la-culture-francaise-en-russie-1700-1900-haumant-emile-1910
La Culture française en Russie (1700-1900) Haumant, Émile (1859-1942) Éditeur : Hachette (Paris) Date d’édition : 1910

Avant-propos

Il y a deux siècles que la culture française a pénétré en Russie pour y faire une fortune que nous admirons, mais de confiance, car, jusqu’à présent, les historiens n’en ont retracé que des épisodes. J’ai tâché d’en suivre l’histoire d’époque en époque, aussi complètement qu’on le peut en cinq ou six cents pages, c’est-à-dire, en définitive, d’une façon fort sommaire.

Mon lecteur français trouvera que j’ai trop glissé sur les détails qui, justement, l’intéressaient le plus; de son côté, le Russe, qui sait que « le bien et le mal viennent sur le même traîneau », me soupçonnera d’avoir laissé tomber du nôtre, exprès, nos sous-produits les moins louables. Le fait est que dans « l’étrange aimant de la France 1 », j’ai recherché surtout les raisons de l’esprit et du cœur; je dirais « celles qui ont civilisé », si je ne craignais de rappeler aux Russes les Français qu’ils accusaient, jadis, de vouloir les dresser sur leurs pattes de derrière.

ÉMILE HAUMANT.

  1. Rostoptchine.

CONCLUSION (16 pages)

L’influence française en Europe et en Russie : ses causes générales, locales. Celles qu’on fait venir de la politique ou de la géographie. La France moyenne de l’Europe. La clarté française et l’esprit de propagande. La ressemblance supposée des Russes avec les Français : leurs points d’opposition, de contact. La gallomanie des uns, le russophilisme des autres : leur rencontre. L’avenir : la transformation des deux pays et ses effets possibles.


Dans les deux siècles de vie russe que nous venons de parcourir, nous avons constaté la prédominance à peu près continue des influences françaises. Comme on chercherait vainement un autre pays où leur action eût été aussi longue et profonde, il faut croire que la Russie a eu des raisons à elle de s’attacher à nous plus que les autres n’ont fait. Causes générales, causes particulières, il faut les réunir, en dégager, s’il se peut, l’élément essentiel, juger leur œuvre, se demander enfin ce qu’il en restera demain.

On sait que jadis les observateurs, et surtout ceux du dehors, insistaient beaucoup sur les raisons d’ordre politique. Pour le Napolitain Algarotti, « les armes victorieuses de la nation » ont contribué, plus que tout le reste, à la propagation de notre langue et de nos idées. Pour Schwab, un peu plus tard, c’est un fait considérable que l’élévation sur le trône des Césars, à Vienne, d’un prince de la maison française de Lorraine. Pour l’un comme pour l’autre, « Versailles a préparé les voies à Paris », et le fait est que la majesté de Louis XIV s’est imposée à toute l’Europe, et qu’au xvmC siècle la France en est encore la monarchie la plus puissante. Il est naturel de croire que nos armées ont attiré les regards des peuples, non seulement sur elles-mêmes, mais encore sur tous les actes de notre vie.

Pourtant on remarque, sous Louis XV, que notre prestige politique diminue, et que celui de nos idées, de nos modes, de notre langue, grandit toujours. C’est donc que l’un ne dérive pas de l’autre, et que, selon l’expression de Rivarol, « la France agit contre ses intérêts et méconnait son génie quand elle se livre à l’esprit de conquête ». On n’en doute plus quand la France napoléonienne est maîtresse du continent, et que cependant l’empire de notre littérature s’y écroule. Plus tard, quand nous regagnons de l’influence sous les gouvernements sans éclat qui suivent Napoléon, le prince Viazemski traduit l’opinion de l’Europe en disant que, ce qui vient de l’épée étant toujours repris par l’épée, « si l’empire intellectuel de la France subsiste toujours, c’est qu’il s’est formé quand le peuple français ne s’occupait pas de politique ».

