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Reys M. D. Cracovie et la culture française entre 1795 et 1815. In: Revue du Nord, tome 57, n°225, Avril-juin 1975. pp. 155-171.

www.persee.fr/doc/rnord_0035-2624_1975_num_57_225_3293

 

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Plan
Introduction
I. – Un climat réceptif a l’influence littéraire française
II. – Les auteurs français publiés à Cracovie en traduction entre 1795 et 1815Conclusion
Répertoire chronologique des ouvrages français parus en traduction polonaise à Cracovie entre 1795 et 1815
III. – Les bibliophiles cracoviens et la culture française – L’exemple de Jacek Przybylski et de Jerzy Samuel Bandtkie


PREMIÈRES PAGES

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Introduction

 

Tout au long du XVIIIe siècle, le rayonnement de la civilisation française imprègne l’Europe entière. En Pologne, l’époque de Stanislas-Auguste en particulier est placée sous le signe de la culture française et les idées françaises pénètrent dans tous les domaines, non seulement dans la philosophie et la littérature, mais encore dans l’architecture et plus largement dans les arts.

Que représente alors la France pour les Polonais ? L’aristocratie tourne ses regards vers les splendeurs de la Cour de Versailles ; la moyenne noblesse et les bourgeois, quant à eux, suivent les progrès des idées révolutionnaires en France et font de la France le promoteur de bouleversements sociaux radicaux. Les milieux intellectuels polonais, enfin, voient dans Paris le foyer incontesté de la science. On peut cependant se demander si, à la fin du XVIIIe siècle, la France a conservé en Pologne son rang de symbole.

La troisième chute de la Pologne, symbolisée par le Troisième Partage en 1795, ouvre pour l’Etat polonais une période sombre. Pendant cette époque troublée se sont développées néanmoins de nouvelles idées, de nouvelles conceptions politiques et sociales, dans une optique de plus en plus patriotique. Cette époque, qui s’étend de 1795 à 1815, est une époque de transition qui revêt une grande signification.

L’année 1795 ne peut pas être considérée comme un arrêt brutal de ces influences françaises qui ont imprégné la Pologne tout au long du XVIIIe siècle. La Révolution française a, dans son esprit, soufflé sur la Constitution du 3 mai 1791, ainsi que sur les conceptions des Jacobins polonais parmi lesquels Hugo Kollataj occupe la première place. Les modèles politiques et sociaux de l’Empire napoléonien se sont stigmatisés dans la création du duché de Varsovie, embryon d’un nouvel Etat polonais. Comme l’écrit Doguslaw Lesnodorski : « Le duché de Varsovie n’a pas été uniquement le bastion militaire de la France en pays occupé, ni seulement une greffe française en Europe centrale. Avec ses institutions sociales, culturelles et juridiques, le duché de Varsovie, dont l’existence s’est avérée très courte mais intensive, a maintenu précisément ce qui avait été déjà le support dans les métamorphoses précédentes de la seconde moitié du XVIIIe, dans les idées et dans le cours général de notre histoire. »

A cette époque qui fait suite au IIIe Partage, Cracovie est soumis à la monarchie autrichienne et est en proie à une germanisation de plus en plus accentuée, principalement en ce qui concerne la presse, la politique linguistique et l’enseignement secondaire et universitaire. Quelle place reste-t-il dans ce contexte à une éventuelle influence littéraire française ? Cette époque, c’est aussi une époque troublée par les campagnes napoléoniennes qui galvanisent plus d’une fois les espoirs des Polonais dans une éventuelle restauration de la Pologne par l’empereur des Français.

Dans de telles circonstances, caractérisées par d’importants bouleversements politiques, militaires et sociaux sur un court laps de temps, de réelles influences françaises sont-elles parvenues à se maintenir ? Pour arriver à répondre à cette question, il serait possible d’aborder de nombreux domaines et de considérer tour à tour les trois parties de la Pologne soumises à la domination prusienne, à la domination russe et à l’Autriche.

