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Östman, Margareta, et Hans Östman. « Admiration et aversion. L’attitude des Suédois à l’égard des Français aux xviie et xviiie siècles », Études Germaniques, vol. 244, no. 4, 2006, pp. 629-646.

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Depuis 800 ans que l’on peut parler d’un pays suédois uni, les rapports avec la France ont pour la plupart été très étroits sinon sans complications : adoration aveugle et imitation sans réserve d’une part, arrogance et nationalisme agressifs de l’autre. Cet article donnera un survol de la question.

Au Moyen Âge, les relations entre la Suède et la France étaient plutôt bonnes, et l’influence française dans la société suédoise n’était guère vécue comme un problème, autant qu’on puisse en juger aujourd’hui. Un changement d’attitude est cependant perceptible dès la fin du xve siècle et surtout vers le milieu du siècle suivant avec la publication de chroniques et d’ouvrages historiques où le lecteur peut étudier la vertu et la fierté des anciens Gots tout en comparant ces traits avec ceux de la mentalité régnant dans le sud de l’Europe – au détriment de cette dernière.

En 1629-1630, le göticisme apparaît en tant que programme officiel dans le règlement de l’institution chargée des antiquités nationales, et plus tard, Olof Rudbeck, anatomiste, botaniste et historien, répondit avec ferveur à l’appel lancé pour mettre en valeur la Suède par rapport aux autres nations avec son Atland eller Manheim ou l’Atlantica (1702, inachevé), œuvre pleine de fantasmes et d’idées brillantes qui localise la vagina gentium en Scandinavie. La publication fut financée par Antikvitetskollegium, institution responsable des antiquités nationales, fait qui doit avoir donné une empreinte quasi officielle à l’œuvre de Rudbeck.

L’Atlantica et son message, si étroitement liés aux rêves grandioses de l’époque, ne semblent pas avoir cessé d’exercer leur fascination même après la satire contre le göticisme, par Olof von Dalin, intitulée Wisdoms-Prof eller herr Arngrim Berserks förträffelige tankar öfwer et fyndi jorden […] (Les preuves de sagesse ou Les excellentes réflexions de Monsieur Arngrim Berserk sur une trouvaille dans la terre) qui était une attaque contre un disciple de Rudbeck nommé Eric Julius Biörner. Malgré les railleries, les Nordiska kämpadater (Prouesses nordiques, 1737) de celui-ci influeront sur le göticisme pendant l’époque romantique et, en ce qui concerne l’Atlantica, nous savons que Thomas Thorild, disciple du Sturm-und-Drang, y puisait du courage pendant son séjour en prison en 1792-93 et y a trouvé l’inspiration des Sånger i göthisktlynne (Chansons dans un esprit gotique) qu’il commençait à l’époque. Globalement, les Suédois du XVIIIe siècle avaient une vision plus sobre de leur langue et de leur passé que leurs concitoyens du siècle précédent, et dans un discours à Vitterhetsakademien (l’Académie des Belles-Lettres) en 1773, le linguiste Eric af Sotberg, tout en signalant la grandeur de l’ancien suédois, les met en garde contre un nationalisme linguistique exagéré :

Konunga-Styrelsen torde kunna tjena til bevis, at våre förfäder, då de ännu icke lånt och brukade så mycken hvarken latin eller tyska, och ännu mindre fransyska ord och talesätt, hade icke allenast et ymnigare, behagligare och med et ord, fulkomligare tungomål, än man almänt föreställer sig ; utan ock at språket verkeligen, utan skada, kunnat umbära en del af nyare skatter och rikedomar. Jag säger med flit en del, emedan jag ingalunda är af den meningen, at utdömma alt hvad deri är främande, eller at vi med Svenskan böre förfara på samma sätt, som Academia della Crusca med sin Italienska, eller det så kallade Gesellschafft der Fruchtbringenden med Tyskan : hvilket, korteligen at säga, vore at skicka oss til Saemunders schole, at lära Asa-målet, och af vördnad för forntiden göra oss obegripeliga för den närvarande. Konunga-Styrelsen  doit pouvoir servir à prouver que nos ancêtres, à une époque où ils n’avaient pas encore emprunté ni n’utilisaient tellement ni le latin ni l’allemand et encore moins des mots et expressions français, ils n’avaient pas seulement une langue plus riche, plus agréable, bref plus parfaite qu’on n’imagine en général mais aussi que la langue, sans préjudice, avait vraiment pu se passer d’une partie des trésors et richesses nouveaux. C’est exprès que je dis une partie, car je ne suis nullement de l’avis de condamner tout ce qui y est étranger, ou bien que nous devions agir au sujet du suédois comme Academia della Crusca au sujet de son italien ou le dit Gesellschafft der Fruchtbringenden au sujet de l’allemand, c’est-à-dire, en bref, nous mettre à l’école de Sæmunder à apprendre la langue des Ases et, dans notre vénération des temps anciens nous rendre incompréhen sibles au présent.

(Eric af Sotberg : « Anmärkningar Öfver Svenska Språket […] 1773 », in :Kongl. Svenska Vitterhets-Academiens Handlingar. Andre Delen, Stockholm, 1776, p. 72-73. Notre traduction.)

Néanmoins, aux environs de 1800, dans le sillage du culte d’Ossian, cette idéologie nationaliste prend un nouvel essor, renforcé par la perte de la Finlande en 1809 et évidemment aussi par les événements de 1789 en France, qui mirent une partie de la population suédoise en un état d’alerte sur le plan politico-moral, sinon sur le plan militaire.