Pour les Russes surtout, c’est là une vérité évidente. Au xviie siècle, leur État et le nôtre se sont, presque constamment, ignorés ou combattus; la plupart de nos hommes d’État tenaient pour le comte de Broglie contre le chevalier Douglas, qu’au lieu de nous assurer l’alliance russe, « en éclairant cette nation encore sauvage, en nous l’assujettissant par la civilisation et l’élégance. », il serait plus court « de la laisser dans l’état de nullité où elle est ». Ce dédain de la Russie, combien de fois ne l’avons-nous pas trouvé chez nos politiciens, même récents? d’autre part, combien d’aversion aveugle pour la France n’y a-t-il pas eu dans la Russie officielle, et du xvme siècle, et surtout du XIXo! Assurément, si le développement de la culture française en Russie n’avait dépendu que des gens en place, ici ou là-bas, il ne serait pas allé loin.

Il y a, par contre, des États qui ont favorisé le progrès de la Russie, et justement, selon l’expression de Douglas, pour « se l’assujettir » ; ce sont les États allemands. Chambellans, généraux, professeurs, impératrices et sages-femmes S ils ont tout fourni à la Russie. A l’influence de ces missionnaires s’est ajoutée, dans l’Empire même, celle des Allemands des provinces baltiques, et l’une et l’autre sont loin d’être épuisées; on s’en convaincrait vite avec une simple collection d’annuaires. Or, qu’ont-elles donné à la Russie? Sans doute, pour une part, le développement de ce que Bakounine appelait l’Empire knoutogermanique ; mais, beaucoup moins, celui de la nation ellemême. Dès qu’elle a pu choisir entre les cultures, elle s’est détournée de l’Allemagne, de sa langue, de ses livres, de ses mœurs. C’est, disent les Allemands, que, paresseux et frivoles, les Russes étaient prédestinés à la corruption welche ; à quoi les Russes répondent que les Allemands ont assumé, en Russie, le rôle de sbires du pouvoir; que, par servilité naturelle, ils en ont exagéré l’odieux; qu’ils sont brutaux, qu’il fallait un colonel Schwartz pour cracher à la figure des vétérans du régiment Préobrajenski ; que leur joie est de dénigrer odieusement les autres races ; que, d’ailleurs, même avec des qualités, ils sont insupportables. Herzen, demi-allemand par sa mère, se plaint qu’à Londres, où les réfugiés politiques devraient se sentir les coudes, on ne puisse voir les Allemands, à cause de leur pédantisme, de leur indiscrétion, de cette simplicité qui n’est pas la sincérité. Les Français ont d’autres défauts, et nous savons si Herzen se prive de les leur reprocher; pourtant, c’est toujours à eux qu’il revient.

C’est donc en dehors des liens entre les États qu’il faut chercher les causes qui créent, entre les peuples, la sympathie et l’influence.

On a voulu faire intervenir la géographie. La France, a-t-on dit, est une moyenne de l’Europe : elle réunit, de Dunkerque à Marseille, ces traits du Nord et du Midi que les autres isthmes européens écartent de Trieste à Hambourg; de Pétersbourg à Odessa. De plus, les races se sont mêlées, sur son sol, plus que partout ailleurs; nous sommes, et l’homo europteus venu du Nord, et l’homo mediterraneus, et même cet Européen « géologique » dont les vestiges ne sont nulle part si curieux que chez nous. Il en résulte que, chez nous, un étranger n’est jamais tout à fait dépaysé; que, même après s’être choqué d’allures différentes des siennes, il y trouve le trait commun qui lui permet de prendre pied, voire de prendre racine, et qui, finalement, selon l’expression de Novikof, le fait « dévorer tout vif » par le milieu français ! Il en résulte encore, comme l’ont dit Schwab et Rivarol, comme l’a répété Nietzsche, « une demi-synthèse du Nord et du Midi qui fait comprendre au Français bien des choses qu’un Anglais ne saisirait jamais ». Nous avons, en effet, souvent servi de médiateurs entre les peuples; nous avons porté en R ussie beaucoup d’idées qui n’étaient pas nôtres, et la jeune littérature russe a conquis le monde en passant par Paris. La cause de notre influence serait donc que nous sommes les plus Européens des Européens.