Cet article se limite à Cracovie, à l’époque qui s’étend à partir du IIIe Partage de la Pologne jusqu’au Congrès de Vienne, et se propose particulièrement d’aborder le domaine de l’existence éventuelle d’influences littéraires françaises sur les milieux intellectuels cracoviens. A-t-il existé à Cracovie à cette époque un courant réceptif à l’influence littéraire française ? Quels sont les auteurs français, que ce soient des écrivains, des philosophes ou des poètes, qui ont connu une certaine popularité dans ces cercles cultivés ? Quels sont les facteurs qui ont pu contribuer à les rendre populaires, soit par des traductions, soit par l’enseignement de la langue française ? Enfin, les bibliothèques privées des hommes cultivés fournissent-elles la preuve de cette persistance des courants littéraires français à l’époque qui nous intéresse ? Voilà les questions auxquelles ce court article se propose de donner une réponse.

I. – Un climat réceptif a l’influence littéraire française

« Les habitants (de Galicie), note Aleksaner Fredro dans ses souvenirs, enseignent à leurs enfants le français, les modes françaises. Tout ce qui est français est bien, est beau et recherché par toutes les classes de sa société, même par les classes moyennes. On danse des quadrilles français, les théâtres représentent le plus souvent des vaudevilles français. »

Qu’est-ce qui a pu contribuer à créer un tel courant dans la société cracovienne à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle ? L’enseignement de la langue française se maintient, que ce soit par des cours privés dirigés souvent, on va le voir, par des Français émigrés, ou à l’Université. Le rôle des libraires et des imprimeurs cracoviens n’est pas négligeable : ils se tiennent au courant des nouvelles parutions littéraires en France et publient des traductions d’ouvrages français.

Il est étonnant de rencontrer tant de noms à consonance française à Cracovie à la fin du XVIIIe siècle et au commencement du XIX*. Si l’on considère le recensement de la population de Cracovie en 1796 opéré par les nouvelles autorités autrichiennes *, plusieurs Français sont arrivés à Cracovie à cette époque, tel Fidelis Orgielet qui se place comme « médecin consultant », Antoine de Wille qui habite avec son fils chez Kajetan Sotyk, ou un certain Bergier accompagné de son fils qui travaille comme charcutier. A leur arrivée, ces Français ne connaissaient sans doute pas la langue polonaise, et l’on peut donc supposer que, dans un premier temps tout au moins, ils ont entretenu des contacts avec les habitants dans leur propre langue.

Mais beaucoup plus intéressants sont des noms comme ceux de Joseph Woirot, « directeur de langues allemande et française », qui habite avec sa femme dans le quartier de Kleparz, ou celui de Louis Baum, « maître de français ».

En effet, après la Révolution, de nombreux nobles ont émigré à travers toute l’Europe et certains sont venus se réfugier en Pologne. Outre la présence à Varsovie pendant quelques années de Louis XVIII, on trouve, comme le note Kozmian dans ses Souvenirs 6, « des émigrés de l’armée de Condé, des prêtres et des nobles qui se placent comme professeurs de langue et précepteurs. » On en rencontre à Cracovie : Jo- drero arrive de France avec sa femme et ses enfants dès 1792. A Cracovie, il vit de ses biens, ce qui laisserait penser qu’il appartient à l’émigration noble qui a fui la France révolutionnaire. Plus tard, il deviendra citoyen du duché de Varsovie 7. A Cracovie s’installe également Pierre Boucher, en 1796. Né dans l’Aisne, c’est un prêtre habitué de la cathédrale de Sois- sons et délégué à l’éducation de la noblesse. Il possède un passeport délivré par Masséna de Miltenbourg, avec la permission de Louis XVI 8. En 1811, on peut retrouver la mention de son nom comme professeur de l’Académie. Depuis l’année 1807, Boucher est citoyen du duché de Varsovie. De 1811 à 1814, il est professeur à l’Ecole principale de Cracovie où il donnera, de 1814 à 1815, des cours de littérature française.

