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Préface de Monsieur Jean-Baptiste Main de Boissière, Ambassadeur de France

J’ai l’honneur de vous présenter les actes de la conférence pluridisciplinaire consacrée à «  l’influence de la pensée française sur l’indépendance de l’Équateur ». Ce colloque s’est tenu le 13 mars 2012, à l’Alliance française de Quito dans le cadre d’un cycle de “Plateformes d’échanges franco-équatoriens”, à l’initiative de l’Ambassade de France afin de promouvoir un espace d’intégration, de dialogue et de rencontres entre universitaires, institutions publiques et représentants de la société civile de France et d’Équateur, sur des thématiques d’intérêt commun pour nos deux pays.
La coopération franco-équatorienne se renforce à travers ce type d’initiative. Aussi, je souhaite que les actes de ce colloque permettent non seulement de souligner le rôle, jusqu’alors peu connu, des échanges entre scientifiques français et équatoriens qui ont marqué l’évolution de l’histoire de l’Équateur, mais également d’impulser des synergies entre d’éminents scientifiques issus de différentes disciplines, tout en renforçant la coopération scientifique bilatérale, le dialogue interculturel et les liens entre nos deux pays. Cette conférence a permis d’entamer une réflexion sur l’influence de la pensée française sur le processus d’indépendance de l’Équateur et cela dans les domaines de l’Histoire, de l’Archéologie, de la Philosophie et de la Culture.
Après un certain nombre de rencontres et travaux consacrés à une réflexion critique sur des thèmes proches (notamment à l’occasion de la table ronde de janvier 2009 consacrée à « L’influence des scientifiques français du siècle des Lumières français sur le processus d’indépendance de l’Amérique latine. La déclaration souveraine du 10 août 1809, à Quito  »), cette conférence s’est proposée de dresser un état des lieux de ces études et de susciter un échange entre responsables politiques, historiens, scientifiques et membres de la société civile équatorienne. Le fil rouge des contributions à ce colloque s’articula autour de l’expédition de la Condamine au XVIIIe et de l’impact de la pensée révolutionnaire française sur l’indépendance de l’Équateur, sous un angle dynamique et critique.
[…]

Préface de Madame María Fernanda Espinosa Garcés, Ministre Coordinatrice du Patrimoine

Nos luttes pour l’indépendance et la pensée française
On ne peut nier l’importance du rôle de la pensée française dans les évènements qui ont émaillé l’indépendance de l’Équateur et de l’Amérique latine. L’Histoire nous enseigne que l’Empire espagnol commença de faire face à un vigoureux sentiment indépendantiste durant la seconde moitié du XVIIIe siècle, alors qu’il était en plein essor. Aussi, depuis la Péninsule, la monarchie prit-elle des mesures contre ceux qui prônaient l’insurrection du continent. En même temps, les autorités espagnoles procédèrent à une exploitation plus systématique et plus intense des colonies. Pratiquement en parallèle, la pensée française de l’époque se mit à enthousiasmer les Patriotes latino-américains. Les idées propres aux Lumières marquèrent ce processus et, tout particulièrement, la doctrine de la souveraineté du peuple opposée à celle du Roi.
Ce mouvement, si riche d’idées, de positions et d’arguments novateurs sur la vie et le monde, avait été propice à la Révolution française et le serait aux combats latino-américains pour l’indépendance. De fait, les révolutions d’indépendance américaines auraient été virtuellement impossibles sans l’apport de la pensée française. Nombre de dirigeants indépendantistes s’en étaient imprégnés par la lecture. On compta parmi eux de remarquables intellectuels comme Simón Rodríguez ou Andrés Bello mais aussi plusieurs de nos grands écrivains et publicistes, tels Eugenio Espejo et José Joaquín de Olmedo.