Mais comment se peut-il alors qu’on nous reproche d’être obstinément fermés aux idées des autres? Notre incapacité de rien comprendre à l’étranger, hors ce que nous y avons importé, est légendaire en Europe : Herzen et Tourguénief — pour ne citer qu’eux — ont souvent ri de notre esprit étroit, et nous savons bien qu’ils n’ont pas toujours eu tort1. Faut-il nous croire la propriété singulière de faire comprendre aux autres même ce que nous n’avons pas compris, et sommesnous, selon l’expression de Bjôrnstjern BjÕrnson, semblables à ces poissons phosphorescents qui éclairent le fond de la mer, mais n’ont pas d’yeux2?

Le fait est que cette phosphorescence existe, et qu’elle s’appelle la clarté française. L’Europe occidentale la connaît depuis longtemps 3 : en Russie, chaque génération en a fait l’éloge ; au XVIIIe siècle, Karamzine louait Voltaire d’avoir été compris par tout le monde*; au XIXc, Nicolas Tourguénief constatait que nos lois sont les plus claires du monde, même pour des Allemands 5 ; hier encore, Koudrine affirmait que n’importe quel livre, bien traduit en français, en devient plus clair 6. Mais tout cela, ce n’est que la constatation du fait; d’où peut-il venir?

Pour la plupart des étrangers, la cause en est dans notre langue « limpide comme le cristal ». Les Russes reprendraient volontiers cette expression de l’Italien Sergi. Le français n’a pas de déclinaisons, dit Novikof; l’accent y est fixe; la conjugaison, un peu touffue pour les Russes, tend à se simplifier; les mots n’étant ni trop longs ni trop courts, on les retient mieux que ceux des autres langues, et sans doute il se trouvera quelque jour un ministre audacieux pour rendre raisonnable leur orthographe. Koudrine illustre ces éloges d’exemples pris à l’allemand ou à l’anglais; il cite l’adresse des citoyens de Bade à leur Grand-duc, en 1848 : « 0 du der du die das badische Volk begluckende Konstitution gegeben hast. », et la phrase fabriquée par Addison : « My Lords, with humble submission that that I say is that th.at that that gentleman has advanced is not that that he SiIOUld have proved to your lordships. ». Jamais, continue-t-il, la prose française ne produira de tels monstres : toujours claire, ferme et précise, elle est « l’idéal de la prose humaine », ou, comme disait Pouchkine, « la langue de la raison ».

Mais est-ce parce que nous nous rappelons certaines phrases qui ne méritent pas les éloges de Koudrine? En général, nous croyons moins, nous Français, à l’outil qu’à l’ouvrier. « Ce sont nos excellents artistes, dit Voltaire, qui font prendre notre pierre pour de l’albâtre ». Mais pourquoi se donnent-ils tant de mal? On nous dit bien que « l’âme française est nette, adroite, et claireB » ; que toute son envie est de « saisir agilement une notion nette, que l’on puisse traduire du premier coup en une autre, et celle-ci de même » ». Mais la satisfaction de cette envie nous coûte un effort souvent pénible dont nous voyons les autres se dispenser. Pourquoi ne suivons-nous pas leur exemple?

Par courtoisie, peut-être? Notre syntaxe sociale n’accepte pas une syntaxe grammaticale qui rejette le verbe, c’est-àdire le sens, à la fin de la phrase; il ne faut pas que « l’honnête homme » attende pour nous comprendre. Il est exigeant, d’ailleurs, ce lecteur français : « C’est pour lui, remarque Sarcey, qu’Horace a dit que ce n’était pas assez que les poèmes fussent beaux : Dulcia sttnto! ajoutait-il1 ». Or, cet agrément, il le met tout d’abord, de quoi qu’il s’agisse, dans la netteté de l’impression : un Russe a remarqué que notre art, en cuisine, c’est de faire ressortir la saveur naturelle que d’autres s’acharnent à déguiser 2.