Par conséquent, la présence de ces émigrés français, dès les premières années qui ont suivi la Révolution, n’a pas été sans effet sur la persistance de l’enseignement de la langue française dans les milieux intellectuels de Cracovie, comme le note la comtesse Potocka dans ses Mémoires 10 : « A la fin du XVIIIe siècle, la Pologne a été envahie par les emigrants français qui se disaient de grandes maisons et recevaient l’hospitalité des Polonais (…). J’ai été élevée au milieu de ces emigrants, j’ai maîtrisé l’esprit de leur langue et pénétré particulièrement leur littérature »

Certains de ces Français se sont placés au service des grandes familles de magnats cracoviens, comme Johackim Michel de Lun, de Paris, arrivé à Cracovie par Vienne avec sa femme et ses enfants en 1810 et qu’on retrouve en tant que valet de chambre au service de Potocki ; ou bien Augustin Brodard, de Lyon, venu par Vienne, possesseur d’un passeport français et qui se place comme précepteur chez les Dziana- ly, à Cracovie.

En effet, l’engouement des familles nobles pour les gouverneurs français n’est pas éteint en Pologne. Tout au long du XVIIIe siècle, l’éducation domestique rivalise avec les écoles.

Il est de bon ton d’avoir un précepteur français pour faire l’éducation de ses fils. Même après la réforme de la commission d’Education nationale qui, sans donner la prépondérance à la langue française, étendra cependant son enseignement à toutes les grandes villes polonaises dont Cracovie, le français demeure le plus souvent enseigné par des précepteurs français. Tous ne sont pas consciencieux ni excellents pédagogues et certains sont à classer dans la catégorie des aventuriers. D’autres cependant ont le désir de former de bons élèves, ouverts à la littérature française et parlant correctement la langue. Il est difficile, dans l’afflux des Français s’installant en Pologne à la fin du XVIIIe siècle, de faire la distinction entre le bon et le mauvais professeur. Quoi qu’il en soit, la plupart des Français établis à Cracovie à cette époque cherchent à enseigner le français, comme le prouvent les multiples annonces publiées par la « Gazeta Krakowska » à cette époque. Ces annonces proposent aux Cracoviens soit des leçons de français privées, soit des leçons intégrées dans l’enseignement dispensé dans le cadre d’un pensionnat. Quelques exemples peuvent être choisis pour démontrer l’importance prise par les leçons privées :

« P. Brossard, donnant des leçons de français et d’allemand, se recommande auprès de ceux qui désireraient apprendre ces langues. Il habite à Stradom ».

Un certain M. Guerey, « maître de langue française, et Mme Guerey sa femme, auparavant Mme Roemhild, ont l’honneur d’informer le public qu’ils donneront chez eux des leçons de langues française et allemande aux jeunes filles que les parents voudront bien leur confier ».

Le second biais par lequel l’enseignement du français est distribué aux jeunes Polonais est celui des pensionnats religieux et des écoles de jeunes filles. Certains de ces pensionnats sont dirigés par des Français. On trouve mention, dans la « Gazeta Krakowska » de l’ouverture de plusieurs pensionnats. Ainsi, en 1810, une certaine Mme Duclosy fait paraître l’annonce suivante :

« Mme Duclosy, de la maison Boichegran, se consacrant depuis seize ans à l’éducation des jeunes filles tant en Pologne qu’en Allemagne, a pensé ouvrir avec son mari un pensionnat de jeunes filles ici à Cracovie avec l’autorisation des autorités. Les matières qui seront enseignées sont la religion, la langue polonaise, le français et l’allemand, l’histoire… » La même annonce a paru deux fois encore. Cette Mme Duclosy semble être l’épouse de Julien Duclosy, né à La Flèche dans l’Ardèche, qui est arrivé à Cracovie en 1808 avec un passeport autrichien, déclarant qu’il venait s’y installer définitivement. L’enseignement des différentes matières se fait en français et en polonais : à côté de matières telles que la physique, la géographie, l’arithmétique, la mythologie, c’est à la fois en français et en polonais que sont enseignés l’histoire sacrée, la chronologie des époques de l’histoire universelle, l’histoire de la Pologne, l’histoire naturelle, la grammaire française et les modèles de l’écriture française.

