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Gouzévitch Dmitri, Gouzévitch Irina. Les contacts franco-russes dans le monde de l’enseignement supérieur technique et de l’art de l’ingénieur. In: Cahiers du monde russe et soviétique, vol. 34, n°3, Juillet-Septembre 1993. pp. 345-367.

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RÉSUMÉ

Dans la première moitié du XIXe siècle, les relations franco-russes, traditionnellement riches et multiformes, furent appelées à jouer un rôle de catalyseur en matière d’art, de formation et d’institutionnalisation du métier d’ingénieur en Russie. Après l’Institut des voies de communication, pionnier des grandes écoles techniques russes, qui eut pour prototypes l’École polytechnique et l’École des ponts et chaussées, tout un système d’enseignement supérieur technique fut mis en place vers le milieu du siècle, sous l’influence directe ou indirecte des établissements français. On peut se demander pourtant : pourquoi la France et non pas un autre pays d’Europe ? Était-ce un hasard ou un choix conscient ? Comment cette influence s’exerçait-elle ? Qui en étaient les acteurs et les véhicules principaux ? Quelles en étaient les conséquences immédiates ? Le bilan général ? Telles sont les questions auxquelles cet article a tenté d’apporter des réponses.


PREMIÈRES PAGES

L’histoire des relations franco-russes est si ancienne, si multiforme et riche d’événements qu’elle reste une source inépuisable de sujets d’étude. Cet intérêt constant tient au fait que durant les trois derniers siècles les contacts entre les deux pays ont été appelés à jouer le rôle d’un pont, lancé à travers l’Europe, mais aussi à travers le temps et surtout à travers toutes les vicissitudes politiques, économiques et sociales qui ont secoué le monde. Nous nous sommes proposés d’examiner un aspect de ce vaste sujet, qui par son importance pour la Russie peut être considéré comme un point clé des échanges en matière de sciences et de techniques : le rôle de la France dans la mise en place du système de l’enseignement supérieur technique russe et de l’institutionnalisation du métier d’ingénieur dans la première moitié du XIXe siècle.

En effet, l’Institut du corps des ingénieurs des voies de communication (Institut Korpusa inženerov putej soobščenija : IKIPS), pionnier des grandes écoles techniques russes, ouvert en 1809-1810, eut pour prototypes deux établissements français : l’École polytechnique et l’École des ponts et chaussées. Après cette première réussite la fièvre réformatrice gagna les autres corps techniques, donnant naissance, en l’espace de quelques décennies, à une série d’écoles supérieures dans toutes les branches clés de l’ingénierie : École générale du génie (Glavnoe inženernoe učilišče, 1819), École d’artillerie (Artillerijskoe učilišče, 1820), Classes d’officiers du corps des cadets de la marine (Oficerskie klassy morskogo kadetskogo korpusa, 1827), Académie de l’état-major général (Akademija general’nogo štába, 1832). La réforme en matière d’enseignement des ingénieurs des mines fut plus appropriée et eut pour résultat final l’apparition de l’Institut de ce corps (Institut korpusa gornyh inženerov, 1833-1834). Ceci concerne aussi l’Institut des forêts et d’arpentage, à Saint-Pétersbourg (Lesnoj i meževoj institut, 1837) et l’Institut d’arpentage Constantin, à Moscou (Konstantinovskij Mczevoj institut, 1861-1862). Cette restructuration de base qui aboutit à la mise en place d’un réseau ramifié et solide de l’enseignement supérieur technique s’effectua elle aussi sous l’influence directe ou indirecte des grandes écoles françaises, dont l’empreinte était plus ou moins forte suivant les cas et les périodes. Outre les deux établissements parisiens déjà cités, d’autres ont de même joué un rôle stimulant pour les différentes branches de l’enseignement : l’École royale d’application de l’artillerie et du génie de Metz pour la formation supérieure des ingénieurs militaires, l’École centrale des arts et manufactures et le Conservatoire des arts et métiers – pour celle des ingénieurs de l’industrie privée.

Cette influence aussi évidente, généralement connue et reconnue, nous paraît d’autant plus digne d’intérêt qu’elle a suscité une multitude de questions. En effet, pourquoi la France et non pas un autre pays de l’Europe ? Était-ce un hasard ou un choix conscient ? Comment cette influence s’exerçait-elle ? Qui en étaient les acteurs et les véhicules principaux ? Quelles en étaient les conséquences immédiates ? Le bilan général ?

