Une communauté d’artistes et d’artisans français à l’étranger : Le cas des sculpteurs au château royal de Stockholm au XVIIIe siècle. Anne-Sophie Michel, DOI: http://dx.doi.org/10.7557/4.3528. License URL: http://creativecommons.org/licenses/by/3.0/

 

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Anne-Sophie Michel

Université de Paris IV Sorbonne

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Dans le contexte culturel européen du XVIIIe siècle, la France de Louis XV occupe une position éminente. L’art français, dans ses diverses composantes, connaît une diffusion sans précédent imputable au prestige dont il est assorti. La Suède, en plein renouveau culturel, se tourne alors vers son allié inaugurant l’âge d’or des relations franco-suédoises. Pour autant, la multiplication de ces échanges est loin d’être un phénomène naturel et résulte, en partie, des choix opérés par une élite francophile soucieuse d’affirmer sa puissance sur la scène européenne.

C’est ainsi que vont s’épanouir entre les deux pays des relations denses et étroites qui laisseront des traces dans la pierre, sur les murs et les plafonds du château royal de Stockholm. Réalisé selon les plans de l’architecte Nicodème Tessin le jeune, le chantier ouvert en 1697 se poursuit jusqu’à la fin du XVIIIe siècle malgré de nombreuses difficultés économiques, politiques et matérielles. Très tôt, la France y apparaît comme une source d’inspiration. Son rayonnement se traduit par la mise en place progressive de réseaux artistiques et commerciaux, ainsi que par le recrutement de deux générations successives d’artistes et artisans français. Ces derniers seront d’ailleurs les acteurs indispensables de la création d’institutions modernes sur le modèle des Bâtiments du Roi et de l’Académie royale de Peinture et de Sculpture.

Dans le sillage des recherches de Linda Hinners sur la première vague de Français, ce travail se propose d’étudier sous un nouveau jour la seconde vague composée principalement de sculpteurs recrutés entre 1728 et 1765 pour participer à la décoration du château royal de Stockholm. Il s’agit ici d’abandonner la vision nationaliste des précédents travaux français, selon lesquels le rayonnement général de l’esprit et du goût français se manifeste par l’appel à ses artistes dans toute l’Europe, pour tenter de comprendre à travers ces migrations artistiques le transfert culturel opéré. Si le recours aux Français apparaît comme un corollaire des liens artistiques noués entre les deux pays, il n’en demeure pas moins un moyen rapide et efficace pour s’approprier le modèle artistique français. Dès lors, qui sont ces sculpteurs et pourquoi sont-ils recrutés ? A quelles conditions ? Quels rôles leurs sont assignés ? Et surtout quels éléments les distinguent de la précédente génération de Français ?

En répondant à ces questions, cet article invite à relativiser l’idée d’une influence française et à analyser ces migrations au prisme d’une histoire sociale soucieuse de mieux comprendre le rôle joué par ces sculpteurs dans les mutations qu’a connu le milieu artistique suédois au XVIIIe siècle.


Le recrutement de sculpteurs français sur le chantier du château royal : raisons et moyens

L’âge d’or des relations franco-suédoises se caractérise par la naissance de véritables réseaux artistiques qui résultent de l’action conjointe de l’élite suédoise et de ses agents parisiens. Le rayonnement de l’art français passe en effet par la connaissance des artistes, du goût français, et l’affluence d’objets et d’œuvres d’art. Avec les voyages d’étude a Paris des différents surintendants des Bâtiments suédois, Carl Gustaf Tessin, Carl Hârleman, puis Carl ]ohan Cronstedt, se créent de solides liens d’amitiés entre le milieu artistique français et suédois. Ainsi, entre 1732 et 1754, les échanges avec Paris se multiplient grâce aux actions conjointes du Baron Niklas Peter von Gedda, Ministre plénipotentiaire de 1725 à 1742, du Comte Carl Gustaf Tessin, en mission extraordinaire à la cour entre 1739 et 1742 et du Baron Carl Fredrik Scheffer, ambassadeur de Suède de 1742 à 1752. Ces hommes entretiennent une correspondance régulière avec la surintendance des Bâtiments suédois qui les charge de différentes missions. Ils passent des commandes aux peintres français, font des achats de mobilier, accueillent les Suédois en voyage a Paris, les informent des nouveautés parisiennes et surtout engagent des artistes et artisans pour venir travailler au chantier du château royal. C’est dans ce contexte culturel particulièrement ouvert sur la France que se poursuit la construction du château.