Le second exemple de pensionnat ouvert à Cracovie par un Français est celui de Théodore Grée. Grée arrive à Cracovie en 1811 par Varsovie. Il est né à Chartres où il a été professeur. Il insère dans la « Gazeta Krakowska » le texte suivant : « Quand la Providence a béni les efforts de nos vaillants chevaliers et le patriotisme de la nation, lui donnant des espérances de recouvrer sa gloire et sa prospérité, T. Grée et son épouse (…), liés à leur patrie adoptive, instituent à Cracovie une maison d’éducation pour les jeunes filles ».

D’autres parmi ces écoles sont tenues par des Polonais. Il est intéressant de déterminer la place qui revient à l’étude de la langue française dans leur enseignement. Pour ce faire, reportons-nous à un article de la « Gazeta Krakowska » publié en 1810 et relatif au « Règlement des pensionnats et des écoles de jeunes filles ». Ainsi, en première et en deuxième année, les élèves doivent apprendre à lire en français et en allemand, alors que, dans les années supérieures, il leur faut savoir et lire et écrire dans ces deux langues.

Quels sont les manuels utilisés pour cet enseignement ? L’un d’eux est le livre rédigé par un certain Rousseau, intitulé « Livre élémentaire », utilisé en première année. La deuxième année conduit à la lecture de livres de Franciszek Gedik : « Livre de lecture » et « Chrestomatique française ». En troisième année, les élèves étudient la « Grammaire française » et « Le cours de morale à l’usage des petites demoiselles » d’Almane. En quatrième année, on lit « Le grand catéchisme » de Fleury, ainsi que quelques lettres de Mme de Sévigné.

L’enseignement de la langue française est donc assuré sérieusement par l’intermédiaire des pensionnats de Cracovie. Parallèlement sont édités des livres de français, ainsi que des grammaires : en 1797, pour la troisième fois, paraît chez l’imprimeur Grebel une « Grammaire française destinée aux jeunes gens désirant apprendre la langue française ». Plus tard, en 1807, est éditée à Cracovie une autre grammaire française.

Qu’en est-il de l’enseignement supérieur en ce qui concerne l’enseignement du français ? C’est dès le début du XVIIIe siècle que le français est enseigné à l’université de Cracovie, puisque dès 1721 sont fondées des chaires de langues française et allemande. Cependant leur fonctionnement reste précaire et irrégulier tout au long du XVIIIe siècle. Dans les années qui suivent le Troisième Partage de la Pologne, on ne trouve plus mention de lectorats de Français à l’université de Cracovie ; néanmoins, il faut signaler qu’en 1805 est créée à la Faculté de philosophie une chaire de langue française. C’est Romuald Czerminski qui l’obtient. Czerminski est, dans cette période de germanisation accrue de l’Université, le seul Polonais à faire partie du corps professoral composé d’Allemands. Cependant, si par son intermédiaire la littérature française pénètre à nouveau à l’Université, le cours de Czerminski est imprégné « de modèles étrangers sans la moindre tentative pour les assimiler ».

