L'art français et la Suède de 1637 a 1816; essais de contribution à l'histoire de l'influence française (1913)
L’art français et la Suède de 1637 à 1816; essais de contribution à l’histoire de l’influence française (1913). (Première série) (1ère partie). PIERRE LESPINASSE – PARIS H. CHAMPION – librairie de la société de l’histoire de l’art français 1913

 

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[EXTRAIT : pages 1 à 16]

DEUX ARCHITECTES FRANÇAIS EN SUÈDE
AU XVII e SIÈCLE
SIMON ET JEAN DE LA VALLÉE

C’est vers la seconde moitié du xvi e siècle que la Suède prend contact avec la civilisation européenne et acquiert à nouveau le goût artistique et littéraire qui, après avoir créé au moyen âge des œuvres durables, avait sombré au cours d’une longue période d’infortunes. Lorsque cette renaissance se manifeste, c’est d’abord l’Allemagne, puis la Hollande qui envoient des artistes en Suède et dont le génie anime les créations de tout ordre dans le pays et dans la société

En architecture, les châteaux de Gripsholm, de Valdstena, de Tidô datent, au moins partiellement, de cette époque et en reproduisent bien le caractère complexe d’italianisme amoindri, amalgamé avec des décorations germano-néerlandaises. Mais les architectes appelés de l’extérieur se succèdent à intervalles irréguliers. On n’a recours à l’aide étrangère que d’une manière occasionnelle. On ne tire aucun profit des édifices construits et des leçons qui pourraient s’en dégager. Les constructions elles-mêmes, éparses et éclectiques, n’offrent aucun esprit de suite et ne décèlent la marche d’aucune évolution. Les pouvoirs publics de Suède comprirent vite que ces efforts incohérents étaient frappés de stérilité. Gustave-Adolphe, auquel revient l’honneur d’avoir réglementé et centralisé l’administration, décréta qu’il serait nommé un architecte de cour, constructeur officiel des édifices publics ainsi que des châteaux particuliers de la couronne et de la noblesse. Ce poste devait être occupé d’une manière permanente. Les architectes successifs appelés à l’occuper constitueraient ainsi un lien continu entre la Suède et les arts étrangers dont l’évolution serait étudiée de près et adoptée à ce nouveau milieu. Le premier titulaire du poste d’architecte royal fut demandé à la Hollande. La Hollande envoya un Français : Simon de la Vallée.

Simon de la Vallée était né vers 1600. Son père, l’architecte Marin de la Vallée (1575-1655), avait décoré en 1608 l’Hôtel-de-Ville de Paris, d’après les dessins exécutés en 1533 par Domenico de Cortone. On lui doit également les dessins d’après lesquels Desbrosses décora, en 161 5-1620, le grand escalier du palais du Luxembourg. Son fils, Simon, reçut de lui les premiers enseignements et les compléta par un voyage de huit ans en Italie et en Orient. Dès son retour, en 1633, il fut appelé en Hollande comme architecte du prince d’Orange. Il resta à son service Jusqu’en 1637 et le quitta pour être en Suède « ingénieur et maître constructeur » d’Abatius Tott. Les négociations paraissent avoir été entamées dès i636, car, au début de 1637, Simon de la Vallée adressait au maréchal Tott la lettre suivante :

Monseigneur,

M. Anderson (?) m’est venu voir derechef à La Haye pour me parler du voyage de Suède pour votre service, lequel je désire de faire cy vous l’avez pour agréable. Je vous et rescrit cy devant que pour mon particulier j’estoy tout disposé à vous servir avec prière de me faire cette faveur, de me demender à Son Altesse dautent que ces œuvre me le peuvent permettre, ce que fesent je vous prie de m’envoyer un mot par lequel je puisse estre assuré de vostre servise. M. Anderson poura vous assurer que Son Altesse me donne seize cens livres de gage et un cheval entretenut à son escurye. Cy je résout à demender mon congé suyvant le servisse que vous désiré de moy et de m’en aller en Suède avec ma famille, vous sérié mary que je quittase ce que je tiens d’aseuré pour men’naller dans l’incertitude. Toutefois, j’ay tent d’asurence sur Vostre Exe de laquelle on ma fait récit que je n’en puis douter. Il y a quatre ans que Son Altesse ma fait venir de France pour son servise. Je scay bien qu’il ne de… que je le quitte et si vous obtené mon congé vous donnerez ordre de me faire donner une somme d’argent tel quil plera l’ordonner pour les frais et dispens de mon voyage, ce quesperent je vous promet de partir au plus tost qu’il me sera possible comme vostre très humble serviteur

