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Pingaud, Léonce (1841-1923). Les français en Russie et les russesen France : l’ancien régime, l’émigration, les invasions / parLéonce Pingaud,…. 1886

 

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PRÉFACE

A cette heure, sous l’impression de certains grands événements — il suffit de citer la guerre d’Orient en 1878 et les sinistres exploits du nihilisme — on regarde volontiers en France du côté de la Russie ; là, les hommes, les mœurs, les idées, tout excite à juste titre notre intérêt. Il y a plus que de la vogue dans la faveur qui a accueilli certains ouvrages, depuis les amusants récits de M. Victor Tissot jusqu’aux belles études de M. Anatole Leroy Beaulieu.

Du présent cette curiosité est remontée vers le passé, et les premiers les Russes se sont employés à la satisfaire. Les publications de la Société d’Histoire de Russie, les Archives Woronzov, les documents insérés dans les Archives russes ou l’Antiquité russe, la plupart en français, constituent pour nous une source d’informations aussi précieuse qu’aisément accessible. Ils trouvent à point, pour les contrôler, les papiers conservés à notre ministère des Affaires étrangères (Russie, Mémoires et Documents et Correspondance), et de leur étude comparée jaillit une vive lumière sur cette période transitoire où l’empire des tsars est devenu, de principauté asiatique, une grande puissance européenne.

C’est à l’aide de ces renseignements d’origines diverses que je voudrais esquisser l’histoire de la civilisation, française en Russie, indiquer son caractère, son action depuis la mort de Louis XIV à la chute de Napoléon 1er, rechercher quels ont été sur ce théâtre lointain ses principaux représentants, quelle trace ils y ont laissée d’eux-mêmes et de leurs idées, dans quelle mesure et à quels égards les indigènes ont accepté leur concours et subi leur influence. Un voyage en Russie est chose qui a tenté, dois-je ajouter, déçu beaucoup d’étrangers ; il est en tout cas plus facile et plus intéressant à accomplir, ne fût-ce qu’en passant, sur le terrain de l’histoire.

Cet empire de la France s’est surtout manifesté en Russie de 1740 à 1815, pendant deux périodes, celle de l’ancien régime à son déclin, avec son éclat trompeur troublé par les symptômes d’une ère nouvelle; celle de la Révolution dans son premier bouillonnement et aspirant à faire, en passant par Moscou, son tour de l’Europe. De ces deux mondes se sont échappés vers le Nord deux groupes de réfractaires, les philosophes et les émigrés, favorisant, les premiers par leurs ouvrages, les seconds par leur action personnelle, une haine toute politique contre leur patrie, et concentrant sur eux les bénéfices de la sympathie acquise chez leurs hôtes aux idées ou aux mœurs françaises. C’est ce qu’il faut remarquer d’abord et ne jamais oublier dans une étude semblable. Avant d’être Français, ces déclassés de l’ancien régime se disaient amis de l’humanité, ces proscrits de la Révolution soldats du roi ; de là l’empressement avec lequel ils ont à l’occasion flatté Catherine II au détriment de Louis XV, ou servi Alexandre contre Napoléon. Aujourd’hui la conscience publique répugnerait, en France comme en Russie, à de semblables désertions; il faut toutefois les comprendre sans les juger trop sévèrement, à une époque où l’âme des nations s’identifiait avec celle des princes ; de même il faut admirer, sans la regretter trop haut, la générosité de ces Français qui ont préparé les Russes à devenir leurs rivaux sur tous les champs de la politique, de l’industrie ou de l’intelligence, sans rien recueillir de cet apostolat qu’une vaine gloire : et de cette gloire nous devons, notre œuvre achevée, compter les titres et garder le souvenir. La France ne serait plus elle-même, en renonçant à cet empire des âmes, en adoptant, sur de très récents et très proches exemples, un patriotisme terre-à-terre et sans entrailles; qu’elle reste fidèle à son génie, dût. elle être accusée d’imprévoyance, et ne renie pas certaines parties de son histoire, décevantes à certains égards, bien vivantes, bien caractéristiques à d’autres ! Les pages qui suivent n’auraient point de sens, si cette tradition chevaleresque avait péri, ou du moins cessé d’être comprise.