Aux temps du duché de Varsovie, les cours de français sont normalement assurés à l’université de Cracovie. En 1810, l’académie (ou université) de Cracovie recherche un professeur de français et insère dans les colonnes de la « Gazeta Kra- kowska » l’annonce suivante : « Le conseil de l’école principale de Cracovie annonce que la chaire de littérature polonaise, latine et française de l’école principale, dotée d’un salaire de 6.000 zl. pol., est actuellement vacante. Celui qui souhaiterait être titulaire de cette chaire, avec les conditions mentionnées ci-dessus, doit se faire connaître dans les prochaines six semaines à l’école principale », ce qui démontre que le français reprend ses droits à l’Université en 1810. On a noté plus haut la présence du prêtre émigré français Pierre Boucher à la chaire de littérature française à partir de 1811. Boucher restera titulaire de cette chaire jusqu’en 1821. Lors de son discours d’introduction en 1811, il prononce ces paroles : « Permettez que j’acquitte une partie de la dette que la noble et généreuse nation polonaise a fait contracter à tout Français sensible. Votre illustre patrie sera la mienne. »

Le cours de littérature française à l’Université s’étale sur deux années. Quels sont les buts que s’est fixés Boucher ? « J’ai développé, écrit-il dans le « Programme des objets qu’on se propose de traiter pour les deux cours de littérature française à l’université de Cracovie en 1812/13 », « les meilleurs préceptes que les grands maîtres nous ont laissés et j’ai fait mon possible pour faire naître et croître le bon goût dans l’âme de mes auditeurs, en offrant à leur réflexion et à leur méditation tout ce qu’ont dit de mieux les orateurs sacrés et profanes, les historiens, les philosophes et poètes en tous genres ». En 1812, au premier cours, Boucher a six auditeurs ; en 1813, sept suivent ses cours. Leur âge varie entre 15 et 32 ans et Boucher se montre satisfait de leur assiduité et de leurs progrès. Cependant, lorsque l’on tente de cerner la place qu’occupe le français à la Faculté de philosophie, il faut constater que ce n’est qu’en troisième année que la littérature française devient une matière d’enseignement, et encore en tant qu’option, à côté de la littérature grecque.

Il ressort de cette courte esquisse que la langue française a continué à être enseignée à Cracovie tout au long de la période qui nous intéresse. Que ce soit dans des cours privés dirigés en grande partie par des Français, dans les écoles publiques et les pensionnats de jeunes filles, ou que ce soit à l’Université même ; partout on trouve mention de cet intérêt persistant envers la langue française. Evidemment, durant toute la période de la domination autrichienne, le français ne peut concurrencer les progrès de la langue allemande qui envahit peu à peu tous les domaines de la vie publique et intellectuelle. Cependant, les milieux cultivés continuent de le parler et le font enseigner à leurs enfants, par l’intermédiaire de gouvernantes venues de France ou de précepteurs français. C’est la persistance de ce courant favorable qui permet à la langue française de recouvrer très rapidement sa place et ses droits pendant la très courte période du rattachement de Cracovie au duché de Varsovie.

Ainsi, la langue française, à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, est encore l’une des plus populaires, si l’on en croit Jan Sniadecki dans sa lettre à Albertrandi 30 en 1803 : il rédige ses travaux, écrit-il, « en latin et en français, les deux langues les plus répandues et pour ainsi dire universelles dans le domaine de la science et des lumières. »

C’est encore à Sniadecki que l’on peut se référer pour cerner l’intérêt que portent les gens lettrés de Cracovie à la littérature française. En 1797, il écrit, en français, à Antonia Cholo- niewska : « Vous m’avez rappelé les entretiens nocturnes du fameux Fontenelle, philosophe et écrivain le plus agréable et le plus élégant que la France ait connu. » Dans une autre lettre adressée à la même Choloniewska, Sniadecki emprunte à Abelard « grand philosophe français du Moyen Age » des paroles d’Héloïse : « …Ce commerce enchanteur, aimable épanche- ment de l’esprit et du cœur / Cet art de converser sans se voir, sans s’entendre / Ce muet entretien si charmant et si tendre. » Sniadecki entretient également une correspondance suivie avec Francisez Dmochowski qui travaille à une traduction de l’Enéide. Il lui parle de Delille : « Son œuvre, écrit-il, a influencé le développement de la littérature européenne. Les traductions de Delille sont très belles, mais à côté de l’édition originale parue à Paris et en comparaison avec elle, en de nombreux endroits, elles sont faibles et parfois infidèles. Je préfère aujourd’hui les « Géorgiques » à l’Enéide. »