Puis, à côté du plaisir du lecteur, il y a celui de l’écrivain lui-même. Le nôtre éprouve une jouissance singulière à voir se former, au bout de sa plume, cette goutte de lumière qu’il va instiller dans un autre esprit. Il en jouit pour sa transparence et, plus encore, pour l’action qu’elle aura. Il compte que, grâce au mot propre, à la phrase lucide, au développement cohérent, sa pensée deviendra celle de son lecteur, et c’est là ce qu’il ambitionne par-dessus tout.

« Le penchant, le besoin, la fureur d’agir sur autrui, est le trait le plus saillant de notre caractère 3 » nous disait déjà Joseph de Maistre. Encore aujourd’hui, pour Koudrine, l’Anglais se perd dans le détail des faits, l’Allemand, dans la spéculation philosophique; le Français, « en retranchant de certaines idées ce qu’elles ont de trop touffu, de trop local », en accroit la portée et la force de pénétration; après quoi, il les lance sur l’Europe comme des bombes, ou, pour revenir à Joseph de Maistre, « comme un bélier poussé par trente millions d’hommes ».

Cet esprit de propagande nous vient-il de nos ancêtres les Gaulois, ou de notre histoire depuis eux? Soldats jadis de l’unité romaine, en avons-nous conservé l’instinct d’un devoir européen ; instinct dont le moyen âge et le christianisme ont tiré les Gesta Dei per Francos, et les temps modernes, la propagande révolutionnaire? Toujours est-il que la France a, « sinon dans les mœurs, du moins dans l’âme, quelque chose de cosmopolite t »; qu’elle comprend, qu’elle sent le mot de Mme Roland sur les mondes dont elle rêve, non pas, comme Alexandre, pour les conquérir, mais pour les aimer. Cet instinct d’amour ou de conquête — c’est tout un — est la cause première de beaucoup des inintelligences qu’on nous reproche; ce qui est matière à simple compréhension, l’idée qui ne peut se mettre au service d’une foi n’existe pas pour nous. Mais, si cet instinct explique, en dernière analyse, l’influence que nous avons exercée sur l’Europe, explique-t-il aussi notre ascendant encore plus grand sur la Russie ?

Quand les Russes nous ont rencontrés, ils étaient déjà passablement dégoûtés de leurs premiers maîtres d’européanisme : ils sont venus à notre culture, d’abord parce qu’elle était la plus répandue en Europe, et qu’ensuite ils se la présumaient plus accessible qu’une autre, en raison de certaines ressemblances entre eux et nous. « Les Allemands ne ressemblent à personne; les Français sont moins honorables, mais ils nous ressemblent; » c’est la grande découverte de Fone-Vizine dans son voyage en France. Depuis, elle est devenue un lieu commun que l’on retrouve jusque dans les propos de table de Bismark; pour lui, Français et Russes sont des peuples « féminins », donc inférieurs.

Puis la science s’en est mêlée ; elle a constaté que les Gaulois de César 3 ressemblaient beaucoup aux Russes, que les uns et les autres étaient des brachycéphales bruns, mêlés d’ailleurs de dolichocéphales blonds ; elle en a conclu aussitôt qu’il existe une race « celto-slave w.

Ces arguments prendront place un jour à côté de ceux par lesquels, au XVIIIe siècle, on démontrait l’identité des Périgourdins et des Russes. Où est, en effet, le Français qui nous résume? Le Russe qui lui ressemble, est-ce le Cosaque des steppes, le moujik du nord, le noble dont l’ancêtre est venu on ne sait d’où, le moujik dont le village, autrefois, parlait finnois?

Ce Russe sera-t-il demain ce qu’il est aujourd’hui? Raisonner de son caractère, c’est vouloir dessiner le nuage où Hamlet et Polonius voient, en même temps, l’un une forteresse et l’autre un chameau.