INTRODUCTION
LA RUSSIE ET L’EUROPE

– Depuis bientôt deux siècles, la Russie est entrée dans la vie européenne. Presque dès le premier jour elle y a exercé une influence politique prépondérante ; quant à l’influence sociale, elle l’a au contraire reçue et subie. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? La question a été débattue, en Russie et ailleurs, sans jamais ni nulle part recevoir de solution définitive.

En France, au siècle dernier, elle se posait devant les politiques et les philosophes. Les premiers avec d’Argenson applaudirent généreusement à l’œuvre de Pierre Ier ; les seconds, si amis qu’ils fussent des nouveautés, marchandèrent ou refusèrent leur approbation. Montesquieu, tout entier à sa théorie des climats, lance en passant un mot dédaigneux : Il faut écorcher un Moscovite pour lui trouver du sentiment. Voltaire se montre plus favorable à la Russie, ne fût-ce que pour contredire Jean-Jacques ; certain article du Dictionnaire philosophique est une réplique aux attaques du Contrat social contre le tsar réformateur. Raynal reviendra néanmoins à la charge, et énumèrera les obstacles à la transformation du peuple russe, le climat, l’étendue du pays et la bigarrure de la population, l’absence d’une classe moyenne, le despotisme autocratique, l’orgueil national ; d’après lui, les étrangers qui lui servent d’instruments doivent briller et disparaître sans laisser trace de leur passage ; les Académies et les maisons d’éducation fondées ne peuvent rien sur une nation barbare et superstitieuse dans ses classes inférieures, dans ses classes élevées pourrie avant d’être mûre. Mirabeau après Raynal qualifie la société russe de son temps de « fruit précoce d’une serre chaude couverte de neige » ; il la considère de loin comme ces steppes dont un flatteur tout-puissant, Potemkine, masquait alors la nudité aux yeux de sa souveraine par des villages improvisés. Même après Catherine II, Benjamin Constant soutiendra que la Russie n’est pas même une nation.

Les étrangers ne sont pas moins prodigues de comparaisons désobligeantes : Jeune fille de douze ans, dira un Anglais, grossière, gauche, ignorante, avec un beau chapeau parisien sur la tête. — Nation masquée et informe, dira un autre, elle ressemble à un homme qui ne s’est rasé que la moitié du visage, et sous cette perruque à la française, je vois encore l’organisation d’une tête russe. Fendez la veste, s’écrie un troisième, vous sentirez le poil. L’Italien Alfieri appelle Pétersbourg « un camp asiatique de baraques alignées » et s’enfuit au plus vite sans vouloir pousser plus loin ni voir la « Clytemnestre philosophe » qui remplit l’Europe de sa réputation usurpée.

Qu’importe ? ont répondu aux ennemis ou aux sceptiques les amis de la Russie nouvelle ; la cause du progrès est aux mains de ceux qui détiennent l’autorité ; de Pétersbourg, cette fenêtre ouverte sur l’Occident, la lumière descend du trône sur le peuple, et finira par s’étendre aux régions les plus reculées. Laissez le bouffon de Pierre Ier soutenir que le Russe ne peut pas plus perdre sa marque originelle qu’une feuille de papier son pli ; laissez les diplomates comme Corberon ou Joseph de Maistre, les voyageurs de passage comme Custine traiter de révolution funeste une entreprise vraiment civilisatrice et humaine. Le temps, là comme ailleurs, renversera toutes les barrières, effacera les préjugés, et finira par insinuer victorieusement dans les esprits les Droits de l’homme.

Parmi les Russes, deux partis aussi se sont trouvés en présence, l’un tendant à rompre avec le passé, sous prétexte que le bien de l’humanité est préférable aux traditions nationales, l’autre réagissant par amour-propre contre l’influence étrangère. Au siècle dernier, on les trouve déjà aux prises dans l’antichambre de Catherine II : « Nous n’avons pas besoin des étrangers, dit le plus grand nombre ; ne les mêlons pas à nos affaires, nous pouvons nous passer d’eux, et ils ont besoin de nos productions». Un homme de sens plus large, Tchernitchev, prend alors la parole : « Regardez-vous, Messieurs, de la tête aux pieds ; tout ce que vous savez, tout ce que vous êtes, vous le devez aux étrangers ; vos armes leur doivent leurs victoires, et s’il y a chez vous quelques tribunaux, quelques établissements, ce sont les étrangers qui les y ont mis ; vous devez tout faire pour les attirer chez vous par le commerce ».

