source : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb32812875t

linfluence-de-la-france-sur-la-poesie-neo-grecque-revue-mediterranee-orientale-1918
La Méditerranée orientale : revue bi-mensuelle politique, historique, scientifique / directeur-rédacteur en chef : D. P. Sémélas. Date d’édition : 1918-04-15

 

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Continuant la série de ses cours sur l’influence de la France en Grèce, M. Pernot nous parle aujourd’hui du rôle de la France dans la poésie grecque moderne. Il y a lieu de distinguer trois grandes périodes dans la poésie néo-hellénique : les origines, le théâtre Cretois et la période qui vit fleurer les écoles littéraires de Constantinople, d’Athènes et des îles inoniennes.

Au cours de la première période, qui s’étend des croisades au quinzième siècle, les emprunts furent réciproques entre la poésie grecque et la poésie française. Le poème épique de Digénis Akritas passa d’abord en Russie, ensuite en Flandre. En sens inverse, la chanson des métamorphoses, d’origine française, a fourni le motif de poésies populaires qu’on chante encore en Grèce à l’heure actuelle.

Le théâtre crétois a subi exclusivement l’influence vénitienne.

L’Ecole de Constantinople a été influencée d’abord par le milieu. L’influence turque, peu bienfaisante, se manifeste par une certaine direction de l’esprit due à la longue cohabitation des nationalités grecque et turque. Le purisme phanariote a également marqué de son sceau les productions littéraires de cette école. Tous ces poètes connaissent la littérature française, mais son influence sur leurs oeuvres est minime.

Prolongement de l’Ecole de Constantinople, l’Ecole d’Athènes eut plus de points de contact avec la France. Un de ses poètes les plus en vue, Alexandre Soutsos (1803-1863), vint à Paris en 1820 et y habita pendant cinq ans. De retour en Grèce, il publie ses premières poésies satyriques en 1827, à la suite desquelles il juge prudent de revenir à Paris. Durant son second séjour en France, il publie en 1829 une histoire de la Révolution grecque. Après la libération de sa patrie, il y revient, et, sous l’influence des idées reçues en France, il lutte contre Capodistria, puis contre Othon. Ses poésies sont des imitations de Bérangers sensiblement inférieures à l’original.

L’Ecole ionienne est de beaucoup la plus importante des trois écoles littéraires de la Grèce moderne. La poésie apparaît dans les îles ioniennes aussitôt après le départ des Vénitiens. Peut-être, l’occupation française n’est-elle pas étrangère à ce développement littéraire. Le centre en est Corfou. Tous les poètes de cette école subissent le contre-coup des idées françaises du commencement du dix-neuvième siècle, même Solomos et Calvos, pourtant plus nourris d’italianisme. M. Pernot en arrive à nous parler de Valaoritis, qu’il place bien au-dessus des autres poètes grecs de son époque. Valoritis est fortement imbu de romantisme français.

En Grèce tout le monde apprend le français. A l’enseignement insuffisant du lycée souvent vient remédier l’enseignement donné dans les familles. La connaissance du français est considérée par la plupart des familles grecques comme un signe de bonne éducation. La famille de Valaoritis était de celles-là, et, lorsque le poète, très jeune encore, vint faire ses études à Paris, il savait assez bien le français. Etudiant, il fait encore des fautes, mais plus tard il l’écrit très correctement. M. Pernot donne lecture d’une lettre de Valaoritis adressée à un ami français, M. de Saint-Hilaire, et dont le style est vraiment impeccable. Notre poète était donc à même de connaître la littérature française. L’influence française et celle du milieu où il vécut sont, d’ailleurs, les seules à se faire sentir dans son oeuvre. L’influence italienne, si visible chez les autres poètes ioniens, est nulle chez Valaoritis.