En tout cas, les ressemblances dont on parle tant ne sautent pas toujours aux yeux. Nous déplorons la mobilité des Slaves, leur sensibilité frémissante et maladive, leur mysticisme, et dans quelques bouches, ce mot semble un euphémisme pour détraquement. Bien entendu, à tous ces traits nous opposons notre sens de la mesure, notre « clair esprit français », et même « notre haute et ferme raison1 ». Cependant, les Russes parlent des folles têtes françaises comme si les leurs étaient les plus solides du monde 2. Nous leur semblons excessifs comme ils nous le semblent à nous-mêmes, et avec cette circonstance aggravante que nous dépensons notre excès en futilités; nous faisons des mots, des gestes; nous courons après ce Dieu de Và-proposy qui, d’après Viazemski, n’a jamais eu de place dans le Panthéon slave3. Le Russe, lui, médite même ses plus grandes folies, et pendant qu’il se tient le front, « ce singulier oubli de la condition humaine qu’est notre gaîté4 », lui semble un outrage à ses angoisses : il se met alors à nous reprocher tout ce qui, chez nous, n’est pas lugubre et pédant. « Montrez à Moscou la mesure et la tolérance qui plaisent tant dans les Français, dit Botkine ; on vous taxera de frivolnost8 ! » C’est cette lamentable frivolnost qui fait qu’à l’instar de Philinte, notre héros national, nous sommes incapables et de « haines vigoureuses » et d’amour passionné : tout empoisonné que soit notre pays par l’obsession de la femme, il ne connaît pas le mariage d’amour’; Marie Bachkirtsef l’a constaté, et Taine l’avoue, à propos de ce « tendre » Racine qui s’étonnait de rencontrer « un jeune homme fort bien fait, mais amoureux2 ». Bref, nous sommes vieux, réduits, étriqués. « Les Français, fait dire à l’une de ses

héroïnes une spirituelle romancière, les Français ne sont pas tout à fait des êtres humains. Ils me paraissent artificiels, fabriqués selon des formules3. » Que diront alors de nous les « intelligents » qui de loin, sur nos livres, nous ont crus d’éclatants papillons, et ne trouvent chez nous que de ternes chenilles enfermées dans leur cocon?

En définitive, une bonne part des écrits de Russes qui ne sont pas toujours des gallophobes sont consacrés à démontrer qu’il y a un abîme entre eux et nous. Il est vrai que, la démonstration finie, nous les voyons toujours revenir vers nous : le nec tecurn, nec sine te vivere possum que Joseph de Maistre appliquait à leurs rapports avec l’Europe est encore la devise de leurs rapports avec la France. C’est donc que l’accord est non seulement possible, mais naturel entre ces êtres si opposés.

Le fait est que le Russe s’ennuie chez lui, qu’il voyage alors, mais qu’une certaine Europe ne suffit pas à le distraire. Quand il y a suffisamment erré, « comme ces chiens d’Aix-la-Chapelle qui, selon Heine, demandent au passant, de grâce, un coup de pied pour se désennuyer4 », il vient chez nous, et tout d’abord, il y jouit de sa gravité en suivant de l’œil ces étourdis « qui sautillent comme des Assesseurs de Collège ». Ensuite, il lui prend envie de sautiller lui-même : c’est peut-être le moyen de se réveiller tout à fait et de se sentir aussi gai qu’ils ont l’air de l’être. « Je souhaiterais fort, écrit Théodore Khomiakof, que mon frère vînt passer six ou sept mois ici. Il végète à SaintPétersbourg; l’indolence et l’apathie de son caractère y rendent inutile l’activité de son esprit. A Paris, tout l’exciterait.. »

L’inconstance du Parisien devance, en effet, celle du Russe; il n’a plus le temps de se lasser de rien. Autre profit de sa cure parisienne; il apprend à ne plus philosopher éperdument sur des idées et des modes si éphémères. « A Moscou, remarque Botkine, on s’habitue à tout considérer avec le sérieux des pédants » et là-dessus il se plaint du sort qui le prive de nos opérettes2. Combien de fois n’avons-nous pas entendu cette lamentation du Russe exilé sur les fleuves de sa patrie, et combien de fois aussi le cri de joie de Vassili Pouchkine!