Le 29 février, le maréchal lui répondit en ces termes :

Monsieur et amy,

Pour response à la vostre, soyez certin que j’ay escrit à Son Altesse qu’il luy plut m’octroyer cette faveur de vous donner congé pour venir en Suède ; que s’il me Toctroye je vous prie de ne faire faute de venir au mois d’avril, vous assurent que serez le très bien venut et vous donneré contentement et ne retiendré vos peynes, et quent à la despense de vostre voyaige j’usse esté content qu’eussiez mis la somme, mais puisque vous l’avez laissée à ma discrétion, j’ay donné charge à Jean Anderson de vous délivrer cent risdalle ; Jehan Anderson ma rescrit qu’aviez un filz, je vous prie de l’amener. Je le metteré auprès de mon filz, quy est aagé de sept ans, pour seulement parler français avec luy, vous assurent qu’il sera fort bien comme ausy pendant questes en Ollende et que les eaux seront ouverte, je vous prye de vous enquester d’un bon sculteur, d’un peintre et d’un charpentié et les amené avec vous et l’orsqu’il seront ycy nous acorderont ensemble ; ce quatendent, je demeurerai vostre amy.

Abatius Tott

Il resta deux ans au service du maréchal et, en mars 1639, il était élevé à la dignité d’architecte royal. Il fut le premier occupant de ce poste. Dans quelles conditions entra-t-il au service du roi et à quels appointements? C’est ce qu’il ne m’a pas été jusqu’ici loisible de rechercher, mais sa situation ne devait pas être bien brillante si l’on en croit les doléances amères qu’il fit à l’intendant d’Abatius Tott quelques temps après avoir pris possession de son nouvel emploi. Il paraît que les belles promesses et les beaux discours n’avaient eu qu’un lendemain médiocre. Si l’on s’en rapporte à ses dires, après deux ans de travail, la presque totalité de ses salaires lui restaient dus et, ne voyant pas d’issue a sa situation, pressé par le besoin, il acceptait à des appointements dérisoires cette situation d’architecte royal qui sonnait si bien, mais devait lui procurer beaucoup de travail et peu d’argent. Tott, qui l’avait retenu « de force », prétend-t-il, pendant deux ans, se vit contraint de le céder au roi et ne dut laisser partir qu’à regrets un serviteur aussi distingué ci d’une gratuité quasi-absolue. Simon de la Vallée essaya de se faire payer, il lui adressa des lettres comme la suivante qui auraient dû piquer au vif l’amour-propre du maréchal, mais j’ignore quelle suite leur fut donnée et si jamais l’architecte fut récompensé de ses travaux :

Monsieur,

Il vous plera, après lecture d’icelle, me faire faire response par vostre commis ou autre qu’il vous plera, celon vostre commodité, afin de ne vous importuner d’avantage. Cy mon yntérest n’estoit que de loo ou 200 risdalles, je ne voudrois y pencer, mais d’avoir quitté Son Altesse à la prière de M. Tôt et perdre sept cens risdalles que j’avois de gage, desquel j’ay esté bien paie avec rescompence lors que jùt congé de luy, cela m’es fort sensible, veu que depuis ma requeste à vous présentée je ne eu responce n’y esperence de contentement. Vous aurés cy vous pies esgard à ma demande, ne croyient que la justice me voulut faire perdre mon temps et ma peyne de deux années puis que l’on m’a fait venir. Je vous et dit cy devent que je n’avois receu que cent vingt 2 risdalle, cy l’on me fesoit droit, il m’en faudroit encore près de i3 cens, sur lesquel il faudroit rabatre ma noriture, laquelle ce peut estimer. Vous aurez cy vous pies cette considération que je ne meritte pas moins de gage, durent le temps que j’ay demeuré avec M. Tôt que durent le temps que j’estois à Son Altesse, et de présent à Sa Majesté à laquelle je ne me serois engagé pour les gages qu’elle me donne sans la nécessité en laquelle M. Tôt m’avoit réduit pour m’obliger à le servir par force, ce que je ne voulut faire scavoir à Son Altesse, pour considération sachent très bien qu’il n’ut esté content que l’on m’ut tiré de son servisse pour me faire perdre mon temps et ma peyne. Ces pourquoy je vous prie d’avoir en considération ce que desus et me faire responce ou me faire dire ce qu’il cera de vostre volonté; ce quesperent je demeure. Monsieur…