Il vécut dans l’île de Leucadè. Cette île, moins captivante que Corfou et Zante, possède pourtant un coin tout à fait charmant: Madouri. C’est là que le poète passa la plus grande partie dé sa vie. En face de sa maison, se découpent sur l’azur les montagnes de l’Epire. Le voisinage de cette contrée martyre et héroïque a été d’une importance capitale pour l’œuvre de Valaoritis. Patriote ardent, doué d’un tempérament fougueux, il fut naturellement porté à chanter, en des vers guerriers, les malheurs de l’Epire et la vaillance de ses enfants. C’est ce qu’il fit dans maints poèmes, la Fuite, le Moine, Vlakhavas, etc. « Peut-être sont-ce les ossements de mes ancêtres, disait-il, qui m’attirent vers l’Epire, peut-être est-ce parce que, dès ma plus tendre enfance, j’ai l’habitude de voir se dresser en face de moi le vieux Pinde, pareil à une ombre aimée qui me tend la main; mais je ne puis nier que, s’il ne reste plus qu’une palpitation à mon coeur, c’est encore à l’Epire que je la consacrerai. »

L’influence de la France sur Valaoritis a été considérable. Lorsque, après avoir fini ses études, il retourna en Grèce, il ne cessa pas de garder le contact avec la France, échangeant des lettres avec ses amis français.

Vaaoritis ayant eu un attachement pour la France, ayant vécu dans un pays qui l’a poussé vers la poésie héroïque et guerrière, étant d’un caractère fougueux, on peut en déduire à priori quel sera, parmi les poètes français, son modèle préféré. De Lamartine, qu’il a lu et dont il a traduit le Lac, il reste quelque chose dans l’harmonie de son vers. Mais son modèle est Victor Hugo. Les passages directement inspirés de Hugo sont peu nombreux. Mais son influence sur l’ensemble de l’oeuvre de Valaoritis est frappante. Valaoritis est à vrai dire un Hugo grec avec ses défauts et ses qualités. Il a l’amour de l’antithèse, moins réussie cependant et moins fréquente chez lui que chez son maître. Il fait un véritable abus des images. Il est poète comme Hugo : envolée magnifique, secousses violentes, mais aussi, moments délicieux, vers coulants, limpides, joie de l’esprit. Il serait difficile de déterminer ce que serait Valaoritis sans Hugo. Vraisemblablement, il aurait écrit quelques chefs-d’œuvre de moins. Valaoritis est mort en 1879.

Il y a aujourd’hui en Grèce d’assez nombreux poètes. Mais l’influence de la France sur leur œuvre est plus diffuse. M. Pernot eut l’idée de faire une enquête, en s’adressant aux poètes eux-mêmes. Mais les difficultés de l’heure actuelle ont empêché un grand nombre de réponses dé parvenir. M. Pernot a reçu la réponse de M. Drosinis, dont il nous parlera à son prochain cours. Il aurait voulu avoir celle de Palamas, le meilleur poète de la Grèce moderne et qui sera un jour de renommée européenne. Le scepticisme de Palamas l’aurait probablement empêché de répondre d’une façon précise. Mais il est certain qu’il doit beaucoup à la France, et que c’est par les traductions en français qu’il a connu toute la littérature étrangère. Il le dit lui-même dans une pièce que nous trouvons dans son dernier volume, Autels, paru en 1915, et «qui range Palamas parmi les nombreux poètes étrangers qui, depuis le début de la guerre, montent une garde d’honneur autour de la France. Voici la tradnction de cette poésie :

Où sont des Tolstoï, tout est béni; où se trouve un Goethe tout est lumière et sagesse. Mais mon amour est tout entier pour toi, è France!

D’abord le lait de ma divine mère, et ensuite toi, la manne du désert; toi, la joie, toi, la maîtresse conductrice toi, seconde mère.

– Ton sol, rendez-vous de l’Univers, je ne l’ai pas foulé; tu ne m’as pas baigné, ô Seine, toi, dont la vision est la lumière de ma chanson, toi, seconde mère.

O chênes celtiques et ô lis galates, dans le lyrique Paris, avec les Hugo, les Lamartine, ailes, ivresses! En me disant « lève-toi » ils m’ont versé leur vin, les Dante, les Nietzsche, les Shakespeare, les Ibsen, de leurs mains sacrées, dans ton Verre d’or à toi.

Enfant, tu as la première étincelé à mes yeux, déchirant les cartes de l’Europe, avec tes Mirabeau, tes Bonaparte.

Tu n’es pas faite pour le ver du tombeau. Comme t’accompagne la gloire, aussi puisse t’accompagner la victoire, Démocratie.

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