Saluez ! Je suis à Paris 1 Je sais enfin ce qu’est la vie3 !

N’oublions pas, d’ailleurs, que le Russe n’est qu’une contrefaçon d’homme du Nord : il est un méridional que les Tatars et Pierre le Grand ont, les uns, poussé, l’autre tiré vers le pôle, et qui n’en a pas pris son parti. La pipe du septentrional lui plaît moins que notre sociable cigarette ; il cause et raille volontiers.

Or, le Français lui est l’interlocuteur toujours prêt qui sait apprécier la cruauté nonchalante de ses plaisanteries et l’art de ses récits, parfois un peu lents, un peu brumeux au début, mais qui vont si bien s’éclairant, s’illuminant jusqu’à l’image finale que notre vivacité n’aurait pas mieux amenée4. Puis, quand nous lui répondons à notre tour, il ne perd rien de notre esprit; il le goûte et parfois non sans surprise, car d’avance, il l’aurait craint un peu fade. « L’épigramme française pique comme un trait, dit Viazemski; la nôtre tape comme un gourdin. Les yeux français aiment les couleurs tendres, changeantes; les yeux russes, les couleurs grossières’ » Pourtant, il s’assimile très bien notre goût — Viazemski lui-même en est la preuve — et s’il se l’assimile, c’est qu’il l’aime. Que de fois nous avons noté sa sympathie pour notre indulgence, pour cette gaîté qui semble, même en moralisant, n’avoir d’autre but qu’elle-même et le plaisir de tous! Il y trouve quelque chose d’humain, de doux qui correspond peut-être, en lui, à des instincts que les rigueurs du climat et du régime avaient à demi atrophiés; il se sent, même à côté de Gaudissart, redevenir un être complet. « A notre table d’hôte, raconte Tolstoï, les plaisanteries se croisaient. nous n’étions ni très spirituels, ni très convenables, mais nous nous sentions hommes. »

Le fait de se sentir homme grâce à des Français vaut bien qu’on leur passe quelque chose. Après tout, leur légèreté n’est peut-être que l’envers d’une qualité. « Un Béotien et un Athénien ne peuvent avoir le même système nerveuxa. » Si nous bavardons, c’est que nous savons causer. « Les Allemands font des déclarations, confient des secrets, enseignent, injurient; quant aux Anglais, ils aiment les raouts parce qu’on n’y cause pas. Le Français seul cause4. » Sa gaîté, et justement parce qu’elle est « l’oubli de la condition humaine », mérite que le Russe, changeant d’avis comme Renan, l’appelle « un apostolat de bonne humeur et de charité8 ». Sa vivacité contribue pour beaucoup à « cette beauté exclusivement française qui consiste en une réunion gracieuse de traits expressifs, légers, spirituels, avec du sentiment, de la vie, de la franchise, qui est plus agréable que la beauté physique » et qui, d’ailleurs, si française qu’elle soit, « se retrouve dans des familles de l’aristocratie polonaise ou russe 1 ». Bref, la conclusion s’impose aux Russes qu’ils ne peuvent pas ne pas aimer les Français.

La faiblesse pour eux nous est aussi naturelle que la faiblesse pour nousmêmes. L’esprit gaulois, avec sa gaité spontanée, sa moquerie, sa rapide compréhension, a beaucoup de points communs’avec le nôtre. Tout cela, ce sont nos qualités, et nous avons aussi ses défauts2.

Fondée ou non, cette croyance devait singulièrement favoriser les progrès de notre culture ; il aurait fallu, pour en détourner les Russes, leur faire exprès mauvaise mine, et nous n’y songions guère. Nous avons dit, sans doute, au premier moment, « Comment peut-on être Russe? » ; mais dès que nous les avons vu apprendre notre langue et partager nos goûts, nous sommes devenus russophiles, nos philosophes tout les premiers; après qu’ils eurent dédié leurs livres à l’Impératrice lointaine, nos gentilshommes lui portèrent leur épée. Était-ce, comme l’a dit Fone Vizine, pour en recevoir des grades ou des gratifications3?