Grâce à cette influence intellectuelle, des dynamiques de longue durée se mirent également en marche. Des processus démarrèrent en Amérique latine, permettant d’intégrer progressivement les droits des personnes exclues, l’abolition de l’esclavage, les élections libres, les droits des femmes, l’éducation laïque et bien d’autres encore. Dans la foulée, les énergies se mobilisèrent rendant possibles les consensus sociaux, les luttes de dirigeants comme l’illustre Eloy Alfaro, dont nous commémorons cette année le centenaire du « Martyre Barbare », ainsi que les progrès d’une jeune démocratie qui, de nos jours, grâce également aux efforts de la « Révolution citoyenne », est devenue une réalité tangible. L’objectif de notre gouvernement est de protéger le dissident et l’homme envisagé dans sa réalité concrète, car la démocratie suppose la reconnaissance du droit de vivre de manière différente et extraordinaire, dès lors que nous respecterons le droit des autres à faire de même. Notre ambition est donc de protéger le faible, l’exclu, celui qui est en minorité ou celui qui ne peut se défendre par lui-même. Ces droits sont fondamentaux pour permettre la vie en communauté et pour rendre possible un espoir concret, fait de rêves atteignables. C’est la volonté du gouvernement de la « Révolution citoyenne ». Telle aurait été la volonté des Français des Lumières et de nos Patriotes indépendantistes. Telle est notre volonté à tous

Introduction
Cet ouvrage propose une réflexion sur le dialogue scientifique et politique qu’ont noué l’Équateur et la France depuis l’époque de la première Mission Géodésique. Il rend compte d’une table ronde qui s’est déroulée le mardi 13 mars 2012, à l’auditorium de l’Alliance française de Quito, et a constituée la « deuxième plate-forme d’échanges franco-équatoriens » organisée par l’Ambassade de France en étroite collaboration avec le Ministère de Coordination du Patrimoine. Cet évènement a réuni huit conférenciers, représentant chaque pays à part égale, et a compté avec la présence de l’ethno-historienne Tamara Estupiñán Viteri. Il a reçu l’appui du siège équatorien de la FLACSO, celui de l’Université Catholique Pontificale de l’Équateur (PUCE) et de l’Université de la Sorbonne (Paris-Cité), ainsi que celui de l’Institut Recherche pour le Développement (IRD, France) et de l’Institut Français d’Études Andines (IFEA, UMIFRE 17, CNRS-MAE). En 1919, Carlos Alberto Flores s’exclama  : «  France  ! N’est-ce point chanter un hymne à la liberté et réciter un poème à la démocratie que de prononcer ce nom ? ». Le poète entérinait le message proclamé en 1909, à l’occasion du Centenaire de l’Indépendance, d’une « République française » qualifiée « d’emporium de la civilisation, des sciences et des arts ». En Équateur, maints hérauts ont rendu hommage à la «  chère Lutèce  » de Ruben Darío et à la «  France immortelle  ». L’essayiste et diplomate Marcos B. Espinel écrirait même que «  la France est la personnalité la plus remarquable de l’Histoire après la Grèce et Rome ». Aussi, de part et d’autre de l’Atlantique, pensa-t-on les relations entre les deux pays à l’aune de «  l’influence  » bénéfique d’un foyer de lumière rayonnant sur une lointaine périphérie. Ce paradigme d’interprétation traduit un a priori eurocentriste auquel nous ne pouvons adhérer. De même, nous savons les limites de son substitut, le paradigme du « modèle », qui a mis en valeur – a contrario – la capacité d’appropriation et de ré-invention politique et culturelle à partir de normes importées d’Europe ou des États-Unis. En rupture avec ces schémas, nous proposons dans cet ouvrage une analyse des conditions propres à l’échange de référents scientifiques et politiques entre la France et l’Équateur, dans le cadre de la plus récente histoire des transferts culturels. Aussi, conviendra-t-il de souligner le dialogue que les Académiciens de la Mission Géodésique ont noué avec les Jésuites et les membres éclairés de l’élite créole. Sous cet angle, les Lumières françaises et les Lumières quiténiennes se sont bien découvertes mutuellement. De même, la Constitution de 1812 apparaît redevable de la cristallisation à Quito de la modernité euro-américaine plutôt que d’une idéologie importée. Dans cette perspective, il était souhaitable de mener une réflexion sans exclusif disciplinaire. C’est ce que soulignent avec beaucoup de justesse les allocutions de la Ministre Coordinatrice du Patrimoine, Mme María Fernanda Espinosa Garcés, et de l’Ambassadeur de France en Équateur, M. Jean-Baptiste Main de Boissière.