La vanité patriotique, les rivalités nationales, divers incidents de la vie politique européenne devaient perpétuer cette controverse. Des esprits éminents flottaient entre l’enthousiasme et la haine pour les nouveautés. Après avoir dit : Nous ne sommes plus ce que furent nos ancêtres, tant mieux, ils se rappelaient combien sont dangereux les meilleurs emprunts faits à l’étranger, quand la raison publique n’est pas suffisamment mûre pour en tirer profit. Tel est le cas de la princesse Dachkov, de Karamzine, et de plusieurs autres. Tchadaiev, que ses compatriotes, il est vrai, ont déclaré fou, ira jusqu’à écrire : « Un grand homme… nous jeta le manteau de la civilisation ; nous ramassâmes le manteau, mais nous ne touchâmes pas à la civilisation… Nous avons je ne sais quoi dans le sang qui repousse tout véritable progrès ». Pour d’autres, le progrès ce serait le retour au passé, et on entend jusqu’à des étrangers établis en Russie regretter hautement, au spectacle des révolutions de l’Occident, les anciennes mœurs et les traditions disparues : « Notre lot était l’Est, écrit de Moscou le Suisse Christin en 1831 ; cultiver, peupler la Sibérie, guerroyer au besoin avec les Turcs et les Persans, conserver nos barbes et nos caftans, boire du kvas au lieu de vin de Champagne, avoir quelques ports pour vendre à l’Europe nos fers, nos mâts et notre chanvre et vivre en bons et honnêtes boyards à l’abri des révoltes et des révolutions comme dans le Céleste-Empire chinois. Nous aurions quelques jouissances de moins, et beaucoup de tranquillité de plus ». 

Dès lors, on voit d’ici la lice ouverte, suivant le mode propre à notre temps, par la voie de la presse, entre ces écoles littéraires qui, dans l’empire des tsars, cachent ou suppléent les partis politiques. Les Slavophiles, jadis isolés, sont devenus légion et ont rompu des lances avec les Occidentaux au sujet de l’influence européenne. Sollohub, dans son roman le Tarantass, met aux prises, durant le tête-à-tête d’une course en commun, le vieux Vassili, fidèle aux coutumes nationales, dédaigneux des innovations exotiques, et le jeune Ivan, élevé à la française, mûri — ou gâté — par l’expérience des voyages. Quelles que soient les préférences de l’auteur, il est évident qu’il ne saurait dire le dernier mot de la question ; l’avenir emporte Vassili et Ivan côte à côte, comme le traîneau léger sur l’immense plaine de neige.

Tout le monde, à y bien regarder, était d’accord sur l’essentiel. Nul ne prétendait dresser à la frontière une barrière hermétiquement close entre la barbarie et le progrès, ou, si l’on aime mieux, entre une civilisation et une autre civilisation. Ceux qui en souhaitaient une comparaient mentalement la Russie à l’aveugle-né qui recouvre soudain la vue sur un rocher, au milieu d’effroyables précipices, et qui se trouve incapable de fuir, condamné au désespoir et peut-être à la mort. Les autres acceptaient l’épreuve et en affirmaient plus ou moins haut l’heureuse issue. C’était une question de mesure, une manifestation plus ou moins bien accueillie de cet « opportunisme » qui malheureusement mène et ne cessera de mener le monde. Les uns et les autres obéissaient sans s’en douter à un sentiment d’amour-propre bien excusable ; car « le Russe est l’homme du monde qui voit le mieux ce qui lui manque, mais qui pardonne le moins à celui qui l’en avertit ». Bien mieux, il n’a guère laissé passer d’ouvrage écrit sur son pays sans en dénoncer les erreurs. L’abbé Chappe au siècle dernier, Ancelot ou Custine dans le nôtre ont été gourmandes sans miséricorde pour n’avoir point assez admiré ce qu’ils avaient entrevu et peut-être trop rapidement apprécié; et Ségur lui-même, ce panégyriste si habile à estomper les vives couleurs que la vérité exigeait de lui, a trouvé des censeurs.