Ce fut d’une importance primordiale que deux des principales personnalités culturelles du royaume, Esaias Tegnér et Erik Gustaf Geijer, adhérèrent à cette idéologie et que Fritiofs saga (La Saga de Frithiof, 1820-25) du premier la ranima jusqu’au-delà des frontières du pays, grâce à la musique entre autres. Des adeptes du göticisme se réunirent, formant Götiska förbundet (l’Association gotique, 1811), lorsqu’ils ne lui ont pas préféré l’association Manhemsförbundet devant laquelle Carl Jonas Love Almqvist prononça en 1816 un discours critiquant la culture française pour être trop matérialiste. Il est peut-être moins connu qu’une troisième association nommée Götiska Förbundet, celle-ci fondée en 1815, existe encore aujourd’hui sous le patronage du Roi.

Ayant ainsi influencé le débat sur la culture et la langue d’une manière décisive pendant plusieurs siècles, le göticisme s’est révélé être un des mouvements politico-culturels les plus persistants de notre pays.

En examinant de plus près l’image des mœurs et de la mentalité françaises émergeant des textes du xviie siècle, il faut commencer par affirmer que beaucoup de Suédois, surtout parmi ceux liés à la cour, considéraient la culture française comme un modèle à suivre ; nous retrouvons parmi eux le plus important poète suédois de l’époque, Georg Stiernhielm, qui ne jugea pas indigne de lui de pourvoir la reine de ballets d’origine française ou allemande. Cela n’empêche pas que, même dans ce milieu – notamment après l’abdication de Christine en 1654 – on se moquait des « Französke Snuushanarna » (fats français), comme ils sont appelés dans le ballet Den Stoora Genius (Le Grand Genius, 1669), écrit par le successeur de Stiernhielm dans les fonctions de poète de la cour, à savoir Erik Lindschöld, qui, né fils de forgeron, finit par devenir homme d’État. Dans son ballet, il met en un parallèle surprenant les vils « fats » susnommés et les prétendus descendants des anciens Gots, les Basques, qui ont hérité de la vertu et du courage de leurs ancêtres nordiques (sic !) :

Ynklige Meesar i Felt/ och i Gästboden ifrige Hieltar/

Tapra när inte behöffs/ at tåprijda Folck vthan orsak/

Uthom Fahran fräck/ moot Lamb Tyranner och Leijon/

Men emoot hurtiga Män i markenne rädda som Harar/

Poltrons piteux en campagne et héros ardents au festin,

inutilement braves en persécutant les gens sans raison,

insolents hors du danger, tyrans et lions envers les agneaux,

mais, devant des hommes vaillants, peureux comme les lièvres des champs.

Tyckes ehr at ehrt pudrada Håår/ ehra krusada Låckar/

Ehrt nya modo på alt/ ehra kostbahra kyndige Kläder/

Ehrt fick och fack/ ehrt konstiga skick/ ehra qwinliga Later/

Trouvez-vous que vos cheveux poudrés, vos boucles frisées,

votre nouvelle mode en tout, vos habits coûteux et somptueux,

votre légèreté, votre affectation, vos manières efféminées,

Ehrt slå danck/ ehrt tijdfördrijff och ofruchtbara Lefnad/

Sku wara kraftiga noch at främia ehr ähra i Werlden ?

Och föra ehr vthi större Beröm/ än strijdbare Basquer ?

Ney det går aldrig ehr ann/ i Morsgrijsar/ edra bedrifter

Måste befordra ehr He’er ; ehra hönska förachtliga miner/

Ehrt höga Mod/ stoora Ord/ ehr Pracht ehrt sprätter i Wädret/

votre oisiveté, vos passe-temps et votre vie infructueuse

suffisent à faire votre gloire dans le monde

et à vous apporter plus de célébrité qu’aux Basques combatifs ?

Non, en aucun cas, pauvres lavettes !

C’est vos prouesses

qui doivent faire votre gloire. Vos viles mines narquoises,

votre bravoure, vos grands mots, votre faste, vos mines quand vous vous pavanez,

Är hoos oss alt i Föracht och i wraak/ om dygden ä borta. sont chez nous méprisés et rejetés si la vertu vous fait défaut.

(Erik Lindschöld : Den Stoora GENIUS. Ballet dansad på Karl XI : s födelse dag, s.l. : s.n. [Stockholm 1669], II. Öpningen, III. Inträdet. Notre traduction.)

 

Si ces lignes diffamatrices sont dictées par l’inspiration du moment ou résultent du séjour de Lindschöld à Paris dans les années 1660 est une question de moindre importance. Plus essentiel est le fait que, apparemment, une telle plaisanterie « gotique » ait été acceptée à la cour de Charles XI, alors mineur ; en effet, le texte fut suffisamment apprécié pour être publié de nouveau presque cent ans plus tard dans Historiola Litteraria Poëtarum Svecanorum de Johan Henrik Lidén.

Il y avait cependant ceux qui trouvaient qu’il fallait traiter les Français et leur culture d’une manière moins frivole. De nombreux artistes et théoriciens, dont Stiernhielm, ressentaient une vraie inquiétude au sujet du penchant répandu pour tout ce qui était étranger d’une part, et, de l’autre, devant l’état déplorable dans lequel se trouvait la langue maternelle. Stiernhielm exprime ce désarroi dès la préface de Gambla Swea- och Götha-Måles Fatebur (Le Trésor de l’ancien suédois et du gotique) :