Le glaciologue français Bernard Francou, Directeur de recherche à l’IRD et actuel représentant de cette institution en Bolivie, consacre le premier texte de l’ouvrage au succès métrologique de la Mission Géodésique française (1736-1742) et à d’autres avancées scientifiques majeures : découverte du caoutchouc, de la quinquina et du platine. Si cette expédition a fourni des arguments décisifs pour l’établissement ultérieur du système métrique en France, elle a donc également permis aux élites de Quito de prendre conscience des richesses de leur environnement naturel. L’archéologue équatorien Francisco Valdez, également chercheur à l’IRD, développe ensuite la question des “premier relevés archéologiques scientifiques en Équateur”, redevables à la Mission Géodésique. Le sont en effet Charles-Marie de La Condamine et Pierre Bouguer qui utilisèrent pour la première fois des instruments de précision afin de mesurer des monuments préhispaniques, en l’occurrence ceux de San Agustín del Callo et d’Ingapirca. En fin de compte, ces deux chapitres montrent l’importance qu’a pu jouer la France dans la naissance, chez les Quiténiens, d’un intérêt pour la nature américaine et le passé précolombien. Autant d’arguments qui serviraient à revendiquer leur singularité face à la mère patrie espagnole
Le texte suivant a été rédigé conjointement par l’historien équatorien Carlos Espinosa, professeur et Coordinateur de la Recherche à la FLACSO, Équateur, et par Elisa Sevilla, chercheure au sein de cette institution. Il est consacré au « dialogue scientifique tripartite » qui eut lieu entre les Académiciens français, les érudits jésuites de l’Audience royale et les Créoles éclairés de Quito. Les auteurs montrent qu’un petit groupe de Créoles reconnut l’autorité de la science des Lumières et commença à douter de la légitimité de l’ordre social et politique de la Colonie parce qu’il véhiculait des notions cosmologiques erronées. En sens inverse, il nous faut prendre acte de l’apport très notable de la cartographie jésuite à la Mission Géodésique. Le texte qui suit est de la plume de Bernard Lavallé, professeur émérite à la Sorbonne : « Les Lumières françaises et le XVIIIe siècle quiténien : une découverte réciproque ». Après avoir souligné la présence sans conteste de nombreux auteurs français sur les rayons des bibliothèques quiténiennes, Bernard Lavallé remarque l’écart existant entre les possibilités que pouvaient offrir une information théorique ainsi mise à disposition et la prudence que montraient les élites quant à ses applications concrètes. À la différence des Jésuites, Eugenio Espejo en tira profit pour dénoncer les travers de la société de son temps. Si beaucoup se sont plu à souligner une émulation suscitée par les Lumières françaises, Bernard Lavallé souhaite mettre en relief -en vis-à-vis- la façon dont les observations de terrain et le dialogue avec les scientifiques quiténiens ont constitué un apport non négligeable au renouveau des connaissances françaises sur un monde que l’on ne connaissait, jusqu’alors, qu’à travers des récits de voyage.