Simon de la Vallée a laissé peu de traces de son passage en Suède. Arrivé en 1637, il mourut en 1642, ayant eu à peine le temps, malgré son activité, d’amorcer les constructions dont il avait dressé les plans. Aucun de ses projets ne fut exécuté, les architectes qui lui succédèrent les ayant complètement remaniés. Le monument auquel il paraît s’être particulièrement intéressé, d’après le nombre d’études et de dessins qu’il en a laissée est le palais de la Noblesse.

La création de cet établissement était décidée depuis 1625. A cette époque, le corps de la Noblesse de Suède avait résolu de se faire construire une maison où ses membres pourraient se réunir, conférer sur les sujets qui présentaient pour eux un intérêt général, où ils pourraient tenir des assemblées solennelles et où leurs enfants seraient instruits dans les sciences dont leur condition rendait l’étude nécessaire. Le 6 juin 1626, Gustave-Adolphe donna un emplacement et publia une charte : « Privilegium pâ Riddarhusedtt. » Il est rapporté qu’en 1627, la maison de Noblesse était « élevée et aménagée avec fauteuils, tables et bancs ». Cette première maison de Noblesse n’était qu’une construction provisoire des plus médiocres. Elle ne répondait pas, d’après les déclarations d’Axel Oxenstierna, aux nécessités et moins encore à la réputation de l’Ordre, située qu’elle était au centre de la vieille ville, entourée d’étroites ruelles, dans le voisinage de l’église allemande. Grâce à l’intervention du chancelier d’État, il fut décidé le 27 janvier i638 qu’il serait construit dans un autre endroit de Stockholm « une maison de Noblesse bien et magnifiquement bâtie, en conformité avec la dignité, la réputation et les besoins de l’Ordre « On discuta longuement sur le choix d’un nouvel emplacement; plusieurs furent écartés avant qu’on s’arrêtât à celui où elle fut construite et où on la voit encore. En 1639, le matériel nécessaire à la construction fut réuni; en 1641, le grand chancelier acheta le terrain et, « le 2 juin 1641, on commençait, sous l’invocation de la sainte Trinité, à faire les préparatifs du Palais de la Noblesse sur l’emplacement choisi ». Simon de la Vallée fit préparer les fondations. D’après ses dessins, la construction aurait consisté en un corps de bâtiment à trois étages, encadré d’ailes moins hautes, entre deux grandes cours carrées. Elle devait être construite en briques, relevées de pierres richement sculptées. Comme type, elle rappelait le palais du Luxembourg. Les travaux des fondations paraissent avoir été achevés en 1642. Cette même année, Simon de la Vallée était tué au cours d’une rixe nocturne sur la grande place de Stockholm, sans avoir vu s’élever une seule des architectures dont il avait réglé sur le papier l’ordonnance et la décoration.


[EXTRAIT : pages 35 à 40]

L’ART FRANÇAIS ET LA SUÈDE
DE 1688 A 1816.
CHAPITRE I.
Les artistes français en Suède de 1688 à 171 3.

Il serait exagéré de dire que l’arrivée en Suède de Simon de la Vallée et l’élévation de son fils au rang d’intendant royal marquent une reprise en Suède de l’influence française. La fortune des La Vallée est d’origine fortuite; elle est due principalement à l’influence hollandaise qui prédominait alors en Suède. Ce n’est que plus tard, sous l’impulsion des Tessin, que l’art français prendra définitivement le pas sur l’art de l’Europe du Nord et imposera la conception artistique de notre esprit.