Hwar uthaff iagh […] gärna hafwer welat affknäppa någre stunder […] til at anwända opå wårt käre Fäderneslandz, thet Swenske Tungomålet ; förme-nandes thet wara så högh-tarfweligt som lära Frantzösk eller Italiansk ; hwilke och hafwa sin store prydna och nytta medh sigh, allenast at man icke högre håller een smyckiat tärna änn fruen obör stad och ofleetad. Thetta iagh säger derföre at iag weet wårt Måål aff oss sielfwom inföddom wanwyrdas och förachtas för dess Släthet och Fattigdoms skull (så säye wij). Ther emot fijre wij, och göre stoor höghtijdh aff Frantzösk, Spansk och Italiansk, lijka som rijke aff myckla ord och orda-ägendomar, härrlige aff prång, glimmande aff fagerlek och flödande aff sucker och sötma. Ach, huru gåår thet så, huru kommer thet til, at du ährlige, gamble, obefläckiade Götha-Matrona, som hafwer giort alle thesse Vnge Damer rijke, nu sielfwer äst så fattigh worden ? Pour cette raison, moi […] j’ai vraiment voulu consacrer quelques moments […] à [la langue] de notre chère patrie, la langue suédoise, convaincu que cela est aussi nécessaire que d’apprendre le français ou l’italien, langues qui, elles aussi, sont d’une grande beauté et d’une grande utilité ; seulement, on ne doit pas estimer qu’une servante parée soit supérieure à la maîtresse de la maison, en négligé et les nattes défaites. Je dis cela parce que je sais que notre langue est dépréciée et méprisée par nous autres natifs à cause de sa simplicité et de sa pauvreté (c’est ce que nous prétendons). Par contre, nous louons et célébrons le français, l’espagnol et l’italien, en disant qu’ils sont riches en mots et qu’ils possèdent un vocabulaire d’un faste sans pareil et d’une beauté éclatante, et d’où ruissellent le miel et la douceur. Hélas ! Pourquoi en est-il ainsi ? Comment se fait-il que vous, vieille matrone gotique, honorable et sans tache, qui avez enrichi toutes ces jeunes demoiselles, soyez maintenant devenue tellement pauvre ?

(Georg Stiernhielm : « Företalet till Gambla Svea- och Götha-Måles fatebvr », in : Svensk litteratur I : Från runorna till 1730, dir. B. Olsson, Stockholm : Norstedt & Svenska Vitterhetssamfundet, 1993, p. 273-74. Notre traduction.)

 

Voilà une méfiance prononcée à l’égard du velche, méfiance dont se nourrissait la fierté hyperboréenne – après tout, c’est le suédois qui était depuis longtemps le généreux donateur ! Ce sont de telles absurdités qui sont ridiculisées par un personnage au nom éloquent de Simplex lorsque, dans une œuvre d’Anders Kempe, il affirme comme allant de soi que Dieu parle suédois, qu’Adam parle danois mais que le serpent parle français.

En bon patriote, Skogekär Bärgbo n’est pas moins indigné que Stiernhielm par la facilité avec laquelle ses compatriotes adoptent des germanismes et des gallicismes. On ignore encore aujourd’hui qui se cache sous ce pseudonyme – Gustaf ou Schering Rosenhane, ou bien une troisième personne. Il n’y a pourtant aucun doute que nous avons affaire à un poète d’une lucidité théorique développée et capable de transformer ses idées en grande littérature. Dans Thet Swenska Språketz Klagemål (La Plainte de la langue suédoise, 1658), un des ouvrages linguistiques les plus importants de l’époque, il soutient que l’on considère comme plutôt honteux d’utiliser le suédois au lieu de l’allemand ou du français :

Jnfödde flitigt lära,

Främmat the höra här.

Vthlänske hålla i ähra,

Alt hwad som theras är.

Hwad samquäm här anställes,

Är som thet wore skam.

J hwad Taal hälst ther fälles,

Medh Swenska komma fram.

Nu hälsas intet mehra,

Ey biudes fahra wäl,

Om thet ey skeer etthera,

Medh tyske Ord man stiäl,

Eller och kanske medh Franske ;

Thet Liudet är så sött,

At the man migh förwanske,

Som ringa blifwer skött.

Ehwart vth man sigh wänder,

Nu höres alt Monsör,

Så känder som okänder,

Straxt swarar Servitör.

Les natifs apprennent avec ardeur

ce qu’ils entendent d’étranger ici.

Les étrangers vénèrent

tout ce qui leur appartient.

À n’importe quelle petite fête,

c’est comme si c’était une honte,

dans quelque discours que ce soit,

de mettre du suédois.

On ne se salue plus

ni ne fait ses adieux

sans que cela se fasse,

soit avec des mots volés à l’allemand

soit en français ;

ce son-là est si doux

que l’on me dénature

en me négligeant.

Partout où l’on se rend

on entend dire Monsieur,

et les familiers comme les inconnus

répondent immédiatement : Serviteur.

(Skogekär Bärgbo [note 16], p. 20. Notre traduction.)

Skogekär Bärgbo ne doit cependant pas sa renommée à son seul esprit satirique ; c’était aussi un poète lyrique accompli, ce dont témoignent Fyratijo små visor (Quarante petites chansons) et Venerid. Ces deux recueils de poèmes, datant du milieu du xviie siècle mais publiés seulement trois décennies plus tard, sont caractérisés de la manière suivante par le professeur Carl Ivar Ståhle, grand spécialiste du baroque suédois :

Språket i Skogekär Bärgbos två diktsamlingar är så rent, finslipat och kräset att det redan på den grunden förtjänar särskild uppmärksamhet. I samtiden intar det en särställning genom sin nästan fullständiga frihet från främmande och ålderdomliga ord. Dans les deux recueils de poèmes de Skogekär Bärgbo, la langue est si pure, si affinée, d’un goût si exquis qu’elle mérite une attention particulière pour cette seule raison. À l’époque, elle occupe une place à part, étant presque totalement exempte de mots étrangers et archaïques.

(Ståhle [note 15], p. 282. Notre traduction.)