Un fait d’ailleurs dominait toutes les discussions. Tandis que le fond de la population demeurait asiatique par les mœurs et grec par les croyances, presque tout ce qui comptait en Russie par l’autorité, l’intelligence ou la richesse se mettait à l’école soit de l’Allemagne, soit de la France : « Supposez, écrit Tchitchakov en 1806, que nous ayions un Westminster-Abbey et une église de Saint-Paul, pour y consacrer par des monuments la mémoire des personnes qui se rendent si utiles dans ce moment-ci. Ne verrait-on pas d’abord les mausolées de Czartoryski, de Winzingerode, de Richelieu, de Rosenkampf, de Campenhausen, de Michelson, de Buxhowden, etc. Celui des voyageurs qui viendrait voir cette superbe collection ne serait-il pas tenté de dire : Voilà une nation bien misérable d’esprit….». L’armée elle-même, cette force vivante de la nation, est devenue au moins dans ses chefs un rassemblement cosmopolite : « J’eus jadis, racontait un khan tartare à un voyageur, une dispute avec les officiers d’un régiment russe où je servais ; ils ne cessaient de dire : Nous autres Russes. Ennuyé de cette répétition : Voyons, leur répliquai-je, que tous les étrangers sortent de la chambre, et j’aurai affaire à tous les Russes qui resteront. Tous sortirent, et la dispute fut terminée ». Les plus hostiles acceptent par quelque côté la tutelle étrangère, et nulle part les goûts n’ont plus constamment été en contradiction avec les opinions. Rostoptchine et les nobles de Moscou prêchent en français la résistance à la France, et Koutousov lit au bivouac les romans de Mme de Genlis.

Cette invasion pacifique a été d’abord et avant tout allemande. Depuis le moyen âge, l’Allemagne est en marche vers l’Est (Drang nach Osten). Les chevaliers Porte-glaives, les négociants de la Hanse passèrent en son nom au-delà de la Baltique, avec des idées de conquête et de gain plutôt que de civilisation ; ils étaient apôtres, mais à leur profit. A partir du dix-huitième siècle, du haut en bas du monde germanique, un courant d’émigration vers l’Orient slave se dessine; il amène auprès des tsars des serviteurs de tout rang, qui peuplent la cour et l’administration, et à leur tête trois hommes qui furent des exemples éclatants des caprices de l’autocratie par leurs succès et leurs disgrâces, Osterman, Biren et Munnich. Puis vinrent les voyageurs, Pallas, Krusenstern, et les nombreux savants introduits à la suite d’Euler à l’Académie des Sciences de Pétersbourg ; les professeurs qui initièrent les Universités aux méthodes allemandes, et se crurent aussi apôtres du haut de leurs chaires ; les paysans Souabes ou Saxons transplantés sur les bords du Volga ou du Dniéper ; et enfin les princesses luthériennes qui achetaient au prix d’un changement de religion l’honneur d’appartenir à la famille impériale, et qui sait ? l’espoir d’arriver, comme Catherine II, au trône. Jusqu’à notre siècle, les princes russes ont tenu leurs titres, non du tsar, mais du Saint-Empire. La preuve de l’influence germanique est dans le mot de cet officier à qui le tsar Nicolas offrait une faveur à son choix : Sire, faites-moi Allemand. Elle est aussi dans la haine vivace et mille fois manifestée de ceux dont ils ont exploité l’hospitalité. L’étranger, c’est l’Allemand, répétait hier Skobelev. Néanmoins leur nombre et leur activité leur garantissaient une influence durable.