La Suède est, après Gustave-Adolphe, en pleine prospérité. Avec la grande richesse et la connaissance des civilisations étrangères, le désir du luxe, d’un luxe élégant, devient tyrannique. Les nobles Suédois se sont affinés, les vieilles demeures austères ne sont plus de leur goût et, parce que des jouissances qu’ils ignoraient se sont révélées à eux, ils entendent en user dans la plus large mesure. C’est alors qu’ils ne trouvent plus dans le génie allemand ou néerlandais de quoi satisfaire à leurs besoins nouveaux, ce génie n’est plus qu’un auxiliaire imparfait, un intermédiaire qui déforme l’art original dont il s’inspire lui-même; ils vont directement à la source de cet art qui les a séduits : l’influence du Nord disparaît, l’influence française commence.

J’ai parlé de « reprise » de l’influence française et, en effet, ce n’est qu’un recommencement. Pendant tout le moyen âge, principalement grâce à l’activité des moines cisterciens, la Suède, comme d’ailleurs la Norvège et le Danemark, était demeurée avec la France en relations étroites et suivies. La Suède était alors catholique. Des cloîtres et des églises y furent élevés en grand nombre. A l’heure actuelle, et malgré les ruines accumulées, plusieurs subsistent qui me serviront de base pour une étude spéciale. Mais, comme autour de ces églises et de ces couvents vivait un peuple pauvre et abrupt, la douceur de l’art qui l’environnait, à l’ombre duquel il vivait, resta pour lui lettre morte. Puis, la Réforme vint. Elle détruisit ces monuments d’une religion adverse, démolit les églises pierre à pierre, les tableaux furent dispersés, les objets d’or et d’argent fondus, les sculptures brisées. « Gustave Vasa, qui régnait alors, laissa faire. Et pourtant, ce roi était un esprit fin et cultivé, il goûtait la beauté, s’intéressait aux artistes, produisait lui-même des œuvres d’art. « On a conservé la correspondance qu’il entretenait avec Jean van Schoorl, maître de la renaissance hollandaise, auquel il commanda un tableau de la Vierge. Mais son goût pour les choses d’art demeura purement spéculatif. Il n’essaya pas d’éveiller chez ses sujets le désir de devenir des artistes. Peut-être savait-il que l’effort serait vain et préféra-t-il rester, au milieu des barbares, seul prêtre d’un culte ignoré.

Quand l’art va reparaître en Suède, on ne trouvera aucune relation directe entre la nouvelle époque et celle dont je viens de parler. La Renaissance, qui se propagea dans toute l’Europe, y trouva un léger écho, écho assourdi et bref, après lequel le silence retomba. C’est aux environs de 1538, dans les dernières années du règne de Gustave Vasa, que le roi appelle de l’étranger des peintres et un architecte pour faire décorer son palais. Il leur adjoint quelques Suédois de bonne volonté. La royauté va remplacer l’église comme propulseur du mouvement artistique. Gustave donne asile à ses artistes dans un appartement du palais. Il leur fait embellir de vieux châteaux forts; ils élèvent aux flancs de Stockholm une porte nouvelle (1548). Ils décorent le château royal de peinture et pour la première fois apparaît un nom français, André Lepeintre, qui n’est sans doute qu’un sobriquet. Le peintre peignit un plafond. C’est tout ce qu’on sait de lui. Le roi Erik XIV achève la décoration du palais. Il fait couvrir les murs de tapisseries et restaurer la tour dite des Trois-Couronnes, qui donnait son nom au château tout entier. Mais bientôt, la fatalité s’acharne sur le vieux château royal. Non seulement il se ruine sous l’effort du temps, mais des incendies y éclatent fréquemment. En cinq ans, de 1641 à 1646, il brûle trois fois. L’incendie le plus redoutable fut celui du 25 novembre 1642. Il se déclara le jour même où le duc Frédéric de Bade était entré avec sa suite à Stockholm pour épouser la cousine de la reine Christine, la princesse Christine- Hélène, et juste comme la jeune reine donnait le signal des réjouissances aux convives de la noce.

Il fallut reconstruire. Ce fut alors que La Vallée dressa le plan du nouveau palais. Le roi Charles- Gustave, après quelques modifications, l’approuva; mais il mourut avant d’avoir pu en assurer l’exécution. Le château commença à se ruiner, les architectes prévinrent du danger, on résolut de l’abandonner sans délai. D’un rapport de l’époque, il ressort que « les chevrons et les planches qui se trouvaient au-dessus des appartements de Sa Majesté étaient pourris et qu’en conséquence, on craignait que le toit, à la suite d’un orage, ne s’arrachât; que le toit, au-dessus de la grande cuisine du château, de l’église et de la tour verte, pendait comme des échasses et que le cuivre pourrait à peine tenir dans les planches brisées en maint endroit; que le double escalier qui menait aux jardins était entièrement ruiné et détruit par l’eau, et le mur, près de l’église du château, penché à tomber ».