Georges Lomné, maître de conférences à l’Université de Paris-Est, Marne-la-Vallée, aborde ensuite le postulat traditionnel de la filiation entre les Philosophes français et l’esprit d’indépendance des Créoles. Ne convient-il pas de considérer dans la genèse du républicanisme des Quiténiens un au-delà des Lumières, à savoir le rôle d’un « moule classique », qui permit de communier par un autre biais avec la France, cette « Rome renouvelée » selon le mot de José Mejía Lequerica ? Dans cette perspective, l’auteur souhaite d’abord clarifier les raisons qui conduisirent l’historiographie équatorienne à confondre les concepts d’Ilustración (l’esprit éclairé, ou les « Lumières tamisées »), avec ceux de Luces (les Lumières radicales) et de Néoclassicisme. Il s’interroge ensuite, de façon plus concrète, sur ce qu’a pu signifier à Quito le renouveau de l’éloquence et de l’enseignement du latin, durant le dernier quart du XVIIIème siècle. Il examine finalement comment le « temple de
Minerve » a pu susciter l’édification de celui de l’amitié républicaine. Juan Paz y Miño Cepeda, Chroniqueur de la Ville de Quito et numéraire de l’Académie Nationale d’Histoire de l’Équateur, traite ensuite de : « La Constitution Quiténienne de 1812 et les idées politiques françaises ». L’auteur affirme sans détours qu’une attitude nettement « anti-française » régnait aux débuts de l’épisode des Juntes qui caractérisa les révolutions d’indépendance. La proclamation du 10 août 1809 refléta pleinement cette attitude. Cependant, en 1812, un changement se fit notable : alors que le refus à l’égard de l’envahisseur français demeurait intact, Quito adopterait une première Constitution (le 15 février) dont la partie organique rendrait tribut à la division des Pouvoirs de Montesquieu. Ainsi, les chapitres rédigés par Georges Lomné et Juan Paz y Miño montrent-ils bien l’absence d’une relation causale entre la Révolution française et la Révolution de Quito et indiquent-ils les nuances qu’il convient d’adopter à propos d’une filiation directe entre les Lumières françaises et le républicanisme équatorien.
L’archéologue français Stéphen Rostain (Directeur de recherche au CNRS et représentant de l’IFEA à Quito) conclut les débats avec un texte intitulé «  Les noces de jequitibá entre l’archéologie française et l’Équateur ». Il y montre qu’à l’image des autres pays latino-américains, l’archéologie nationale équatorienne s’est nourrie de modèles étrangers depuis un siècle. Un bilan des apports français à la connaissance des sociétés précolombiennes de l’Équateur est ensuite proposé. Le legs de Paul Rivet est mis en valeur avant l’évoquer des programmes plus récents comme la mission
« Manabí-Centre » ou les missions actuelles en Haute-Amazonie.
En résumé, les essais proposés dans cet ouvrage collectif vont à l’encontre d’une série de lieux communs concernant la Mission Géodésique et l’impact des Lumières françaises sur l’Indépendance. Qu’il soit clair, cependant, que l’apport de la Mission Géodésique à la science moderne et à la constitution d’une conscience créole éclairée sont ici réaffirmés. Il en est de même pour la circulation des Lumières françaises à Quito ou dans d’autres possessions espagnoles d’Amérique. Mais c’est précisément à ce titre qu’il est regrettable à nos yeux que l’historiographie actuelle empêche de considérer ces phénomènes sous toutes leurs facettes. L’histoire des sciences a établi de nos jours un lien entre Science et Empire qui interdit de continuer à considérer les expéditions scientifiques comme autant d’entreprises immaculées au service du grand récit du Progrès. Par ailleurs, l’histoire coloniale récente a réévalué le rôle des Jésuites dans la formation de la modernité en Amérique. Ceci nous oblige à reconsidérer leur tradition scientifique et son apport à la science moderne. Bien que l’interprétation historique qu’il propose se situe en partie hors des chemins battus, ce livre permettra de souligner, une fois encore, l’ancienneté des liens scientifiques que l’Équateur a noués avec la France. Mais il convient d’affirmer avec force qu’à la fin du XVIIIème siècle, chacun des deux pays a permis à l’autre de renouveler sa vision du monde. Par la suite, l’un et l’autre entreraient de concert dans l’ère républicaine, se consolideraient comme nations, et développeraient une amitié jamais démentie.
Carlos Espinosa et Georges Lomné

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