Si l’avènement de l’art rocaille au début du siècle implique de repenser le programme décoratif élaboré par Nicodème Tessin le jeune au XVIIe siècle, le modèle français se maintient et pour cause. Le château construit d’après les plans de l’architecte va se parer d’un décor rocaille suivant la dernière mode parisienne. Carl Gustaf Tessin et Carl Hârleman, tous deux en charge de la reprise des travaux, décident alors de se rendre en France pour se procurer une partie de la main d’oeuvre nécessaire à sa réalisation. Notons cependant que leurs recherches ne sont pas circonscrites à la France mais qu’elles seront peu fructueuses, peut être en raison de l’absence de réseau, en Italie, en Belgique comme en Flandres. La surintendance des Bâtiments suédois semble donc, au départ, moins à la recherche de Français que d’ouvriers spécialisés capables d’exécuter rapidement et à moindre coût un décor de qualité française.

Ainsi, arrivent à Stockholm entre 1732 et 1755 une trentaine de sculpteurs français accompagnés de quelques autres artisans spécialisés (peintres, menuisier, fondeur, mouleur). Grâce aux archives du château et a la correspondance diplomatique, il est possible de retracer l’histoire mouvementée de leur engagement. Dès 1732, Carl Harleman s’embarque pour la France afin d’engager, avec l’aide de ses amis comme l’ornemaniste parisien Claude III Audran, une première équipe. Si ses relations lui permettent d’entrer en contact avec de nombreux sculpteurs, elles ne l’empêchent pas d’éprouver certaines difficultés. Selon lui,

il se trouve bien d’habiles gens ici qui n’ont presque rien a faire, qui meurent de faim qui voudrerent bien changer leur sort mais qui ne sauraient se résoudre à gagner leur pain et a vivre hors de Paris, avec tout cela je n’oserois les presser de peur qu’ils ne se rendent trop cher. Que mon trop peu de sejour dans ce pays cy et le devoir indispensable dans lequel je suis au bon marché s’accordent mal avec une commission tel que la mienne qui ne devrait avoir que l’habileté et le scavoir en vue.

Après de longues et laborieuses recherches, il réussit à recruter deux maîtres sculpteurs : Michel Lelièvre et Antoine Belette, ainsi que quatre compagnons: Nicolas Varin, Pierre David, Nicolas Leger, et Charles Ruste.” L’année suivante, la surintendance des Bâtiments suédois charge le Baron de Gedda épaulé par deux maîtres de l’Académie de Saint Luc liés à Antoine Bellette, Gardy et Montheau, de trouver de nouveaux sculpteurs. La nouvelle équipe compte un maître et dix compagnons : Michel Gardy, André Tiroir, Francois Ménard, kan—Baptiste Guesnon, Pierre Hanneguy, Jacques—Gabriel Créssé, Eustache Bouru, Ignace Blaton, Lambert Dequinthe, Robert Lemerle et Louis Roland.

Par la suite, le recrutement de Français semble s’essouffler. Les nouvelles recrues viennent alors simplement remplacer leurs compatriotes ou répondre à des exigences artistiques précises. C’est le cas, par exemple, de Charles Guillaume Cousin, Jacques Philippe Bouchardon, sculpteurs de figures et d’ornements, de Nicolas Alexandre Vigé, mouleur ou encore de Pierre—Hubert L’Archevêque, académicien. Ainsi, on ne compte pas plus d’une dizaine de nouveaux sculpteurs entre 1735 et 175 5.12 11 faut dire que le pays connaît de grosses difficultés financières qui ne tardèrent pas à se répercuter sur le budget dédié au château. Une fois de plus, cette mission échoit aux résidents suédois à Paris qui éprouvent toujours les mêmes difficultés comme le laisse entendre Carl Gustaf Tessin dans sa correspondance. Il écrit : « ]e suis à Paris depuis six jours, et je chasse actuellement aux sculpteurs ; c’est un gibier plus rare qu’on ne s’imagine d’abord. Les uns ne veulent pas aller si loin, les autres mettent leurs marchandises à trop haut prix ». Si les Suédois ne peuvent convaincre ni les académiciens ni les sculpteurs réputés de la capitale, ils réussissent néanmoins à recruter une trentaine de maîtres et compagnons prêts à s’embarquer pour Stockholm. Ces derniers, plus que les peintres, prennent part aux travaux complémentaires de la construction rendant leur présence sur le chantier indispensable.


Les conditions de vie et de travail offertes aux Français

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