« La Russie est pour vous une chemise, et pour moi c’est ma peau ». Ce mot adressé par un Russe au chancelier Osterman s’appliquait à tous les immigrés allemands. Qu’était-ce que la Russie pour leurs émules français, sinon un vêtement de passage plus ou moins brodé, servant à draper leur orgueil ou à cacher leur misère ? Ceux-ci sont venus, mais en petit nombre, introduisant dans ce pays lointain leurs produits de luxe, leurs mœurs mondaines, leur littérature. Les Français n’émigrent guère ; du moins leur esprit ne se laisse devancer nulle part, partout il se recommande, il s’impose ; sous une forme frivole ou élevée, par les modes ou les livres, il domine là même où les intérêts nationaux font naître la haine de la France. Il y a eu, j’en conviens, et souvent, des froissements entre le maître et le disciple. La politique les a divisés parfois, le Russe goûtant volontiers à ce que Voltaire appelait « la crême fouettée de l’Europe », mais néanmoins préférant toujours au fond — la Turquie, la Pologne, la Suède, nos vieilles alliées peuvent l’attester — la proie solide et saignante. De son côté le Français s’irrite de trouver derrière un étalage de politesse et de civilisation des instincts ou des actes qui le choquent, et il crie volontiers, sur des indices insuffisants, à la barbarie. Le Russe enfin voudrait être remercié de sa docilité plutôt que morigéné sur ses imperfections, et parfois il regimbe. C’est l’histoire de Mme de Staël entrant dans un salon de Pétersbourg, et disant : Je viens de voir une chose bien touchante, un homme effrayant, à longue barbe, qui caressait un petit enfant. La princesse Barbe Dolgorouki riposte à l’instant : Avez-vous donc Cru que nous les mangions ?

Malgré ces malentendus, il n’est guère d’étranger, et surtout de Russe qui, à un certain moment, n’ait appelé Paris sa seconde patrie, et en dépit des préjugés politiques ou particuliers, nos compatriotes ont constamment trouvé à l’autre extrémité de l’Europe un accueil favorable, principalement sous les règnes de Catherine II et d’Alexandre Ier. Voyons-les à l’œuvre.


CONCLUSION

A deux reprises, la France a fait invasion en Russie, sous Catherine II par ses idées, sous Alexandre Ier par les armes. Sur ce dernier terrain il y a eu en 1812, en 1814, en 1855 des alternatives de succès et de revers qui ni d’un côté ni de l’autre n’ont laissé derrière elles aucune arrière-pensée de vengeance ou même aucun sentiment de rancune. Un Russe disait récemment à un Français, au couronnement d’Alexandre III : En prenant Moscou vous avez pris notre cœur, comme nous avons pris le vôtre en prenant Paris.

En apparence, l’influence française s’est manifestée constamment, sous une forme légère, par les modes et les habitudes de société. A la suite de ces relations créées par le hasard ou le caprice, entretenues par des intérêts plus ou moins frivoles, on a vu s’introduire insensiblement en Russie des usages nouveaux, des arts utiles, des idées fécondes. Ce sont des idées qu’ont lancées de loin ou apportées avec eux les philosophes et les émigrés, faisant ainsi connaître aux compatriotes de Pierre le Grand autre chose que la valeur d’un colifichet ou d’un bon mot. Ils ont rendu moins sensibles, les uns par l’éclat de leur esprit, les autres par les grâces de cour, les duretés du régime autocratique ; ils ont dressé au-devant du vieil édifice tsarien un portique à l’occidentale où tout ce qui était tant soit peu cultivé parmi leurs hôtes s’abrita à l’envi ; mais ils ne se contentèrent pas d’en orner les avenues ou d’en masquer les parties imparfaites, ils y firent circuler un esprit nouveau.

Par Voltaire et ses disciples, les mots de tolérance et d’humanité acquirent une signification, sinon une application pratique immédiate, dans ce monde moscovite jusque-là si étroitement fermé et concentré sur lui-même. L’Église orthodoxe ne perdit rien de son autorité officielle, mais ce que le philosophisme lui enleva devait profiter a d’autres doctrines, et ainsi se préparait l’avènement d’un régime plus favorable au développement en tous sens des esprits et des connaissances. On ne fut plus exclusivement Russe, on dit avec Karamzine : Ce qui n’est que national n’est rien en comparaison de ce qui est humain, universel.