Selon Ståhle, Skogekär Bärgbo pourrait être considéré comme notre premier représentant d’un idéal classique. Il manifestait un zèle puriste comparable à celui de Stiernhielm, mais sa méthode était différente, apparentée plutôt à celle d’Andreas Arvidi. Celui-ci, enseignant et pasteur à Strängnäs, était l’ennemi juré de la vaine adoption d’éléments linguistiques étrangers, et sa Manuductio ad poesin svecanam (1651) est, pareillement aux ouvrages de Stiernhielm et de Skogekär Bärgbo, un appel aux poètes suédois afin qu’ils cultivent la langue maternelle. Dans le chapitre 3 de l’ouvrage, Arvidi déclare :

2. Skal en Swensk Poet icke inmängia eller inlappa vthi sine Dickter fremmande Ord och Glosor/ ware sigh aff hwadh för Språk the hälst wara kunna : Ty sådant oreenar och förolämpar Tungomåhlet icke lijtet/ sampt äre sådana Språkblandare aldeles them lijke som een ährligh Klädningh hemma vthi Hwset förråtna låta/ och sigh medh een fremmande refwen och lappadh Tiggiarekiortel betäckia. 2. Dans ses poèmes, un poète suédois ne doit pas mêler ou incorporer de mots ni de vocables appartenant à une langue étrangère, quelle qu’elle soit, car cela souille et offense grandement la langue ; de tels brasseurs de langues sont tout à fait pareils à celles qui laissent pourrir chez elles une robe honnête tandis qu’elles s’habillent d’une jupe de mendiante déchirée et rapiécée.

(Andreas Arvidi : Manuductio ad poesin svecanam [1651], dir. M. Malm & K. Wåhlin, Svenska författare, Ny serie, Stockholm : Svenska Vitter hetssamfundet, 1996, p. 27. Notre traduction.)

En bref, on peut dire sans exagération que c’est vers le milieu du xviie siècle que le public suédois a été sensibilisé à des problèmes linguistiques de ce genre, sensibilisation dont Hercules de Stiernhielm et les deux recueils de Skogekär Bärgbo sont les manifestations artistiques les plus impressionnantes.

Or, les railleries sur l’inclination envers les manières françaises datent de plus loin encore. Dès le drame Signill de Johannes Messenius (1612), nous rencontrons un des personnages familiers de la littérature suédoise des deux cents ans qui suivront, le snob niais, fier de ressembler à ceux qui ont vagabondé pendant longtemps en France. Sa sœur spirituelle apparaît dans Hercules de Stiernhielm (1658) sous le nom logique de Flättia, qui veut dire vanité et frivolité, habillée à la mode française où tout est bariolé et bouffant, dame très appréciée par les jeunes malgré sa légèreté, ou plutôt en raison de celle-ci. Dans ce poème en hexamètres, Stiernhielm concrétise ses idées exprimées dans la préface de Svea- och Götha-Måles fatebur en habillant une morale d’inspiration gotique d’une forme héroïque et didactique d’où est exclu tout élément linguistique étranger qui n’est pas indispensable. Le résultat est un texte tout à fait exempt de gallicismes gênants, chose assez rare à l’époque, mais non dépourvu d’archaïsmes qui mettaient même les lecteurs contemporains à rude épreuve.

Parmi les nombreux admirateurs de Hercules il y avait Johan Ekeblad, qui, dans une lettre du 12 avril 1654, enrichit encore les descriptions imagées de la mentalité française en évoquant un coq de bruyère qui, sot comme un Français, retourne sur le lieu des combats où gisent toujours ses camarades tués. Mais ne se contentant pas de cela, Ekeblad emprunte quelques tournures au portrait de Flättia fait par Stiernhielm pour lancer encore des piques aux Français.

Le poème anonyme célébrant le mariage du comptable Olof Tiller (1676) n’est pas non plus très indulgent ; les femmes y sont prévenues contre les manières françaises, y compris les faux compliments : « Franske Comportementer » et « falska Complimenter ». Jusque dans le lointain Simbirsk en Russie, les prisonniers suédois connaissaient la frivolité et l’immoralité françaises :

Seen hade wij besedt Franckrijkes stålta städer,

Samt hufwudsta’en Paris ; hwarsom man uti kläder

Hwar månad skifftar om ; thet ena modet haar

Knapt början fått, förr än thet åter ända taar :

Wij hade dantza lärdt the nya Menuetter,

Ensuite, nous avons visité les villes glorieuses de France

ainsi que Paris, la capitale, où les vêtements

changent d’aspect chaque mois ; une mode a

à peine commencé qu’elle est à nouveau dépassée.

Nous avions appris à danser les nouveaux menuets,

Sedt huru listigt som then kloka hustrun sätter

Uppå sin fromma man Actaeons höga skiölt,

Fast hon i nya låås, och han sielf skiltvackt hölt.

vu avec combien de ruse la femme avisée fait porter

à son pieux mari le haut bouclier d’Actéon

bien qu’elle soit derrière des verroux nouveaux, et que lui-même monte la garde.

(« Så är, min Palmfelt, man nu i Sembierskij gåra », in : Anon. : « Sånger af en svensk fånge i Simbirsk », dir. M. Weibull, in : Bidrag […]. Ur Lunds universitets handskriftsamling, I, Lund, 1868. Nouv. publ. in : Samlade Vit terhetsarbeten af Svenska författare från Stjernhjelm till Dalin, dir. P. Han selli, 11:1, Uppsala : Hanselli, 1869, p. 1. Notre traduction).

 

La dépravation des mœurs en France avait été étudiée sur place par le futur évêque de Skara, Jesper Swedberg, grand défenseur du suédois.Dans Lefwernes Beskrifning (Autobiographie, 1729), il accroche le lecteur en racontant comment, à son arrivée à Paris en 1684, on l’hébergea dans le bordel le plus infâme de la ville, « thet argesta horohus i staden ». Mais, nous assure-t-il, il en est sorti tout comme il y était entré, c’est-à-dire sans tache : « Men obefleckiad kom jag thit, och obefleckiad tädan ». Certes, Swedberg a aussi vu beaucoup de choses dignes de son admiration pendant son séjour, mais il semble que la peur que l’immoralité française ne soit contagieuse – dans tous les sens du mot – l’emporte :

Omnes opes suas Svecia Parisiis impendit. Et omnia vitia et voluptates suas Parisii in Sveciam invexerunt. La Suède a gaspillé toutes ses richesses à Paris, et, en contrepartie, les Parisiens ont apporté tous leurs vices et plaisirs en Suède.