Un des facteurs déterminants de ce choix fut, comme nous l’avons dit, un grand antécédent historique. Les premières écoles techniques : du génie, de l’artillerie et de la navigation furent créées à la charnière du xviie et du xviiie siècle, suivies, dans les années 1720, de la fondation des corps militaires techniques : du génie, de l’artillerie et, en partie, des mines. L’appartenance à ces corps militarisés ou semi-militarisés assurait à leurs effectifs, conformément à la Table des rangs, une ascension rapide aux échelons supérieurs du pouvoir.

Des spécialistes français, venus en Russie sur l’invitation de Pierre Ier se sont fait d’emblée remarquer par différents travaux d’architecture, d’urbanisme, de génie et d’aménagement du territoire. Parmi les plus connus figurent par exemple l’hydrotechnicien Soilème, le général-major De Coulon, un îles tous premiers chefs du corps du génie’ et évidemment le fameux général-architecte Leblond, dont le nom est lié aux principaux ouvrages de construction de Saint-Pétersbourg et de ses environs.

De séjour à Paris en 1717s, Pierre Ier avait également posé les bases de contacts académiques durables. Il fut, d’ailleurs, le premier des six académiciens russes, élus à l’Académie des Sciences de Paris au cours du xviiie siècle. Parmi les trente et un Français – membres de l’Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg – se trouvaient J.N. Delisle (1688-1768) qui en devint le premier astronome et MR. de Montalembert (1714-1800), dont les théories en matière de fortification furent adoptées et comprises en Russie bien avant de l’être en France.

Une place considérable dans ces contacts revient au livre technique. Une des premières publications lors du remplacement des caractères slavons par les caractères « civils » (gra/xhinskaja pečať) fut Kniga šljuznaja (1708), traduction d’un ouvrage français sur les écluses. En 1724 parut la version russe du traité de Vauban. La bibliothèque personnelle de Pierre Ier comptait 195 livres français scientifiques, militaires et d’architecture.

Mais si, après la mort de Pierre le Grand, les contacts académiques restent aussi intenses, ils se réduisent sensiblement en matière d’ingénierie, pour redémarrer sous le règne de Catherine II.

Les ingénieurs français au service de la Russie, alors moins nombreux que les architectes, se distinguèrent par des travaux remarquables, tel Р.-A. de Saint-Hilaire, cartographe, qui procéda en 1764-1768 à la création d’un «plan perspectif» de Saint-Pétersbourg.

Les vagues d’immigration française, politique et économique, qui déferlèrent sur la Russie durant un quart du siècle, entre la Révolution et la Restauration, amenèrent, elles aussi, plusieurs spécialistes de profils et de niveaux très variés. Qu’il suffise de citer J. Brun de Sainte-Catherine, constructeur de vaisseaux, E.-F. de Sénovert, ingénieur militaire, J. Résimont, professeur. Leurs noms relient en quelque sorte les deux époques. La première, celle de l’immigration, était caractérisée par l’afflux plus ou moins spontané de spécialistes venant en Russie de leur propre chef et formés sous l’Ancien Régime. La deuxième était déjà celle du choix conscient, car la Russie avait misé sur l’enseignement supérieur français et sur les élèves français et russes des grandes écoles techniques.

Les événements qui font l’objet de la présente étude, ont trait à la période réformatrice du règne d’Alexandre Ier. Les relations avec la France formaient alors le noyau de la politique extérieure de la Russie. C’était l’époque des grandes rencontres au sommet (Tilsit et Erfurt), des traités de paix et d’amitié et des ambitions matrimoniales de Napoléon, désireux d’épouser la sœur cadette de l’empereur russe. Favorisé par le contexte international et la volonté politique du tsar, le besoin de coopération était aussi conditionné par des raisons intérieures. Le vaste programme de réformes d’Alexandre Ier, lancé en vue de réorganiser radicalement les structures du pouvoir et d’accélérer le développement économique du pays, risquait d’être sérieusement freiné par l’état arriéré des voies de communication. Le manque de personnel compétent, capable d’en assurer la construction et l’entretien, l’absence d’écoles pratiques dont le niveau aurait permis leur transformation directe en écoles d’application ne faisaient qu’aggraver la situation. Le problème des transports était donc à l’ordre du jour.

