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Okhotnikov S. B. Les archéologues français à Odessa. In: Cahiers slaves, n°14, 2016. Les chemins d’Odessa, sous la direction de Francis Conte et Françoise Gréciet. pp. 27-34. DOI : https://doi.org/10.3406/casla.2016.1134

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S. B. Okhotnikov, Directeur scientifique du Musée d’archéologie d’Odessa


TEXTE INTÉGRAL

L’attirance mutuelle et l’interaction entre notre ville et la culture française ont depuis longtemps retenu l’attention des milieux scientifiques. Cependant l’archéologie est une sphère des connaissances qui est restée en dehors du champ de vision des chercheurs, bien que ce dialogue existe depuis déjà plus de 200 ans.

L’intérêt des savants français pour l’histoire des territoires sur lesquels Odessa a été fondée est apparu dès le début du XVIIIe siècle, avec les livres sur la numismatique de Ch. F. Vaillant, et de C. G. de Boz, F. Cari, et Ch. B. B. d’Avila sur les Scythes.

Certains chercheurs ont séjourné personnellement sur le littoral nord de la mer Noire et ont essayé de localiser les regroupements de population indiqués par les auteurs anciens – Olivier de la Mautret et Jean-André Peyssonnel.

L’intérêt pour l’histoire antique de cette région s’est accru brusquement dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Cet intérêt a été favorisé par la politique étrangère de la Russie, qui a étendu ses possessions sur les rivages de la mer Noire, où se trouvaient des monuments dont l’existence n’était jusque-là attestée que par la tradition littéraire antique. Ces œuvres étaient connues d’un grand nombre de gens qui avaient été obligés de quitter la France après la révolution de 1789 pour séjourner en Russie, rempart du monarchisme.

Il n’y avait pas seulement parmi eux des Français de souche, mais des natifs de territoires placés sous l’influence culturelle et politique française. N’oublions pas que la langue française était en ce temps-là le moyen international de communication…

Pratiquement tous ceux qui s’intéressaient alors à l’archéologie et à l’histoire antique d’Odessa étaient des officiers ou des personnes liées à l’armée d’une façon ou d’une autre. Leur niveau d’instruction ainsi que leur connaissance des langues classiques permirent à certains de devenir alors des scientifiques au plein sens du terme.

Le premier qu’il convient de nommer est François Paul Sainte de Wollant (Frans De Wollant en néerlandais, Frants Pavlovitch de Vollan, de-Volan ou Devolan en russe), topographe et ingénieur militaire d’origine brabançonne. Il a participé à la prise d’Izmail en 1790 avec José Deribas, Armand-Emmanuel duc de Fronsac, futur duc de Richelieu, Alexandre-Louis Andrault de Langeron (Alexandre Langeron en russe). On connaît l’apport de toutes ces personnalités à la fondation et au développement d’Odessa.

En 1792, de Wollant a préparé son célèbre ouvrage en deux parties : Description de la terre d’Ozou et d’Edisan… , où il a donné une description géographique, hydrographique et ethnographique très détaillée de la région située entre le cours inférieur du Dniestr et celui du Boug, ainsi que de la partie occidentale de la Crimée. Tout en faisant des recommandations pour la possession de ces territoires, il dressait un inventaire de monuments d’archéologie particulièrement important dans la mesure où il s’agit de l’un des premiers témoignages effectués sur le vif.

De Wollant présentait une description détaillée du district de l’antique Olvia/ Olbia, de l’île de Berezan, où, d’après ses calculs, devait se trouver le temple d’Achille. Sa connaissance des sources antiques s’appuyait sur des références à Ptolémée, Strabon, Pomponius Mela, Flavius Arrien.

Son étude aborde aussi la description de Hadjibey – la future Odessa dont il avait dressé les plans. Il parle des ruines de la «ville grecque » de Boukhaz Achillée, à l’embouchure du Dniestr, et mentionne la forteresse d’Adjider (Ovidiopole). Lors des travaux que de Wollant y a dirigés en 1795, on a trouvé une excavation antique où l’on a cru reconnaître le tombeau d’Ovide, ce qui n’a pas manqué d’être rapporté à Londres et à Paris. Bien qu’on ait établi plus tard que le poète romain avait été enterré en fait dans la ville de Tomis (la moderne Constanza, en Roumanie), de Wollant a laissé son nom dans l’histoire non seulement comme officier du génie, mais comme pionnier de l’archéologie «de terrain » sur le littoral nord de la Mer noire.