(Swedberg [note 27], p. 82. Notre traduction).

Nous avons là un thème sur lequel Swedberg a brodé dans son sermon de la Saint-Jean de 1687, prononcé dans la chapelle du château royal de Stockholm avec l’approbation gracieuse du roi Charles XI. Swedberg rend compte de ses mobiles dans Lefwernes Beskrifning :

Gud låte thet afguderi wi bedrifwe med Franckrike, jag wille säija ; at alt hwad Fransöskt är, thet skal gella, thet skal gå öfwer alt, högdt achtas och dyrckas, lika som thet wore kommit neder af himmelen : at sådant, säger jag, icke droge öfwer land och rike en obotelig skada, och yttersta förderf. À Dieu ne plaise que notre idolâtrie pour la France, et par là je veux dire que tout ce qui est français doit prévaloir, et cela sur toute autre chose, être vénéré et adoré comme descendu du ciel ; que cela, dis-je, ne cause pas à notre pays une blessure inguérissable et le plus grand dommage.

(Swedberg [note 27], p. 82. Notre traduction).

On comprend alors que certains de ses auditeurs l’aient estimé plus digne de prêcher devant les paysans que devant les grands, comme il nous le fait savoir.

Après avoir écouté ces voix qui prônaient la prudence à adopter à l’égard de l’influence étrangère, nous pouvons constater que celui qui, au cours du xviie siècle, a sans doute le mieux réussi à éviter les pièges que constituaient respectivement le göticisme et la servitude culturelle, c’est le disciple de Stiernhielm, Samuel Columbus. Dans En Swensk Orde-Skötsel (Défense et développement du lexique suédois), dont il existe seulement des copies, il veut rendre au suédois sa force et sa pureté d’autrefois, mais, pareillement à Skogekär Bärgbo, il pense qu’on doit le faire en respectant l’usage courant. Dans la langue savoureuse du baroque, ce voyageur en France et admirateur de Corneille et de Molière, qu’il avait l’intention de traduire en suédois, plaide pour la modération :

Jag finner i gemeen twå slags lyten hoos folken. Däd ene, at estimera ingen ting annat än sitt egit, Däd andre, at estimera ingen ting annat än de främmandes. Je trouve en général deux sortes d’infirmité chez les gens. L’une consiste à ne rien estimer qui ne vous appartienne, l’autre à n’estimer que ce qui appartient à des étrangers.

(Columbus [note 28], p. 11. Notre traduction).

Il avait déjà développé son idée :

Somlige äre så granlagade i örat, at om de få höra ett främmande ool i Swenst taal, så slå de Alarm ginast. Samtåcke om de få si ett Latinst eller Fransyst oohl i en Swensk sckrift, är däd strax en för-argelse klippa, kalla däd glimmande tallgklimp i en Bloo-korf […] ok huad Oqwädins ord meer, de påbörda den stackars främlingen.

Meg tyckes at deras omdöme bör fulle lofwas, så wida däd här-rörer af en ifwer för wårt fädernesland ok dess ähra. Dock bör däd i någon måtta lämpas ok limiteras.

Certains ont l’oreille si fine que, s’ils entendent un mot étranger dans un discours en suédois, ils sonnent immédiatement l’alarme. De même, s’ils voient un mot latin ou français dans un écrit suédois ; c’est tout de suite une montagne qui excite la colère, et on le qualifie de morceau de gras luisant dans un boudin […] et autres termes injurieux dont on charge le pauvre étranger.

Il me semble que leur jugement est louable tant qu’il est dicté par un zèle pour notre patrie et sa gloire. Pourtant il doit être dans une certaine mesure modéré et limité.

(Columbus [note 28], p. 4-5. Notre traduction).

Les premières tentatives en vue de promouvoir le suédois en fondant une académie suivant des modèles italiens et français avaient été encouragées par la reine Christine, mais elles avaient échoué et la responsabilité de la défense de la langue revenait, comme auparavant, à la chancellerie royale. Ce n’est qu’avec Kungliga svenska Vetenskapsakademien (L’Académie royale suédoise des sciences, 1739) qu’une institution officielle s’est chargée de cette tâche jusqu’à la fondation de Svenska Akademien (L’Académie suédoise) en 1786 :

§. 5. Svenska Språkets upodlande blifver således et af Academiens Ögnemärken, hvilket ock uti skriffter, tryck, och vid alla offentelige sammankomster endast och allenast bör brukas. §. 5. La défense et le perfectionnement de la langue suédoise resteront ainsi l’un des points de repère de l’académie, et c’est la seule langue qui doive être utilisée dans les écrits, les imprimés et toutes les réunions officielles.

(KONGL. MAJ : TS Nådigste STADFÄSTELSE På SVENSKA VETE NSKAPS ACADEMIENS GRUND-REGLOR.[…] 1741, Stockholm, 1795, CAP. I. Cf. Bengt Hildebrand : « Bilaga 2 […] », in : Kungl. Svenska Vetenskaps Akademien. Förhistoria, grundläggning och första organisation, Stockholm : Kungl. Vetenskapsakademien, 1939, p. 773. Notre traduction).

Or, il faut ajouter que ni Vetenskapsakademien, ni plus tard Vitterhetsakademien, n’ont poussé l’ardeur linguistique jusqu’à interdire absolument tout emploi d’une langue étrangère lors de leurs réunions, puis qu’une telle exigence aurait exclu des membres étrangers et aurait par conséquent été contraire aux fins des deux académies.