Les idées réformatrices germaient déjà dans les esprits les plus éclairés de l’entourage d’Alexandre. Mais l’homme clé de la réorganisation des voies de communication fut le comte Rumjancev. Deux des nombreuses fonctions qu’il occupa jouèrent un rôle déterminant dans l’orientation de la réforme. En tant que responsable de l’ensemble des voies de communication de l’Empire, il en connaissait les rouages ce qui lui permit de préparer le terrain des changements et de les mettre en œuvre en connaissance de cause. En tant que chancelier d’État il était en mesure d’assurer les ressources matérielles et humaines nécessaires. Au cours des années 1802-1809, certains ministères avaient pris l’initiative d’envoyer des équipes de stagiaires en Allemagne, en Angleterre et en France, pour étudier les systèmes d’enseignement technique existants et suivre les cours dans quelques établissements. Une de ces missions, vu l’importance de ses résultats, mérite d’être citée particulièrement : celle de L. Vaxel ( 1777- 18 16), P. Devitte (1784?-?) et N. Janich (1783-?) en Angleterre en 1806-1809. Impressionné par ses expériences anglaises, Vaxel publia un livre sur les chemins de fer – premier ouvrage russophone sur ce sujet. Les matériaux et les dessins, recueillis lors de ce voyage, furent par la suite largement utilisés dans l’enseignement et la vie professionnelle des ingénieurs.

Dès 1804 des auditeurs externes russes font leur apparition à l’École polytechnique (six ans avant l’arrivée des premiers polytechniciens en Russie). Le premier admis à l’École où il suivit le cours de Monge, fut Petr Rahmanov, mathématicien, écrivain militaire, éditeur et soldat, mort quelques années plus tard à la bataille de Leipzig (1813).

Ainsi, les années 1800 furent pour les Russes une période de prospection, de collecte d’information, de comparaison et de réflexion. Mais outre la volonté politique et les impératifs économiques, d’autres facteurs ont facilité et favorisé le choix de la France.

Un des premiers fut l’absence de barrière linguistique. Le bilinguisme de la noblesse russe, où tous les corps du génie puisaient leurs effectifs, est bien connu. Or le français était à cette époque non seulement la langue des salons, mais aussi celle des sciences. L’admission à l’Institut du corps des ingénieurs des voies de communication était elle-même surbordonnée à la maîtrise du français, étant donné que l’enseignement s’effectuait dans cette langue.

Pour toutes ces raisons, au vu des résultats des missions d’exploration mais plus encore des progrès évidents de la France dans le domaine de l’instruction publique, le fait que la Russie se soit tournée vers son alliée pour mettre en place un nouveau système d’enseignement technique paraît tout naturel.

Quels étaient donc les mécanismes de celte influence au moment crucial et qui en étaient les agents principaux ?

On peut les situer à trois niveaux de communication différents :

  1. La communication orale ou non-formelle.
  2. La communication officielle ou sem i -formelle.
  3. La communication écrite ou formelle.

1. Dans cette optique les agents de la communication non-formelle étaient :

a) Du côté français : des Français qui entraient au service du tsar et qu’on peut classer en deux catégories :

  • – ingénieurs-polytechniciens, invités en Russie par le gouvernement pour les besoins de l’enseignement professionnel et des travaux publics ;
  • – immigrés (réfugiés politiques d’orientations variées et aventuriers en tout genre, souvent aussi spécialistes ayant reçu une formation).

b) Du côté russe :

  • – élèves étrangers ou auditeurs externes des grandes écoles françaises – originaires de Russie ou envoyés par elle ;
  • – ingénieurs et savants russes, envoyés en France en stage ou en mission scientifique.

2. La communication semi-formelle où les contacts officiels s’effectuaient au niveau des ambassades, des académies des sciences et des directions des ministères, des corps du génie et des établissements d’études.

Les agents de cette communication, qu’on peut appeler « attachés techniques », étaient souvent des ingénieurs, dont le réseau s’était constitué durant les années 1830. Associés à l’ambassade, ils bénéficiaient d’une grande autonomie d’action, leur mission officielle consistant à étudier et à recueillir l’information sur les réalisations techniques.

3. La communication écrite ou formelle, vu l’absence de barrière linguistique, s’exerçait dans la Russie de cette époque sans aucune difficulté. La littérature française, scientifique et technique, circulait facilement à travers les frontières et était rapidement lue et assimilée par les ingénieurs russes. Ajoutons à ceci un grand nombre de périodiques francophones, publiés à Saint-Pétersbourg, à Moscou et à Odessa, et nous constaterons que ce facteur d’influence était très sérieux.