Les émigrés royalistes vinrent ensuite; ils firent connaître à une cour où la tradition des conspirations et des assassinats n’était point encore rompue le prix de la fidélité monarchique, et de même que les philosophes, si intolérants par caractère, avaient été les apôtres involontaires de la tolérance, ces défenseurs du privilège apportèrent avec eux, aussi bien et plus pacifiquement que s’ils eussent été les bleus en armes, la notion de l’égalité et de la liberté. L’esprit qui soufflait sur la France les avait, quoiqu’ils fissent, pénétré par plus d’un côté. « Un Montmoreney outchitel, affirme Masson, devient à coup sûr démocrate ». Les émigrés révélèrent donc à la Russie autre chose que la témérité héroïque d’un Roger de Damas ou la grandeur d’âme d’un Richelieu, je veux dire l’esprit de chevalerie et la fierté dans l’obéissance. De même les prêtres latins la tolérance religieuse, lorsque, par mille chemins couverts, ils pénétraient jusqu’à ces parties intimes de la haute société où subsistaient l’instinct et le sens de la vie spirituelle. Nous opérions là nos plus sérieuses, nos vraies conquêtes de 1789 au dehors.

Avec ces singuliers défenseurs, la liberté de la critique par la parole ou la plume, la liberté des opinions et des croyances, toutes ces choses jusque-là étrangères à un régime de hiérarchie et de silence germèrent sur le sol moscovite, et cela sans aucun mélange de cet esprit de destruction qui, sous le nom de nihilisme, est venu depuis s’y mêler; et elles n’en sont plus sorties.

Quant à la récompense obtenue pour cette initiation à un état de civilisation plus complet, on n’en saurait parler ; les idées ne sont pas marchandise qu’on exporte, à charge de retour. Quand les lettrés du dix-huitième siècle flattaient la grande Catherine, quand ils lui souhaitaient des victoires préjudiciables aux intérêts français, ils n’étaient en somme exclusivement inspirés ni par cette basse cupidité qui s’attache aux faveurs matérielles, ni par une haine de leur pays qu’on ne saurait leur attribuer ; ils se laissaient entraîner par une philanthropie humanitaire supérieure selon eux, tout comme le sentiment chrétien, à l’amour de la patrie. Après eux, les émigrés ont fait à Alexandre une partie de sa renommée, ils lui ont bâti des villes, conquis des provinces, ont commandé ses flottes ou ses armées. C’est un Français qui a élevé la colonne Alexandrine, pendant de celle d’Austerlitz, c’est en langue française que le tsar a consacré, sur l’arc de triomphe de Tsarskoé-Célo, le souvenir de ses victoires sur la France. Plus tard, en combattant les Russes sur la mer Noire, ne retrouvions-nous pas partout l’empreinte de nos compatriotes sur les remparts qui nous étaient opposés, celle de Raincourt à Sébastopol, de Traversay à Nicolaïev, de Richelieu à Odessa? Un de nos boulets, par un singulier hasard, alla frapper la statue de ce dernier, comme pour punir l’homme dont l’imprévoyance généreuse avait fortifié par avance une puissance redoutable à son pays.

Nous avons donc passé là comme partout, peuple léger et hardi, qui ne calcule ni ce qu’il perd, ni ce qu’il donne. Ce que nous faisions en Russie, nous venions de le faire en Amérique. Nos gentilshommes avaient combattu pour l’indépendance des États-Unis, sans se demander si la nation qu’ils aidaient à naître ne deviendrait pas un jour une rivale dangereuse; nos prêtres de Saint-Sulpice y avaient jeté, comme les jésuites en Russie, les bases de l’établissement catholique ; ici et là, tous allaient de l’avant pour le plus grand bien de l’humanité ou la plus grande gloire de Dieu ; leur demander ce qu’ils espéraient en échange de leurs peines serait ne pas les comprendre. Tel est l’esprit français, se dépensant au profit des autres sans espoir de récompense ni même de gratitude. Laissons donc l’Allemagne se féliciter d’avoir fourni au gouvernement des tsars des colons et des serviteurs nombreux, riches, puissants, laborieux, instruments de despotisme et de conquête. Il nous suffit de penser que le génie français est pour quelque chose dans tous les progrès de la Russie vers la vraie civilisation et la vraie liberté.

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