Svenska Tungomåls-gillet (La Corporation de la langue suédoise), une petite association qui, elle aussi, travaillait pour la défense de la langue maternelle dans les années 1740, donna son point de vue sur la négligence linguistique régnante en déclarant entre autres choses :

Menn när desse utländingar flyttade hit införde de ock med sig de länders språk, som de kommo ifrån. Dem behöllo de till sitt bruk, ock den allvarsama Svenskan slapp att betjena dem. Hon blef ej så mycket vårdad. Hennes otjenlighet dertill består derföre blott uti hennes landsmäns ovana. Om de ville så flitigt skrifva älskogs sedlar, krus bref etc. på Svenska, som de det göra på Franska, jag är viss på, hon skulle snart blifa skickelig till alt i hop. Mais lorsque ces étrangers se sont installés ici, ils apportaient la langue des pays d’où ils venaient. Ils en gardaient l’usage, et l’austère suédois était dispensé d’être à leur service. Il n’était guère cultivé. Par conséquent, son manque d’utilité dépend seulement du peu d’habitude qu’ont ses compatriotes de l’utiliser. Si ceux-ci s’appliquaient à écrire des billets doux, des lettres cérémonieuses, etc. en suédois avec autant d’ardeur qu’ils le font en français, je suis certain qu’il serait bientôt propre à tout cela.

(Anon. : « Anmärkningar, om Svenska språkets egenskaper […] 1749 », Svenska Tungomåls-gillets papper, N. 26, Archives de l’Académie suédoise, Autografsaml. 5, (manuscrit, non paginé), p. 1-2 de feuille no 12. Notre traduction). 

 

Olof von Dalin est sans doute celui qui, en tant qu’individu, a fait le plus pendant le xviiie siècle tout entier pour défendre le suédois et les Suédois contre les affectations étrangères, linguistiques ou autres. Sa revue Then Swänska Argus (L’Argus suédois, 1732-1734), devenue très populaire et influente, est rédigée en un suédois si aisé et si naturel qu’elle est censée commencer une nouvelle époque dans l’histoire de notre langue. Chez Dalin reviennent des personnages que nous connaissons déjà depuis le siècle précédent : le petit-maître et son baragouin, persiflés dès l’œuvre de jeunesse Bref-Wäxling mellan Ragvald Pik, och herr Silfver-spasser-klinga (Correspondance entre Ragvald Pik et Monsieur Silfver-spasser-klinga, où le dernier, en snob et parvenu qu’il est, préfère les langues étrangères qu’il trouve plus douces que notre misérable et odieux suédois : « hwilka äro douçare, än wår odieusa och miserabla Swenska ». Le même sujet sera traité dans Argus n° 45 (1733), où, sous une forme allégorique et d’une manière qui évoque Stiernhielm, Dalin dénonce l’injuste traitement de la langue maternelle, déplorant sur un ton tranchant, les brumes de l’ignorance qui couvrent la nation de pied en cap : « detta dumhets Töknet sträcker sig från Fotebiället til Hiässan af den Swenska Kroppen ».

Les contributions culturelles de Dalin ne se limitaient pas aux seuls domaines journalistique et littéraire. En tant que secrétaire de la Vitterhetsakademi de Louise-Ulrique, il était en outre, à titre officiel, un des responsables du programme de la reine pour la promotion de la langue et de la littérature suédoises.

Nous avons déjà signalé la popularité du snob débitant des platitudes dans un curieux baragouin, type qui apparaît dans la littérature comique du xviie et du xviiie siècle. Il est cependant à noter qu’un tel personnage pouvait, parfois, avoir d’autres fonctions que celle de divertir, comme c’est le cas du comte Hurtig dans la comédie de Carl Gyllenborg intitulée Swenska Sprätthöken (Le Petit-maître suédois, 1737). Cette pièce peut aussi être vue comme une contribution au débat qui a eu lieu entre différentes factions dans le pays, débat provoqué autant par les conflits d’intérêt parmi les nobles que par des différences d’opinion concernant la politique étrangère ; lors de la publication de Swenska Sprätthöken les relations politiques entre la Suède et la France s’étaient bien compliquées. Descendant d’une ancienne famille noble, le comte Hurtig, dégénéré, a gaspillé tout son argent à Paris – la terre promise de la syphilis, ce texte, comme tant d’autres, nous l’apprend. La pièce commence par une scène où ce bouffon est réprimandé par le baron Stadig pour son manque de patriotisme :

Grefwe Hurtig. – Je vous demande pardon, mon Cousin, je ne vous ai pas vu.

Baron Stadig. – Tala Swenska Grefwe Hurtig.

Grefwe Hurtig. – Jag hoppas min Cousin har intet redan glömt sin Fransyska som han lärde i Paris.

Baron Stadig. – I wet Cousin at jag war alt för kort tid i Paris at kunna lära något där, dessutan hade jag lärt så mycket af Fransyskan och af andra främmande Språk, som jag behöfde förr än jag reste ut, men jag brukar dem alla som min kappa endast i nödfall, mitt Moders-mål har altid förträdet hos mig.

Le comte Hurtig. – Je vous demande pardon, mon Cousin, je ne vous ai pas vu.

Le baron Stadig. – Parlez suédois, Comte Hurtig.

Le comte Hurtig. – J’espère que mon Cousin n’a pas déjà oublié le français qu’il a appris à Paris.

Le baron Stadig. – Vous savez, mon Cousin, que je suis resté à Paris trop peu de temps pour pouvoir y apprendre quoi que ce soit ; de plus, en français comme en d’autres langues étrangères, j’avais appris ce qui m’était nécessaire avant de partir, mais je m’en sers comme de mon manteau uniquement en cas d’urgence ; je privilégie toujours ma langue maternelle.

Grefwe Hurtig. – Fort bien ma foi, så brukas Fransöska af min Cousin endast i nödfall, man kan döma der af, at sedan han kommit i denna dumma Climaten han förlorat le bon gout, ce pli, cet air noble & degagé, cet air par Excellence !