Sniadecki est donc l’un de ceux qui préfèrent entrer en contact avec la littérature française dans le texte et non en traduction. On trouve dans les souvenirs de Kozmian, dont le nom et la vie ne sont pas heureusement liés à Cracovie, une autre allusion de Delille Si : « Je lisais les poèmes de Delille et même je commençais à traduire les premières odes du poète français. »

En compulsant d’autres recueils de souvenirs et de correspondances des lettrés polonais de l’époque, on trouverait bien d’autres allusions aux écrivains, anciens et contemporains, de leur époque. La correspondance de Sniadecki n’en constitue qu’un exemple.

En fait, nombreux sont les Polonais qui suivent de très près les parutions de livres français à Cracovie, tel cet ami de Kozmian qui « aimait la littérature française, possédait une riche bibliothèque et l’enrichissait de livres récents, écrits périodiques parmi ceux qu’il était possible de se procurer ».

C’est ici qu’apparaît nettement le rôle non négligeable des imprimeurs-libraires de Cracovie dans la diffusion de la production littéraire française.

Parmi ces imprimeurs-libraires cracoviens une figure se détache, celle de Jan Maj. Jan Maj, né en Silésie en 1761, ouvre dès 1793 une imprimerie à Cracovie. Il y possède également une librairie. C’est un homme très engagé dans le mouvement philosophique et politique des lumières. Sa participation à l’insurrection de Kosciuszko en donne la preuve ; c’est son imprimerie qui propage le bruit de l’insurrection 36. C’est à lui que revient l’initiative de la parution de la feuille : « Le moniteur des différentes curiosités de Vannée 1795 », qui n’aura malheureusement ras de suite. Cette feuille porte la devise de Rousseau, tirée du Contrat social et imprimée en français en page de garde : « L’homme est né libre et partout il est dans les fers. » Très lié avec le milieu universitaire cracovien, et en particulier avec Hugo Kollataj et Pacek Przybylski, Jan Maj publie de nombreuses traductions d’auteurs français sur lesquelles on reviendra plus loin.

Au nom de Jan Maj est associée la fondation et la publication du « Journal de Cracovie », autrement dit de la « Gazeta Krakowska » 8r. Ce journal paraît régulièrement à partir de 1796 et ce jusqu’en 1830 à la mort de son fondateur. Maj reçoit ses informations de toutes les capitales européennes et surtout de Paris, par l’intermédiaire du « Journal des débats » et du « Journal de Paris ». Malgré les tracasseries de la censure autrichienne, la « Gazetta Krakowska » tient scrupuleusement ses lecteurs au courant des événements politiques et littéraires. D’ailleurs, la censure autrichienne a très bien senti le rôle joué par la « Gazeta Krakowska » dans le développement des idées françaises à cette époque, puisqu’elle l’oblige à présenter la France sous le plus mauvais jour et que, de 1807 à 1809, elle interdit à son rédacteur de prononcer le moindre mot sur le duché de Varsovie. Ce n’est en fait qu’à partir de 1809 que le rattachement de Cracovie au duché va donner à la « Gazeta Krakow ska » tout son sens. C’est d’ailleurs pendant cette période que le journal de Maj publie le plus grand nombre de nouvelles littéraires de France. Quelques exemples peuvent être donnés pour l’illustrer.