Le château était donc à l’état de masure. L’habiter était un danger permanent. Pourtant, rien ne fut fait. L’architecte français Jean de la Vallée, qui était intendant des bâtiments depuis i656, fut remplacé dans ces fonctions, en 1688, par Nicodème Tessin. Ainsi qu’on vient de le voir, Nicodème Tessin était né en 1654. Il s’était formé par ses voyages à l’étranger et sous la direction de son père, Nicodème Tessin le vieux, qui était architecte du roi depuis 1646 et devait mourir en 1674. L’œuvre de toute sa vie fut la reconstruction du château royal démantelé par tant de sinistres. Il disparaîtra sans avoir achevé sa tâche; c’est à son fils Carl-Gustave Tessin qu’il appartiendra d’y apporter la dernière main.

A l’époque où il entreprit sa reconstruction, ce château, dont des gravures nous ont transmis l’aspect, était un quadrilatère irrégulier domine par la grosse tour dite des Trois-Couronnes, à cause des armes de la Suède gravées sur son mur. Il était construit en briques. Son aspect général était massif, mais des clochetons en égayaient les toits et des ouvertures très nombreuses perçaient ses murailles sur la cour intérieure, pavée de larges dalles. Une galerie couverte s’étendait en haut du grand escalier. Construit au xiii e siècle, il avait été restauré au xvf dans le goût d’une renaissance allemano-néerlandaise. Des frontons triangulaires surmontaient les fenêtres, des frontons par enroulement dominaient les pignons.

Tessin résolut de lui substituer un château d’apparence plus moderne. En 1688, il présenta au roi des plans détaillés qui furent agréés. Ces plans, qui ne devaient être réalisés qu’en partie, nous ont été conservés. Ils nous présentent un château mi-français, mi-italien, dans le goût de Fontainebleau, de Graves, ou autres de ces châteaux de la Renaissance qui furent élevés sous le règne de François I. Lorsqu’après l’incendie de 1697, Tessin en aura modifié l’ordonnance, le style restera sensiblement le même, mais gagnera peut-être en légèreté, notamment la façade nord qui rappellera de très près le château de Caprarola. Quelques parties du château primitif furent cependant conservées.

Mais lorsqu’il s’agit de construire et surtout de décorer le nouvel édifice, Tessin ne trouva personne autour de lui. Seul, le peintre suédois Ehrenstrahl lui parut apte à participer à la décoration intérieure des appartements. Pour le reste, il décida d’avoir recours à des artistes français. Les uns, comme le fondeur Hubaultet le ciseleur Abraham Carré, expédièrent vraisemblablement leurs œuvres de Paris. D’autres, au contraire, gagnèrent Stockholm. Ces derniers furent les deux frères Evrard et René Chauveau, les deux frères Jacques et Bernard Fouquet, Henrion, de la Porte, Jean la Scie, Cousinet, Joseph Jacquin, Chantereau. Parmi eux se trouventde simples artisans, habiles sans doute, mais dont l’œuvre ne se distingue pas dans l’ensemble. De plus, l’incendie de 1697 détruisit une partie de l’œuvre commencée, rendant plus difficiles encore les attributions individuelles.

Il semble que ce fut Jacquin qui arriva le premier. On le trouve mentionné pour la première fois dans le registre de la chapelle de Suède à la date du 8 décembre 1690. Il y est désigné comme sculpteur et pensionnaire du roi de Suède. Après lui, vient René Chauveau, à la date du 18 décembre 1696. Il est qualifié premier sculpteur du roi de Suède. René Chauveau était né à Paris le 2 avril 1663. Il était élève de Girardon et de Caffiéri. Ayant accepté les offres de Tessin, il s’était embarqué pour Stockholm le 1er août 1698. On lui confia dès son arrivée la direction des travaux de sculpture. Il fit venir sa femme, ses enfants ; deux ans après, son frère Evrard qui était peintre et enfin son beau-frère, l’orfèvre Cousinet, que l’on trouve mentionné le 14 août 1700.

Claude Henrion, sculpteur du roi, apparaît à son tour sur les comptes le 14 août 1698, de la Porte, sculpteur, le 25 août 1700. Jacques Fouquet, peintre, qui fut avec le sculpteur René Chauveau le plus intéressant de ces artistes, est cité le 16 juin 1700, et Chantereau le 20 septembre de la même année. Quant à Bernard Fouquet, frère cadet de Jacques, qui était sculpteur, son frère aîné l’appela en Suède vraisemblablement vers la même époque. Il est à présumer qu’il arriva à Stockholm en même temps que de la Porte, Cousinet et Chantereau. Le peintre de Meaux, qui travailla avec Fouquet et dont les travaux datent de cette époque, fut sans doute aussi du voyage. Enfin, le registre de la chapelle de Suède mentionne également le i6 juin 1697 la mort, à l’âge d’environ trente-six ans, du sculpteur Jean la Scie, dont la date d’arrivée ne nous est pas connue et dont les travaux n’ont pu être identifiés.


[FIN DU CHAPITRE 1 : pages 63-64]


C’est ainsi que prit fin la première période active de notre influence. Quand je dis : influence, j’entends parler de ce rayonnement général de l’esprit et du goût français, prééminents alors en Europe, rayonnement qui se manifesta en Suède par l’appel d’artistes parisiens à Stockholm. Nous venons de voir quels furent l’effort dépensé, l’œuvre réalisée, la leçon offerte. Une compréhension, une émulation furent-elles éveillées dans les intelligences Scandinaves? Non. La cour admira par snobisme ou par engouement, la bourgeoisie voulut ignorer et fut hostile. Les artistes médiocres qui survivent ne veulent pas de la culture française; ils s’opiniâtrent jalousement dans des principes démodés, dans une technique rudimentaire et maladroite. Plus tard, lorsque les élèves formés naîtront au sens de la beauté, une conception nouvelle, de grâce et de fraîcheur, aura remplacé celle de Fouquet et de Chauveau et sa sévérité imposante. Le style Louis XV régnera, bientôt détrôné lui-même par le néo-antique ; l’art Louis XIV ne sera plus qu’un souvenir ridicule; les jeunes artistes ne connaîtront les premières œuvres françaises du château royal que pour s’en écarter, comme du modèle à ne pas suivre. Ce qui reste de ces œuvres à notre époque n’est plus pour nous qu’une page d’histoire, une manifestation sans importance, une apparition du style baroque qui fut sans lendemain et sans action.


[EXTRAIT : pages 64 à 70]

CHAPITRE II.
Les artistes français en Suède
 DE 1727 A 1816.
Fondation de l’Académie d’art de Stockholm.

De 1718 à 1727, Tessin adressa au roi et même directement aux États du royaume des rapports pressants sur la nécessité de reprendre l’œuvre commencée puis abandonnée. Il fit des démarches nombreuses tendant à se faire accorder les moyens suffisants. Il invoqua son âge avancé, la difficulté du travail à accomplir, notamment les deux grands escaliers, la salle des États, la chapelle du château qui demandaient beaucoup de pratique. Il rappelait que son fils était à l’étranger, achevant ses études, et qu’il fallait encore compter deux ans avant qu’il fût en mesure de diriger de semblables entreprises.

Enfin, en 1727, le Riksdag décida de reprendre la construction du château. L’année suivante, Nicodème Tessin, se voyant très malade, rappela d’Italie son lils Carl-Gustave, « et comme il eut peur que ce fils ne fût pas à la hauteur de sa tâche et ne rabaissât le nom, il rappela en même temps un jeune homme qu’il avait formé, dont il connaissait la haute valeur et la science certaine, Carl Harleman.

Celui-ci arrive le premier et Nicodème Tessin le met immédiatement au courant des travaux. Le grand constructeur est si faible qu’il ne peut plus surveiller Poeuvre commencée. Hârleman le supplée; c’est lui qui, à chaque séance de la commission, dispute les subsides à sa parcimonie. Une seule fois, en février 1728, Nicodème Tessin assiste à la séance qui, sur sa demande, a lieu chez lui « pour affaire urgente ». Hârleman y présente ses vœux et lit son mémoire. Il avait été nommé intendant par les soins de Tessin, moyennant 800 dalers par an. Près de mourir, Tessin propose en sa faveur 800 autres dalers « pour les services assidus qu’il est appelé à rendre dans la construction du palais ».

Nicodème Tessin mourut le 16 avril 1728. Quelques jours après sa mort, son fils Carl-Gustave était nommé surintendant « eu égard à l’habileté et à l’expérience qu’il avait acquises dans les études et les voyages à l’étranger qui avaient pour but ce travail (l’architecture) ». Il ne fut pas, comme son père, un grand constructeur, mais ce fut un esprit ouvert et un amateur d’art éclairé. Il devait être rentré en Suède à l’automne de cette même année. Il lui fallait trouver des artistes aptes à décorer le palais qui s’élevait. Malgré le désir qu’il aurait eu d’employer des artistes nationaux, il dut se rendre compte que c’était là chose impossible. Il fallait donc, une fois de plus, faire appel à l’art étranger. Cet art étranger était déjà passé trois fois en Suède sans pouvoir y prendre racine. Il va revenir une quatrième fois, mais alors il va trouver des intelligences plus affinées, des sensibilités plus délicates, il va s’implanter dans ce pays qui s’éveille et va faire éclore enfin un art national.

« Cari Hârleman était né à Stockholm en 1700. Son père, intendant de la cour pour les jardins du roi, mourut en 1707 dans la misère. Pourtant, grâce à la charité de parents riches, le jeune Cari reçut une éducation soignée, particulièrement approfondie en ce qui concerne les mathématiques, le dessin et l’architecture. Il avait eu comme maître l’aide de Tessin dans la construction du palais : Gôran-Josua Adelcrantz. Grâce à l’entremise de Tessin, il avait obtenu des États une bourse de voyage. Il était parti à vingt et un ans pour l’étranger en compagnie de Wallrave. Il s’était dirigé d’abord sur Paris. L’intention d’Hârleman était surtout de se former comme architecte et aussi d’apprendre la science des jardins, science qui a beaucoup d’affinités avec l’architecture. Pour atteindre le premier de ces deux buts, il avait suivi les cours de l’Académie française d’architecture et y avait même obtenu une récompense. Pour l’étude de la science des jardins, la capitale était un endroit moins favorable. Hârleman s’était rendu à Meudon où il avait habité longtemps le château du contrôleur Degaut, qui possédait une collection de dessins et de plans de Le Nôtre : Hârleman les avait copiés. Après un séjour de cinq ans en France, il était parti pour l’Italie. A Paris, il avait étudié l’architecture des temps modernes; en Italie, il avait commencé à goûter et à dessiner les anciens monuments; son œil s’était ouvert à la beauté de l’art classique et son amour du travail s’en était accru. Le plaisir de se trouver alors avec le cardinal Albani, le plus grand antiquaire du siècle, disait Barthélémy au comte de Gaylus, avait aidé puissamment notre travailleur. Hârleman avait eu libre accès à la bibliothèque et au musée privé du cardinal amateur d’art, et au nombre des convives de cette maison hospitalière, il avait coudoyé les architectes, les sculpteurs et les peintres en renom de la Rome de cette époque et qui s’étaient montrés aussi aimables envers lui que le maître de maison. Ils avaient trouvé chez le jeune Suédois, non seulement une politesse parfaite et tous les avantages extérieurs d’une nature généreuse, mais encore une intelligence rare, un vif intérêt pour l’art et une instruction qui surpassait de beaucoup celle que l’on aurait pu attendre de sa jeunesse. »

Il était à Venise lorsque lui parvint la lettre de Nicodème Tessin le rappelant à Stockholm. Comme on l’a vu, il revint et fut d’un grand secours à son ami Carl-Gustave Tessin, qui était son aîné de cinq ans. Celui-ci se reposa très souvent sur lui et lui laissa même la plus grosse part de l’ouvrage. Il commença par lui confier une mission particulièrement délicate, dans laquelle il lui fallut faire preuve d’autant de tact que de sûreté d’appréciation. Cette mission fut de se rendre à Paris pour y faire choix d’un certain nombre d’artistes qui voulussent venir à Stockholm continuer l’œuvre de Fouquet et de Chauveau. La principale difficulté qu’il rencontra fut à ne pas dépasser les crédits consentis par la Commission de construction du palais. Cette Commission avait été imposée au vieux Nicodème Tessin dont on redoutait les prodigalités dans un moment particulièrement difficile pour le royaume. Elle était chargée de régler les dépenses après les avoir acceptées. Et elle ne les acceptait jamais sans, au préalable, une discussion très serrée. Enfin, après bien des efforts, Hârleman regagna la Suède avec neuf artistes qui avaient consenti à le suivre. Dès lors, on pouvait continuer l’œuvre de Nicodème Tessin. Pour la construction, il n’y avait qu’à suivre les plans laissés par le vieil architecte; pour l’aménagement intérieur, les Français allaient s’en charger. C’étaient les peintres Thomas-Raphaël Taraval, Nicolas Deslaviers et Lam-bert Donnay, les sculpteurs Antoine Bellette, Michel Lelièvre, Charles Ruste, Nicolas Varin, Nicolas Léger et Pierre David.

Les artistes qui travaillaient encore en Suède étaient d’ordre très inférieur. L’École des beaux-arts, qui avait été fondée par la reine-mère Edvige-Éléonore, était déjà du passé. La mort d’Ehrenstrahl lui avait porté un coup fatal. Sylvius qui, avec Evrard Chauveau, avait décoré le château de Drottningholm et qui avait encore quelque valeur, était mort au commencement du siècle. Son élève Olof Pilo était incapable de soutenir l’institution et devait même bientôt abandonner son art; Lucas de Breda avait ouvert en 1728 une manufacture d’étoffes qui accaparait tout son temps. Le portraitiste David von Krafft, qui restait seul et avait essayé de rallier des élèves pour conserver un semblant d’activité à l’ancienne école de dessin, était mort en 1724. D’ailleurs, il eût été insuffisant lui-même pour mener à bien cette tâche. Les jeunes Suédois qui se sentaient une valeur naissante s’en allaient à l’étranger. Un seul élève de Krafft, bien imparfait, mais pourtant supérieur aux autres, Georg-Engelhard Schroder, demeura en Suède. Il succéda à Krafft comme peintre de cour et fut le principal adversaire des artistes français. Il aborda tous les genres, fut à la fois peintre d’histoire, de portrait, de paysages, d’animaux. Le roi Frédéric l’honorait de son amitié, toute la noblesse le comblait de faveurs, il avait ensemble la célébrité et la fortune. Il avait quitté la Suède au moment des guerres et était revenu en 1726, ayant visité l’Allemagne, l’Italie, la France, l’Angleterre. Certainement il s’attendait à être employé pour la décoration du nouveau château. Il n’en fut rien. En dépit du renom dont il jouissait, de l’amitié de la famille royale, Tessin et Hârleman l’écartèrent systématiquement. Cette mesure révolutionnaire dut défrayer les chroniques de l’époque. Son éviction s’explique facilement. Tessin et Hârleman revenant de France et d’Italie avaient été surtout frappés par la gracieuse délicatesse des premiers représentants de l’art rococo. L’esprit français les avait enchantés, cet esprit français qui faisait déjà la conquête de la cour suédoise. Or, Schroder, « marchant sur les traces d’Ehrenstrahl, partageait sa prédilection pour les allégories difficilement intelligibles, les poses affectées, l’abus des draperies, une composition embarrassée ». Comme coloriste et dessinateur, il n’avait même pas la valeur d’Ehrenstrahl. Trois allégories de sa main se voient encore dans le salon de Drottningholm, l’une est datée de 1730. Leur examen suggère cette pensée : il est fort heureux qu’il n’ait pas contribué à la décoration du château de Stockholm. Néanmoins, les partisans de l’art national se groupèrent de nouveau contre les partisans des artistes étrangers. L’hostilité se fit jour dès l’arrivée de ces derniers. Hârleman s’était vu contraint de leur offrir le logement en plus du salaire qui leur était imparti. Il demanda à la municipalité de Stockholm de mettre un local à leur disposition. La municipalité refusa sèchement. Schroder prit parti contre eux avec une acrimonie qui paraît manquer de dignité et qui rappelle plutôt une concurrence commerciale qu’une lutte de principes. Sa mauvaise humeur fut à son comble quand il vit Taraval fonder une école de dessin à l’encontre de celle qui existait déjà.

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