Baron Stadig. – Hwem kan tåla, Cousin, at I talar så om Ert Fädernesland ; Wi äre fuller intet så wisspute här, som de äro utom lands, men intet derföre mera dumma ; […]

Le comte Hurtig. – Fort bien ma foi, le français est donc utilisé par mon Cousin uniquement en cas d’urgence ; on peut en conclure que, depuis qu’il est arrivé dans ces climats maussades il a perdu le bon goût, ce pli, cet air noble et dégagé, cet air par Excellence !

Le baron Stadig. – Qui peut souffrir, mon Cousin, de vous entendre parler de la sorte de votre patrie ; nous ne sommes sans doute pas aussi légers ici qu’ils le sont à l’étranger, mais nous n’en sommes pas plus sots ; […]

(Gyllenborg [note 38], p. 2-3. Notre traduction).

L’indignation du baron Stadig semble avoir été partagée par beaucoup, et il paraît que, dans les années 1730, Stockholm avait vraiment l’ambition d’imiter Paris, du moins si l’on en croit Det Lystra Och Belefwada Stockholm (Le Stockholm illustre et mondain) d’Anders Odel. En tout cas, ces propos ne sont pas récusés par les deux protagonistes de Baron Sjelfklok Och Fröken Granlaga Comédie, de Johan Stagnel (1753), qui pendant la phase critique d’une demande en mariage, échangent les répliques suivantes, teintées de désespoir :

fröken.

Ja, det är sant, at Min Far har positivement så beslutit, och at det måste ske, om man ej finner något moïen, at göra dess dessein til intet, hwar om jag ärnar deliberera med min Mor, til dess Baron Alfvarsam kommer rättnu hit, at göra visite hos min Far.

Baron Sjelfklok.

Jag måste då gå bort. Men considerera, Min Nådiga Fröken, at toute mon espérance är stäld emellan lifwet och döden, som endast dependerar af lyckligt utslag i denna saken ; ty går det olyckligt, så är jag pour jamais perdu, och mitt förtreteliga lif skall, la peste me creve ! icke en timma mer röra denne kroppen, utan ****

mademoiselle

Oui, c’est vrai que mon père a positivement décidé de la sorte, et qu’il faut que cela soit, à moins qu’on ne trouve un moyen de contrarier son dessein, ce dont je vais délibérer avec ma mère, jusqu’à ce que le baron Alfvarsam vienne ici, dans un instant, rendre visite à mon père.

Baron Sjelfklok

Il faut donc que je m’en aille. Mais, Mademoiselle, veuillez considérer que toute mon espérance est entre la vie et la mort, et ne dépend que d’un dénouement heureux de cette affaire ; car si l’issue est malheureuse, je suis pour jamais perdu, et dans ma misérable vie, la peste me creve ! mon corps ne bougera pas une heure de plus, mais ****

(Johan Stagnel : Baron Sjelfklok Och Fröken Granlaga. […], Stockholm :Nyström, 1753, p. 42-43. Notre traduction).

Certains écrivains ont donc choisi de suivre le précepte d’Horace « ridentem dicere verum », comme il convenait à un auteur de comédies ou de satires, cependant que Krister Reuterholm, dans un discours au parlement en 1765, jette l’anathème sur la perfide et frivole nation française. À la base de cette prise de position, il faut voir, selon A. Blanck, des divergences politiques et religieuses opposant l’entourage francophile de Louise-Ulrique à « un courant d’orthodoxie radicale, bourgeoise et cléricale, qui tient de près à la politique du parti des Bonnets [c’est-à-dire des anglophiles] après 1760 ». Et Blanck ajoute : « La hargne du ton montre la violence du conflit, mais on voit bien que, par delà l’esprit de parti, toute une vue morale se fait jour » :

Denna nationen… [Frankrike] hafva vi karesserat, admirerat, och imiterat ända in till och med alla detta folkslags öfver hela världen bekanta och smittande dårskaper, åtbörder, smak, tycke, klädbonad, reverenser, superficialité i vetenskaper och sofistiska sätt att resonera. Vi hafva öfvergivit och förakta nu den svenska tarfligeheten, sedernas ärbarhet, en viss severité i tänkesättet, soliditet, drift, outtröttlighet, härdighet, stånd-aktighet och arbetsamhet. Den gamla bergfasta förtroliga vänskapsplägningen, som var beledsagad med en öppenhjärtig, öm, okonstlad och redlig ordhållighet samt umgänge, är förvänd i krus, tomt fjäs, komplimenter, förbehållsamhet, bak-slughet, falskhet […] cette nation… [la France] nous l’avons caressée, admirée, nous l’avons imitée jusque dans ses folies connues du monde entier, ses absurdités contagieuses, ses gestes, son goût, ses manies, ses vêtements, ses révérences, sa superficialité en fait de science, ses raisonnements sophistiques. Nous avons abandonné et méprisons la simplicité suédoise, l’honnêteté des mœurs, une certaine sévérité de la pensée, une solidité, un élan, une ardeur au travail, une ténacité, une persévérance, une activité qui étaient nôtres. Notre vieille conception solide et confiante de l’amitié, génératrice de relations franches, ouvertes, affectueuses sans affectation, et fidèles à la parole donnée est remplacée par les cérémonies, les vains empressements, les compliments, les restrictions mentales, la dissimulation, la fourberie […]

(Reuterholm d’après Anton Blanck : Bellman vid skiljovägen […], Stock holm : Gebers, 1941, p. 87-88. Trad. dans Blanck [note 40], p. 59-60)

