psychologie de l’enfant, hygiène et soins pratiques pour les enfants. En outre, à mesure que la psychologie devient un élément de poids dans l’apprentissage, la rigueur de la discipline s’adoucit. Le décret 4524, de cette même année, interdit les châtiments corporels dans les écoles. Il est recommandé au corps enseignant de donner l’exemple aux élèves « par sa conduite irréprochable, par la pratique de la vérité et de la loyauté, le sentiment de dignité, d’autonomie et de responsabilité, d’altruisme et de dévouement, d’aversion pour les vices et les mauvaises habitudes ».

Le succès de la pédagogie traditionnelle auprès des enseignants brésiliens, n’est pas dû qu’à l’action de l’État. Il résulte du fait qu’elle ne s’oppose pas à la pratique pédagogique d’inspiration jésuite, qu’elle rejoint sur de nombreux points. Toutes deux voient dans l’homme un être doué d’une essence, à laquelle l’enseignement doit donner forme ; elles mettent en valeur les modèles dans la formation de la personnalité humaine ; elles soulignent l’autorité du professeur dans la mise en pratique du processus d’éducation. Dans la pratique, la pédagogie traditionnelle brésilienne est constituée « d’un amalgame des tendances pédagogiques catholiques, d’inspiration nettement jésuite, et des conceptions pédagogiques modernes, de caractère scientiste, inspirées par les principes de Pestalozzi et de Herbart ». Ceci explique qu’elle n’ait pas eu à affronter d’obstacles dans les écoles catholiques car le culte des héros nationaux s’y est superposé à celui des saints. En conséquence, la pédagogie traditionnelle est aujourd’hui confondue, au Brésil, avec la pédagogie des jésuites, et on leur attribue, de manière indiscriminée, le trait marquant de l’enseignement brésilien : l’absence d’adéquation aux réalités du pays.

Cela n’est pas dû seulement à l’appropriation de la théorie par les enseignants et à son imbrication avec la pédagogie des jésuites. Le projet rénovateur qui marquait la naissance de la République, a été limité par l’oligarchie foncière et par l’Église. Après le choc provoqué par le changement de régime mené par des militaires issus des classes moyennes, les propriétaires terriens se regroupèrent en fonction de leurs intérêts particuliers, en mettant l’appareil de l’État à leur service. Par suite, l’exercice de la citoyenneté se restreint à un groupe très réduit, l’accès à l’école n’étant que le privilège de quelques-uns. L’Église, séparée de l’État, se sert de l’éducation de l’élite pour maintenir son contrôle sur la société civile. L’innovation pédagogique du début de la République perd peu à peu son caractère, puisqu’elle laisse de côté l’expérience et continue à valoriser le verbalisme et l’intellectualisme.

Cet enseignement, inspiré par le modèle français, a rencontré des résistances dans le prolétariat d’origine européenne de la ville de Sâo Paulo. On tentera de lui opposer un enseignement compatible avec ses intérêts de classe, fondé sur la pensée pédagogique libertaire. Le Brésil vit alors une crise politico-institutionnelle. Cette crise, caractéristique du progrès industriel dans une société d’économie agraire, reproduit le phénomène que le libéralisme européen a eu à affronter plus d’un siècle auparavant : répondre aux exigences de démocratisation de la classe ouvrière et des classes moyennes urbaines en lutte contre le statu quo.

Pour une partie de l’élite politique et intellectuelle du pays, la crise est le résultat de l’incapacité de la classe dominante à ouvrir son système aux couches sociales qui émergent. Le pays s’achemine vers l’ordre social industriel. Fruit de la science et de la technologie, cet ordre social se caractérise par de nouvelles formes d’organisation et, notamment, par les principes de solidarité et de coopération entre les hommes. Cet ordre exclut les méthodes de répression et d’exclusion dont se servent les élites politiques au pouvoir. La réussite du Brésil dans ce domaine est liée à sa propre capacité de modernisation. Elle dépend d’une profonde révision des institutions politiques inspirées du libéralisme, une reconsidération du rôle de l’État, et la construction d’un esprit civique. L’inefficacité des procédés dont se servaient les vieilles élites républicaines pour socialiser la main d’œuvre ouvrière des usines, met en évidence la nécessité d’une action systématique dans ce sens. La confiance généralisée dans la capacité de l’école à former l’individu et, par conséquent, à construire la société, fera de celle-ci le moyen par excellence de la construction d’un nouvel ethos social, d’une nouvelle morale tournée vers le travail. L’enseignement est alors considéré comme un instrument de reconstruction sociale et de stabilité politique. Le modèle français d’éducation par l’instruction commence à faire place au modèle nord-américain, tourné vers le travail productif.


3. Apparition d’un nouveau modèle d’enseignement : l’éducation nouvelle

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www.persee.fr/doc/hedu_0221-6280_1995_num_65_1_2768


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