« Mme de Genlis a publié un nouvel ouvrage intitulé « La maison rustique, pour servir à l’éducation de la jeunesse ». L’année suivante, en 1811, une nouvelle publication en deux tomes de Mme de Genlis a pour titre « De l’influence des femmes sur la littérature française ». Un autre écrivain français devient populaire en Pologne. Il s’agit de Mme de Staël, célèbre pour ses démêlés avec Napoléon. « A Paris est publié sans l’autorisation de la censure l’œuvre de Mme de Staël « De l’Allemagne » dont les deux tomes ont été interdits par la police supérieure ». En 1811 également, un article parle de « Lettres persanes » de Montesquieu. La « Gazeta Krakowska » cite aussi le nom de Dampmartin, « auteur d’un livre sur les dynasties françaises, qui devient censeur des livres à Paris. » Dans la rubrique nécrologique de la « Gazeta Krakowska », ses lecteurs apprennent la mort en 1810 de P. de Saint- Ange, « traducteur d’Ovide » et celle du poète André Chénier, « membre de la Légion d’honneur et de l’Institut, parmi les œuvres duquel on peut citer : « Les Odes », des tragédies « Charles IX » et « Henri VIII », « Calas », etc. »

A côté des nouvelles purement littéraires, on trouve également des allusions aux représentations théâtrales qui ont lieu à Paris à l’époque.

En 1811, la « Gazeta Krakowska » note que cent soixante nouvelles pièces ont été jouées dans les différents théâtres parisiens 46. Parmi les classiques, « au Théâtre de la Cour est représentée la « Trégade d’Andomaque », « au Théâtre-Français, « Cinna ». Lorsque l’événement est d’importance, la « Gazeta Krakowska » le signale, comme par exemple la représentation de l’opéra « Cendrillon », joué vingt fois : « Cela n’était plus jamais arrivé à Paris depuis le « Mariage de Figaro ».

Si la « Gazeta Krakowska » a connu en Galicie un tel succès dès sa création, c’est d’une part grâce à la personnalité de son rédacteur Maj, et d’autre part parce qu’elle a su toucher un public avide de savoir ce qui se passe à l’étranger et, en particulier, en France. Cette sphère sociale galicienne, très cosmopolite, se tourne vers la France et est totalement imprégnée par la langue et les manières françaises. La « Gazeta Krakowska » a donc contribué à familiariser ces sphères intellectuelles avec les auteurs contemporains français.

En fait, ce n’est pas seulement le journal de Jan Maj qui a favorisé cette œuvre, ce sont aussi les catalogues publiés par les libraires cracoviens de l’époque. Il s’agit des « Catalogues des livres français » publiés chez Jan Maj comme chez Grebel-Matecki qui contiennent des dizaines voire des centaines de titres de romans français. Ces catalogues pour la plupart d’entre eux sont rédigés en français, tel le « Catalogue des livres français », qui se trouvent chez I. Grebel à Cracovie, 174 pages, publié en 1797, suivi d’un autre en 1810 chez le même éditeur. Ces catalogues, de même que les annonces des livres nouveaux disponibles dans les librairies, annonces que publie la « Gazeta Krakowska », constituent une des sources essentielles si l’on veut tenter de cerner l’influence française en matière de littérature sur la Cracovie de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle.

On vient de le voir, l’intérêt envers la langue, la littérature, et plus largement la culture française des lumières est encore vif et bien soutenu par cet élément de l’intelligentsia que sont les imprimeurs-libraires cracoviens. Si, comme on vient de le constater, cet intérêt existe, on peut se demander vers quels auteurs il se porte et pourquoi.

II. – Les auteurs français publiés à Cracovie en traduction entre 1795 et 1815

A partir de diverses sources, une liste complète des traductions d’ouvrages français parus à Cracovie entre 1792 et 1815 peut être dressée 51 52 53. On en trouvera la chronologie en annexe à la fin de cette seconde partie. Cependant, avant de considérer le cas de Cracovie, il faut tenter une comparaison entre différents centres d’édition polonais de cette époque. Dans quelle mesure leurs éditeurs ont-ils publié, soit des livres en français, soit des traductions d’auteurs français, soit des manuels de langue française, et parmi eux, quelle place revient à Cracovie ?

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