Que ce faible notoire des Suédois pour tout ce qui était étranger, et notamment français, soit nuisible à la nation est une idée développée davantage dans Undersökning om de fölgder hvarmed inhemskt språks förakt verkar på folkets seder (Examen des conséquences qu’a le mépris de la langue maternelle sur les mœurs du peuple), publié anonymement à Stockholm en 1770 par Pehr Adrian Gadd, professeur à Åbo. Sa colère, qui semble nourrie d’un patriotisme coloré de göticisme, frappe tous les rénégats de la patrie, « Fosterlandets affällingar », qui, par le mépris de leur propre langue et par leur ardeur à en apprendre d’autres, ouvrent leur cœur à des mœurs velches ; le reste du peuple en est contaminé et la corruption se généralise. À l’instar de Reuterholm, l’auteur voit dans cet aveuglement la racine de beaucoup de maux dans la société contemporaine, et ceux qui en souffrent le plus sont les jeunes qui, trop tôt, sont obligés d’apprendre le français :

Igenom en slik, så kallad förnäm och på skadeliga fördomar bygd upfostran, tilvänjas Barnen redan ifrån deras spädaste ålder, at blifva trälar af utländska seder och tankesätt : de tilskapas mera, at blifva undersåtare för främmande Herrskap, än sitt egit Fosterland : hos dem afkyles härigenom den i menlösa barna-hjärtat inplantade öma kärleken til sina Medbröder i Samhället, och de ledas ifrån deras första ingång i verlden på irriga tankar om Borgerlig dygd samt en sanskyllig heder och ära

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Avec une telle éducation, dite élevée et fondée sur des préjugés nuisibles, les enfants s’habituent dès leur plus jeune âge à être esclaves des manières d’être et de penser étrangères : ils sont formés à devenir les sujets de maîtres velches plutôt que ceux de leur patrie ; le tendre et fraternel amour de leurs concitoyens greffé sur leur innocent cœur d’enfant en est refroidi, et on implante dans leur esprit dès leur naissance de fausses idées de ce que sont la vertu civique, le véritable honneur et la vraie gloire.

(Gadd [note 41], p. 27. Notre traduction).

Cette éducation dénaturée fait naître un dédain pour la langue maternelle qui devient ainsi synonyme de langue barbare, et le seul moyen de changer cet état des choses consiste en une défense consciente de la langue :

Ville vi afskudda oss vidhäftade fördomar och nedlägga allenast hälften så mycken möda til egit Landsspråks rykt och upodling, som vi nu använde, af et blindt mode och tycke, at lära Fransyskan, skulle vi lätt igenfinna i vårt egit modersmål alla de fördelar, som nu tilläggas Fransyskan. Si nous voulions nous défaire de préjugés tenaces et consacrer à la défense et au perfectionnement de notre propre langue ne serait-ce que la moitié des efforts que nous faisons maintenant, en suivant aveuglément la mode, pour apprendre le français, nous trouverions facilement dans notre langue maternelle tous les avantages maintenant attribués au français.

(Gadd [note 41], p. 35. Notre traduction).

Une aversion comparable est exprimée par le poète et critique Olof Bergklint, devenu le précepteur de Johan Gabriel Oxenstierna. Dès sa thèse De Habitu Linguae Svecanae in Poësi, et plus tard dans son poème Svenska Språket (La Langue suédoise) publié dans Vitterhets Öfningar III (Essais littéraires), il avait critiqué l’influence française, et, en privé, il manifestait une exaspération devant les emprunts au français qui fait penser à la violence de jugement d’un Thomas Thorild :

Mot gallicismer är jag en så mycket större fiende som de tyvärr utom dess taga nog öfverhand, emedan minsta delen af de förnäma kunna rätt Svenska : och jag ville ej at Du skulle hielpa til at autorisera denna språkohyra. Je suis d’autant plus ennemi des gallicismes que ceux-ci, hélas, l’emportent parce qu’une minorité de gens d’élite maîtrise le suédois ; et je ne voudrais pas que vous aidiez à laisser faire cette vermine du langage.

(Lettre de Bergklint à J.G. Oxenstierna du 19/10 1773. Cité d’après Martin Lamm : Johan Gabriel Oxenstierna. […], Stockholm : Geber, 1911, p. 110. Notre traduction).

Oxenstierna, le jeune élève de Bergklint, écouta ce conseil et se révéla capable de faire la distinction, dans sa riche production littéraire, entre les ouvrages écrits en français et ceux écrits en suédois.

Eu égard à tous ces témoignages unanimes, il est difficile de comprendre comment, dans un discours à Vetenskapsakademien en 1772, Carl Rudenschöld pouvait prétendre que, à l’encontre de l’époque de la reine Christine où l’on avait un grand faible pour les emprunts au français, on évitait désormais ceux-ci avec soin puisqu’ils étaient considérés comme des fautes. Que ces propos-là soient curieux, c’est le moins qu’on puisse dire, vu aussi le langage employé dans les documents officiels aussi bien que les documents privés de l’époque. C’est plutôt après l’assassinat de Gustave III en 1792 que la position du français est vraiment remise en question – surtout par ceux qui étaient attirés par les cultures allemande et anglaise. Le mondain Stockholm n’est plus le centre culturel évident. Les villes universitaires de Lund et d’Uppsala, où entre autres Erik Gustaf Geijer, Esaias Tegnér et Benjamin Höijer sont installés, sont désormais capables de lui disputer le premier rang dans le domaine de la culture, et maintenant commence un processus qui, au début du xxe siècle, aura réduit la langue française à une écume à la surface de notre langue de la conversation, « skummet på vårt umgängesspråks yta », pour citer le linguiste et professeur Esaias Tegnér, petit-fils du poète du même nom.

Aujourd’hui, le français n’a même pas ce rôle insignifiant, et son influence sur notre langue peut être qualifiée d’inexistante. Si l’on exprime parfois une inquiétude au sujet de l’avenir du suédois qui rappelle les propos du xviie et du xviiie siècle cités dans le présent article, c’est désormais l’anglo-américain qui en est la cause.


Margareta ÖSTMAN est docteur ès-lettres, université de Stockholm, département de français, d’italien et de langues classiques, SE-10691 Stockholm, Suède ; Hans ÖSTMAN est docteur ès lettres.

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