Le duc de Richelieu n’a pas joué un moindre rôle dans la constitution d’Odessa en tant que capitale non seulement administrative, mais culturelle de la région de la Nouvelle Russie. Ainsi, en 1805, sur les instructions du Ministère des Affaires intérieures, il a promulgué une ordonnance qui interdisait l’exportation des objets antiques trouvés sur les terres de l’Etat. Mais, quand on parle de Richelieu, il y a encore une autre raison pour le considérer comme l’un des initiateurs de l’archéologie dans la Russie du sud.

L’aide de camp du duc, de 1795 à 1815 (et en fait jusqu’en 1819) a été I. S. Stempkovski, l’un des fondateurs de l’archéologie comme science dans la ville d’Odessa. Se trouvant en France dans l’armée d’occupation, il s’est intéressé à l’histoire antique et sur les recommandations du célèbre savant Désiré Raoul-Rochette, il a été élu membre-correspondant étranger de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. A Paris, il a publié quelques travaux. De retour à Odessa, il a rédigé en 1823 pour le comte Vorontsov un mémoire, où il proposait de créer un dépôt pour les antiquités et une société scientifique pour l’étude de l’histoire.

Lorsque Richelieu est reparti en France, il a laissé à Stempkovski tout ce qu’il possédait en Russie : 150.000 roubles, le domaine de Gourzouf en Crimée, sa datcha d’Odessa («Le jardin du duc » ). Il a favorisé de multiples manières les activités scientifiques de son aide de camp à Odessa et à Paris. C’est en cela justement qu’il faut voir l’apport principal du duc à l’étude de l’antiquité de notre région.

L’amiral Jean-Baptiste de Traversay, commandant en chef de la flotte de la mer Noire, a lui aussi largement contribué à rassembler et à conserver les «antiquités » . Il a créé en 1803 à Nikolaïev un Cabinet de dépôt des cartes des antiquités de la mer Noire. C’est là qu’étaient gardés les objets antiques sur la rive nord de la mer Noire et dans les îles de l’archipel de la mer Egée. L’amiral de Traversay a ensuite fait don d’une partie de ses collections. Devenu par la suite ministre de la Marine de Russie, il continua à contrôler l’arrivée des objets rares à ce dépôt, dont une partie a été transférée par la suite au Musée d’Odessa.

Alexandre de Langeron, successeur de Richelieu comme gouverneur civil et militaire de la Nouvelle Russie à partir de 1815, a accordé une grande attention à l’étude des antiquités. Il a apporté un soutien financier à l’archéologue amateur Paul Du Brux, qui a dirigé les fouilles de Panticapée et de sa nécropole – le célèbre kourgane (tumulus) de Kul-Oba dans les environs de Kertch.

Parmi ceux qui, au début du XIXe siècle, ont contribué à la description des monuments antiques de la région d’Odessa, il convient de nommer l’architecte et peintre E. F. Pascal ainsi que F. DuBois de Montperreux, natif de la Suisse romande, qui a décrit et publié dans un atlas somptueux une partie de ses observations sur les lieux de mémoire de la Nouvelle Russie.

Mentionnons également le fils du royaliste Taitbout de Marigny, qui, de 1820 à 1830, a exercé les fonctions de consul général des Pays-Bas à Odessa. Il a exploré les bords de la mer Noire et de la mer d’Azov et a publié leur description en y ajoutant des données de l’époque antique. Sur sa proposition, un phare a été construit en 1843 sur l’île de Fidonissi (Zmeïny), qui a malheureusement pris la place du temple antique d’Achille.

A. I. Liovchine, gouverneur d’Odessa, puis sénateur et membre du Conseil d’Etat, a été membre du cercle archéologique qui s’est constitué dans le premier tiers du XIXe siècle. Il était membre actif de la société de géographie asiatique de Paris et auteur du premier livre sur Pompéi en langue russe.