En réalité, nous allions vers le peuple qui surgissait au seuil de l’Orient mystérieux, les hommes de plume — parce qu’ils croyaient trouver en lui la table rase et le disciple docile dont le désir les hantait; les hommes d’épée — pour mener encore la croisade; tous, parce qu’ils lui étaient reconnaissants de sa sympathie, qu’ils lui croyaient le même idéal qu’à nous, et, par conséquent, un glorieux avenir : l’homme de l’avenir, c’est toujours celui qui nous ressemble. Puis le XIXC siècle nous a apporté de nouvelles raisons de nous intéresser aux Russes : nous avons mieux connu l’amabilité de leur accueil, la séduction de la verve originale qui, dans leur esprit, s’unit parfois à la culture la plus raffinée; nous avons aimé leur humeur aventureuse, où nous avons cru retrouver les Français d’autrefois, et, d’autre part, leur générosité, leur tout-humanité, comme disait Dostoievski, si semblable à notre « large sympathie humaine », qu’en la découvrant là-bas, le plus avisé de nos critiques a crié « Au voleur1 ! » Qui ne sait enfin que, seuls en Europe, les Russes et les Français ont fait des guerres, de vraies guerres, pour la liberté d’autrui? Tout cela explique des sympathies que les Fone Vizine d’à présent attribuent encore à notre désir d’exploiter la Russie : tant il est clair pour eux que leur pays — qui ne l’est parfois qu’à moitié 2 — n’est intéressant que par ses roubles ou ses baïonnettes !

Moins pessimistes qu’eux, nous avons mis, de bonne heure, une ardeur singulière à propager nos idées en Russie. Mérimée a écrit qu’à cet égard les Allemands étaient les fournisseurs des Russes; que notre spécialité, à nous, c’était l’importation des robes et des chapeaux3. La vérité, c’est qu’en ces deux siècles il n’y a pas eu d’opinion philosophique, politique ou littéraire que nous n’ayons non seulement portée, mais prêchée, mais rabâchée aux Russes : ce n’est pas par hasard que Joseph de Maistre a remarqué notre esprit de propagande justement à Pétersbourg.

Et, comme la vivacité de notre expression stimulait l’esprit russe, que notre clarté le dispensait d’efforts; que nos fantaisies, dont il riait, lui laissaient l’illusion de la pleine liberté ; il s’est créé peu à peu ce « lien inexplicable » », dont des Russes parlent encore à peu près comme Rostoptchine de notre « étrange aimant » : on a vu se perpétuer, entre leur pensée et la nôtre, « cette étroite union entre l’inspiration du poète et l’idée suggérée par autrui Õ » dont Pouchkine s’étonnait à propos d’un génial improvisateur. Ce n’est pas pour dire, d’ailleurs, que la Russie n’ait pas eu ses pensées à elle; mais elle a fait siennes les nôtres, et elle les a aimées de tout son cœur.

Il est peut-être oiseux, après cela, de se demander si elle n’aurait pas mieux fait de s’inspirer ailleurs. Encore aujourd’hui, elle a peur, parfois, d’avoir donné son âme au diable : récemment, un éloquent publiciste, oublieux des prikazes moscovites et des chancelleries germano-russes qui leur ont succédé, nous reprochait d’avoir inoculé à son pays le virus bureaucratique D’autres griefs sont plus fondés. Notre scepticisme n’a pas toujours été d’un bon conseil pour de jeunes têtes ; nos idées, qui nous ont souvent égarés nous-mêmes, n’ont pas pu ne pas égarer nos élèves; selon l’expression de Joseph de Maistre, nous leur avons parfois « versé du poison ». Mais constatons aussi que nous leur avons envoyé tous les contre-poisons possibles, et Joseph de Maistre lui-même : ils ont eu le choix. Il est certain, en tout cas, que nous leur avons donné le goût, qu’ils n’avaient guère avant nous, de l’exercice libre de la pensée; que nous leur avons inspiré l’amour du beau littéraire, et, par suite, le dégoût du sauvage et du rude, dans les livres et peut-être ailleurs. Vraiment, quand nous voyons l’efflorescence merveilleuse de cet esprit formé sinon par nous, du moins avec nous, nous ne pouvons pas croire qu’il aurait fallu intituler ce livre, comme un illustre académicien l’a fait d’un de ses articles, Souvenirs d’une éducation manquée.