Essayons maintenant de dépeindre les acteurs de cette grande manifestation, appelée à modifier l’image traditionnelle de la Russie comme d’un pays techniquement arriéré.

Outre les deux empereurs et le comte Rumjancev qui avait préparé la réforme, un autre personnage occupe le devant de la scène au moment de sa réalisation. Augustin Bétancourt (1758-1824), savant et ingénieur connu d’origine espagnole, partisan ardent du système de l’enseignement technique français, auteur de plusieurs ouvrages, arriva à Erfurt à l’automne 1808, au moment île la deuxième rencontre des monarques, encore alliés. La présence en même temps et au même endroit du grand ingénieur et savant bavarois, K.F. Wiebeking (1762-1842), qui aurait obtenu une audience avec Alexandre, peut témoigner, à notre avis, des hésitations de ce dernier sur la voie à suivre. Or, les événements postérieurs et, entre autres, l’invitation de Bétancourt au service de la Russie démontrent que le choix en tout état de cause fut fait finalement en faveur de la France.

L’arrivée d’A. Bétancourt en Russie coïncida avec la réforme des structures administratives des voies de communication. Au lieu des deux institutions anciennes, dépourvues de ressources et de pouvoir, une nouvelle Direction des voies de communication fut mise en place et dotée d’un corps des ingénieurs pour effectuer les travaux et d’un Institut de ce corps pour former les cadres. Nommé inspecteur dudit Institut, Bétancourt y déploya son énergie, ses connaissances et son expérience pour appliquer et implanter sur un terrain nouveau les principes pédagogiques de l’École polytechnique. Le fait qu’il ait déjà créé auparavant à Madrid l’Escuela de caminos y canales, fondée sur les mêmes principes, facilita sa tâche. Mais s’inspirer d’un exemple ne signifiait pas le copier. Ainsi, compte tenu des particularités de la Russie, avait- il préféré d’emblée renoncer au système de l’enseignement à deux niveaux et réunir, sous un même toit, l’étude de la théorie et de l’application.

Pourtant la réforme était irréalisable sans l’afflux d’un nouveau potentiel scientifique, toujours déficitaire. Le corps récemment créé, bien que complété par des fonctionnaires de l’ancienne administration, des militaires démissionnaires, des arpenteurs, des ingénieurs des mines ou du génie militaire, ne put recruter au début qu’une centaine de personnes. Quant au personnel enseignant de l’Institut, la situation était encore pire. Pour remplir les sept postes vacants Bétancourt ne trouva que trois professeurs. Son ami E.F. de Sénovert (1753- 183 1), immigré français, ingénieur et économiste, fut nommé directeur, l’académicien Viskovatov occupa l’un des postes de professeur, le second étant offert à un autre immigré J. Résimont, ancien précepteur dans la famille Durnovo et qui fut admis directement avec le grade d’ingénieur cadet de 1re classe. C’est alors que Bétancourt, utilisant les voies officielles et des contacts personnels, obtint l’invitation en Russie des spécialistes français de la nouvelle formation.

Ses premières démarches dans ce sens furent faites au cours de l’été 1809. Une chose est certaine ; c’est que le prince G. Golstein-Oldenburg, directeur des communications par eau et par terre, suggéra à Alexandre, probablement à la demande de Bétancourt, d’inviter des ingénieurs non seulement à l’Institut, mais pour l’ensemble du corps des voies de communications. On rappelle à Napoléon sa promesse, et dès le 2/14 novembre 1809 Kurakin, ambassadeur russe à Paris, rapporte qu’il a trouvé le moment favorable « pour s’approcher de l’Empereur et le remercier de la permission accordée […] à l’entrée de quatre ingénieurs au service de la Russie ».

En mai 1810, les quatre ingénieurs-polytechniciens en question, ayant obtenu de leur service français un congé illimité prirent la route de Saint-Pétersbourg. Les vingt-cinq années suivantes sont marquées par la présence successive en Russie de tout un groupe de polytechniciens, dont certains noms constituent la gloire de la science française.


Lire la suite sur persée (page 350)


www.persee.fr/doc/cmr_0008-0160_1993_num_34_3_2359


 

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