Jean-Paul Moret de Blaramberg, natif des Flandres françaises, a joué un rôle éminent dans la formation de la science archéologique à Odessa. Sa tradition familiale faisait remonter sa lignée à Henri IV de Bourbon. En 1797 Blaramberg vint en Russie où il se fixa. Il servit à Moscou, Saint-Pétersbourg et, à partir de 1808, à Odessa. En 1825 il fut nommé fonctionnaire en mission spéciale auprès de M. S. Vorontsov, gouverneur civil et militaire de la Nouvelle Russie, qui avait été le commandant des troupes d’occupation russes à Paris. M. S. Vorontsov apporta tout son soutien à la conservation et à l’étude des antiquités et nomma Jean-Paul (Ivan Pavlovitch) Blaramberg en 1825 premier directeur du musée archéologique d’Odessa, puis, en 1826, également directeur du musée de Kertch.

Jean-Paul Blaramberg mena de nombreuses recherches sur le terrain : par exemple, en 1816, il organisa des fouilles spéciales à Olvia/ Olbia en présence du grand-duc et futur empereur Nicolas Ier. Il connaissait Pouchkine : des vestiges anciens furent exhumés pendant le séjour du poète à Odessa. Blaramberg consacrait tout ses loisirs à l’archéologie et publiait ses travaux à Paris. Il eut des fils qui suivirent les traces de leur père, Mikhaïl et Vladimir (ce dernier devint l’un des fondateurs de l’archéologie en Roumanie).

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, les liens entre les savants d’Odessa et de France ne furent pas toujours aussi évidents. Pourtant de nombreux archéologues et historiens de l’art français, notamment Salomon Reinach, furent membres de la société odessite d’histoire et d’antiquités.

Et il ne fait aucun doute que notre ville joua son rôle en France, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, dans l’histoire de l’étude de l’antiquité. Un joaillier d’Odessa, Izraïl Roukhomovski, avait réalisé une pièce superbe, la tiare dite du roi Saïtapharnès, prétendument découverte sur le site de l’ancienne Olbia. Cette tiare fut achetée par le Louvre en tant qu’original, bien que le directeur du Musée d’Odessa de cette époque, E. R. von Stern, eût affirmé que c’était un faux. Une expertise ultérieure prouva qu’il avait raison.

A cette époque (1900-1919), le vice-président (en réalité le directeur effectif) de la Société d’histoire et d’antiquités d’Odessa était A. L. Bertier de la Garde, petit-fils d’un émigré qui avait fui la révolution française, ingénieur militaire de formation et savant de vocation. Son intérêt pour la science se manifesta le plus brillamment dans l’étude de la numismatique et de la conservation des richesses historiques. 7 Il consacra la plus grande partie de sa fortune personnelle à la restauration des monuments et à l’extension des fonds d’archéologie et de numismatique du musée d’Odessa. Il envisageait de léguer sa collection de monnaies à la Société odessite d’histoire et d’antiquités. Cependant les événements tumultueux de 1917-1920 en Crimée réduisirent à néant les efforts de cet homme remarquable.

Au cours des années suivantes, les chemins de la France et d’Odessa eurent peu d’occasions de se rapprocher. D’après les archives que l’on a pu conserver, le Musée archéologique avait gardé des liens scientifiques avec le Louvre. E. Belin de Ballu vécut à Odessa et son nom connut une large notoriété après la parution de son livre sur Olbia. Ce travail fut dénigré par les spécialistes, entre autres, par P. O. Karychkovski. Néanmoins, on ne peut nier que c’était la première monographie sur cette ville antique avec, en outre, des illustrations représentant des objets des collections de notre musée.

Ses collections deviennent de plus en plus célèbres, ce que confirme l’échange d’expositions qui a eu lieu en 1978-1979 entre le musée archéologique d’Odessa et le musée Borély de Marseille.

On publie en France les travaux de collaborateurs de notre musée, par exemple, dans le recueil Sur les traces des Argonautes, paru en 1996. Les revues scientifiques spécialisées comme La Revue des études grecques et Dialogue d’histoire ancienne éditent des informations sur les fouilles et des recensions des monographies des savants du musée qui paraissent en Ukraine.

Grâce à une bourse du CNRS, le directeur adjoint du musée d’Odessa – S. B. Okhotnikov – est venu en mission à Paris et à Lyon.

Y. Garlan, de l’Université de Rennes, a travaillé sur les collections du musée ; P. Dupont, de l’Université de Lyon, et A. Ivantchik, de l’Université de Bordeaux, continuent d’y travailler. P. Lévêque, historien de l’antiquité de renommée internationale, a lui aussi étudié attentivement les collections de notre musée. Tels sont les principaux jalons de la coopération entre les archéologues français et odessites, depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours.

 

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