C’est l’avenir, d’ailleurs, qui décidera de la valeur de nos leçons données, ou à donner, car le courant qui va de France en Russie n’est pas arrêté. A vrai dire, il rencontre des obstacles d’autant plus grands que la Russie grandit elle-même. Bientôt elle aura deux ou trois cents millions d’âmes. Or, c’est dans les contes de fées seulement qu’on voit un bon géant fraterniser avec un gnome très malin; comment nous hausserons-nous, dans l’avenir, jusqu’à l’oreille de notre grand ami, ou condescendra-t-il à se baisser pour s’écrier ensuite, comme jadis Vtorof : « Il n’y a pas à dire, c’est un bon petit pays? » Nous avons déjà vu diminuer l’importance des classes qui tenaient le plus à nous; de nouveaux venus passent au premier plan, et si la Russie populaire nous inquiète peu — la « communication facile » viendra, et la sympathie derrière elle — il n’en est pas de même de la Russie des allogènes. Voici l’ingénieur Jules Aron, devant lequel un romancier récent imagine la fuite, et des princes martyrs des Tatars, et des rassembleurs de la terre russe, et des Nékrassof, des Tolstoï, des Tourguénief2 : héritera-t-il, ce conquérant présumé, des dispositions des conquis?

Mais le vrai danger pour les « amitiés françaises », c’est moins la transformation des Russes que la nôtre. On nous dit moins polis et moins aimables que nos pères, et puisque nous n’avons plus autant le désir de l’être, le reproche doit être mérité. Nous sommes aussi moins gais, soit que les motifs de gaité nous manquent, soit que nous oubliions nos chansons pour le même motif que le savetier de La Fontaine. On nous en veut enfin, surtout en Russie, d’être devenus la fourmi après avoir été la cigale. Certains de nos traits caractéristiques perdent de leur relief; les étrangers et nous-mêmes nous y attachons moins l’idée d’une supériorité. Nous devenons plus Européens et c’est un gain, si l’on veut; mais ce n’est pas une raison pour que l’Europe s’intéresse plus à nous. D’autre part, si la politique ne fait pas l’influence, elle peut la diminuer. Le renom de l’esprit français ne souffrait pas des fautes de nos rois héréditaires ; il souffre de celles des majorités élues.

Constatons pourtant que les étrangers sont moins pessimistes que nous ne le sommes parfois. L’Anglais Wells nous reproche notre fureur de nous mésestimer parce que nous avons été malheureux en 1870, et que nous n’avons pas les vertus prolifiques des lapins et des nègres1 : le Russe Novikof affirme que l’expansion de notre nationalité — c’est-à-dire, selon lui, de notre esprit et de notre goùt — n’a jamais été plus grande qu’à présent2. De toutes les parties du monde, des voix nous arrivent pour nous exhorter, — comme jadis un chef grec ses soldats devant des Gaulois plus pullulants que ceux d’aujourd’hui — à ne pas nous effrayer de « cette multitude de corps humains » qui nous presse 3. Et le fait est que notre part dans l’œuvre civilisatrice est toujours une des plus grandes ; que les étrangers viennent toujours à nous, et surtout ceux de l’immense Slavie.

Le jour est encore loin où l’on ne verra plus sa jeunesse sur les routes de France.

L’oubli viendra-t-il? Pour nos élèves, notre pays n’est plus — à supposer qu’il l’ait jamais été — le soleil unique; à la longue, il ne sera plus qu’une étoile au milieu de beaucoup d’étoiles.

Mais il en est qui ont guidé tant de générations que les yeux des hommes sauront toujours les retrouver, et leur bouche les nommer.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :