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mensuel 322 daté juillet-août 2007
Clément Thibaud dans mensuel 322 daté juillet-août 2007

Clément Thibaud dans mensuel 322
daté juillet-août 2007


Il ne faut qu’une quinzaine d’années, au début du XIXe siècle, pour que toute l’Amérique latine conquière son indépendance. Très vite cependant le continent se fragmente. Malgré le voeu de Bolivar.

A partir de 1808, toute l’Amérique latine est prise dans un mouvement qui va la mener, à la suite de guerres parfois longues, à l’indépendance : onze nouvelles républiques sont créées sur le continent américain douze États en comptant l’Empire brésilien, cf. carte p. 61. Les prouesses des « libertadors* » les « libérateurs », au sens militaire, le mot étant inventé alors nourrissent les mémoires nationales. Simon Bolivar en demeure l’exemple le plus accompli.

Un tel bouleversement allait donner naissance aux grands récits patriotiques forgés au long du XIXe siècle. Ceux de nations secouant le joug d’une colonisation devenue insupportable : tyrannisant ses colonies par des lois rétrogrades, Madrid aurait entravé leur prospérité pour mieux assurer sa domination, tandis que chaque royaume de l’Empire espagnol développait une identité propre. Après quinze ans de combats acharnés, l’indépendance était enfin obtenue avec l’appui d’un peuple unanime.

Cette lecture du passé s’est imposée par sa simplicité et sa force. Pourtant, dans les années 1990, les travaux de l’historien français François-Xavier Guerra ont jeté le soupçon sur elle1 ; chez les spécialistes, les faits sont aujourd’hui entendus : les jeunes républiques ne furent pas le fruit d’un mouvement de protestation vis-à-vis du pouvoir colonial ; elles ne résultèrent pas non plus de la lente maturation d’un sentiment national. En un mot, les nations ne furent pas les mères des indépendances, mais leurs filles. Revenons-en aux faits.


Tout commence en Espagne

En 1808, Napoléon fait envahir la Péninsule et abdiquer en sa faveur les deux monarques légitimes, Charles IV et son fils Ferdinand VII. L’Empereur confie le trône des Bourbons à son frère Joseph, suscitant une ample révolte. La population de Madrid s’est soulevée en premier, bientôt suivie par les provinces. La vieille monarchie entre alors dans une révolution paradoxale. Les patriotes espagnols doivent en effet pallier le vide du pouvoir pour se mettre en ordre de bataille contre les armées impériales.

La vacance du trône oblige les provinces à désigner des gouvernements autonomes, les juntes provinciales. Le 25 septembre 1808, celles-ci se fédèrent en une Junte suprême centrale d’Espagne et des Indes qui gouverne au nom du roi prisonnier, Ferdinand VII. De fait, la souveraineté est revenue au peuple, mais un peuple d’Ancien Régime, scindé en corps et en ordres.

La question de la représentation légitime du royaume divise la résistance espagnole. Alors que se dissout la Junte centrale sous la menace des armées napoléoniennes, des Cortes sont convoquées. Ces dernières étaient des assemblées traditionnelles de la monarchie, mais, cette fois, elles sont élues par le peuple seul et ne sont pas divisées en ordres.

Lorsqu’elles se réunissent à Cadix fin septembre 1810, elles proclament la souveraineté de la nation, entendue comme association volontaire de citoyens libres et égaux, et renversent les institutions « féodales » et l’absolutisme. Elles se déclarent également constituantes. L’Espagne accomplit sa révolution libérale. Curieuse situation où des Cortes bâtissent une Constitution au nom d’un roi dont elles détruisent le pouvoir absolu, contre un ennemi à qui elles empruntent les valeurs.

Qu’en est-il de l’Amérique dans cette tourmente ? Loin de revendiquer un quelconque séparatisme, les créoles non seulement applaudissent à cette transformation, mais y jouent un rôle actif. La Nouvelle-Espagne qui correspond aux actuels Mexique et Amérique centrale, Panama excepté, et dont la capitale est Mexico finance la résistance face à Napoléon tandis que les députés des Amériques contribuent à la rédaction de la Constitution de Cadix.

Promulguée en mars 1812, la charte libérale reçoit un accueil enthousiaste dans la plupart des provinces ultramarines, et notamment parmi les communautés indiennes. L’empire se transforme en une vaste « nation » mondiale, à la fois européenne, américaine et asiatique, puisque les Philippines y sont comprises. Les Espagnes d’outre-mer constituent « une partie intégrante de la monarchie » , jouissant des mêmes droits que la métropole. Les Espagnols des deux mondes seront représentés aux Cortes. Les Indiens acquièrent la citoyenneté et, malgré d’intenses préjugés de couleur, les métis de sang africain reçoivent la nationalité espagnole sans obtenir, cependant, de droits politiques.

Ce programme généreux a sa part d’ombre. Avant même la promulgation de la charte, le malentendu n’a cessé de s’accroître entre les « deux piliers de la monarchie » . Malgré leur profession de foi libérale, les nouvelles autorités péninsulaires rechignent à concéder une égalité concrète aux provinces d’outre-mer. Les règlements électoraux finalement édictés diffèrent des deux côtés de l’Atlantique, réduisant drastiquement la représentation de l’Amérique aux Cortes.

Dès 1810, certaines provinces refusent de reconnaître le nouveau pouvoir métropolitain et se dotent d’institutions autonomes : Caracas le 19 avril, Buenos Aires le 25 mai, Bogota le 20 juillet, Santiago du Chili le 25 septembre. Ces mouvements, au départ loyalistes à l’Espagne, vont déboucher sur de véritables révolutions politiques. Mais la séparation n’avait sans doute rien d’inéluctable2. De fait, c’est seulement lorsque le statut colonial est aboli que démarre le processus d’émancipation américain.

Les libertés constitutionnelles, l’égalité des citoyens et des provinces devaient être le ciment d’une monarchie à la fois mondiale et libérale. Au lieu de cela, l’ordre impérial va se désagréger pour laisser place à un ensemble d’États-nations – et l’Espagne n’en sera qu’un parmi d’autres. Plus que la montée précoce d’un sentiment national à vrai dire introuvable, c’est la révolution et la guerre qui expliquent cet étrange dénouement.


Venezuela, le précurseur

La révolution libérale, donc, puis les indépendances. Mais, dans ce tableau d’une Amérique d’abord révolutionnaire et loyaliste, libérale et pro-espagnole, des nuances existent.

Ainsi, le Venezuela colonial apparaît comme un précurseur : dès la fin du XVIIIe siècle, des mouvements y prônent la rupture du lien colonial. Cette capitainerie générale, intégrée à la vice-royauté de Nouvelle-Grenade, connaît alors un essor fondé sur l’exportation du produit de ses plantations canne à sucre, cacao et indigo. La majeure partie de la population est composée d’hommes libres de couleur. Le métissage brouille la hiérarchie des castes et des « races », ouvrant certains espaces de liberté.

Le Venezuela est en outre très ouvert aux influences de la pensée des Lumières françaises, écossaises, italiennes. Les Antilles françaises, anglaises, néerlandaises sont proches et les idées circulent, souvent en contrebande, avec les marchandises et les hommes. Si la Terreur est unanimement condamnée, les développements de la Grande Révolution sont largement discutés au cours de réunions amicales et informelles les tertulias rassemblant les ilustrados , ces partisans créoles des Lumières. A Bogota, malgré l’Inquisition, Antonio Narino ose publier en 1794 une traduction de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Le régime politique des États-Unis jouit aussi d’un grand prestige et sa révolution est méditée.

Certes, ces évolutions sont limitées aux cercles restreints des élites de l’Église, de l’administration ou du négoce. Mais la critique de l’absolutisme ou des excès du monopole colonial, l’affirmation d’une américanité vertueuse face à l’Europe servile et corrompue forment une sorte de rumeur consensuelle. Cette intimité avec la pensée des Lumières et les bouleversements des révolutions nord-américaine et française expliquent la rapidité avec laquelle les principes politiques modernes sont adoptés. L’action radicale de certains groupes populaires, notamment métis, pèse aussi sur cette évolution.

C’est ainsi que, dès le 5 juillet 1811, les régions refusant la présence espagnole franchissent un pas décisif : elles proclament leur indépendance sous le nom de Provinces-Unies du Venezuela sur le modèle des Treize Colonies d’Amérique du Nord. Francisco de Miranda, qui avait servi la France révolutionnaire en tant que général de l’Armée du Nord sous Dumouriez, a joué un rôle majeur dans la radicalisation de la révolution.

A la même date, certains États de Nouvelle-Grenade adoptent la forme républicaine de gouvernement. Après maints débats houleux, la citoyenneté est accordée à tous, sauf aux esclaves. Des Constitutions sont rédigées dans les différentes provinces pour garantir les droits de l’homme et les libertés publiques. Comme à Cadix, l’égalité se trouve au centre du pacte social « régénéré ». Des bouleversements radicaux qu’aucune évolution sociale n’avait annoncés ébranlent des sociétés profondément divisées.

Ces indépendances restent pourtant ambiguës et fragiles. Tout se simplifie en 1814 lorsque Ferdinand VII, de retour sur le trône après la défaite de Napoléon, rétablit l’absolutisme dans l’empire, abroge la Constitution de Cadix et dissout les Cortes. S’ils veulent préserver leurs libertés fraîchement acquises, les Américains doivent rompre avec l’Espagne. La guerre entre patriotes, favorables à l’indépendance et à la république, et loyalistes, fidèles à la monarchie espagnole, se radicalise. C’est là qu’intervient Bolivar.


Le grand rêve de Simon Bolivar

Bien avant 1808, le jeune Simon Bolivar figure parmi les rares créoles qui associent liberté politique et émancipation. Cet aristocrate de Caracas, né le 24 juillet 1783, est issu d’une famille dont les lignées paternelle et maternelle remontent à la conquête. Très tôt orphelin, il hérite d’une fortune considérable, fondée sur la possession de mines et de plantations. De 1799 à 1802, puis entre 1803 et 1807, il accomplit de longs voyages en Europe et un court séjour aux États-Unis. Alors que la monarchie espagnole entre en crise, il sent s’affirmer sa vocation politique. De retour à Caracas, il participe aux réunions de la Société patriotique où se mêlent femmes, métis et Blancs et dont les positions sont très avancées. C’est là qu’il prononce son premier discours politique, le 3 juillet 1811, en faveur de la Déclaration d’indépendance du Venezuela, qui est, nous l’avons vu, proclamée deux jours plus tard.

Lorsque les loyalistes prennent les armes, Bolivar s’engage du côté des patriotes. Mais le Venezuela indépendant ne résiste pas à la reconquête « espagnole », achevée fin juillet 1812. Bolivar parvient à rejoindre Carthagène des Indes, un port de la côte caraïbe colombienne. Loin d’incarner, d’emblée, le titan que l’histoire romantique du XIXe siècle a fait de lui, Simon Bolivar ouvre sa carrière révolutionnaire sur un échec personnel et collectif, celui de l’effondrement de la Première République.

Cependant, les patriotes ne renoncent pas. Lui-même, après avoir organisé une petite armée, se jette en 1813 dans une expédition très risquée, restée dans l’histoire sous le nom de « Campagne admirable ». Il parvient ainsi à libérer le Venezuela en quelques semaines, alors que ses forces ne dépassent pas le millier d’hommes. Au cours de sa marche triomphale, il déclare une guerre sans merci aux « Espagnols », c’est-à-dire aux Américains loyalistes.

Ayant rétabli la république du Venezuela, il se fait nommer dictateur au sens romain du terme et se voit remettre des pouvoirs d’exception, limités dans le temps. Mais, dès 1814, les vachers des plaines de l’Orénoque, les llaneros , reprennent Caracas au cri de « Vive le roi, vive la religion ! » . Celui qu’on appelle déjà le Libertador doit s’exiler en Haïti.

Commence une des époques les plus fécondes de la vie de Bolivar. Il oeuvre inlassablement pour imposer sa personne et ses idées à la cause patriote. Première tâche : unifier les différentes guérillas issues des armées patriotes vénézuéliennes et grenadines. Bolivar parvient à créer une armée disciplinée, capable d’affronter les armées « espagnoles » en bataille rangée et en terrain montagneux. L’Armée de libération Ejercito libertador est née. Elle compose un ensemble disparate d’esclaves, de transfuges llaneros , d’Indiens armés d’arcs et de flèches, d’anciens notables de Nouvelle-Grenade ou du Venezuela, de mercenaires européens.

En 1818, après l’échec d’une nouvelle campagne contre Caracas, l’état-major choisit de prendre des risques inouïs. Les patriotes veulent surgir là où personne ne les attend, à des milliers de kilomètres de leur base d’Angostura actuelle Ciudad Bolivar, au bord de l’Orénoque. Le pari est de faire le mouvement le plus improbable et le plus risqué vers la région de Bogota – reprise en 1816 par le seul corps expéditionnaire envoyé d’Espagne -, protégée par la formidable barrière des Andes.

En une sidérante odyssée, les troupes républicaines parcourent des milliers de kilomètres sur des navires de fortune le long de l’Orénoque et de ses affluents, en pleine saison des pluies. Le piémont du plateau andin est bientôt atteint, mais il faut encore franchir la cordillère.

L’épisode constitue un moment épique des guerres d’indépendance. Les officiers irlandais Vowell et O’Leary, engagés dans l’armée patriote en 1817 et 1818, ont rapporté la terreur qui s’empare des soldats à la vue des hauteurs hostiles, environnées de brouillard. La plupart des bêtes de somme périssent ; les soldats mulâtres des plaines tropicales souffrent du mal d’altitude le soroche et du froid, car ils sont vêtus d’un simple pagne. Quant au chemin, signale encore Vowell, il n’est pas difficile à trouver : « Il est indiqué par des ossements d’hommes et d’animaux qui ont péri, en tentant de traverser les paramos par un temps défavorable. On voit sur les rochers une multitude de petites croix, plantées sans doute par quelques mains pieuses, en mémoire des voyageurs. »

Ce passage représente mutadis mutandis ce que fut la destruction de sa flotte pour Hernan Cortés lors de la conquête du Mexique : un point de non-retour après quoi, comme le proclament les soldats de la division Anzoategui sous les ordres de Bolivar, il faut « vaincre ou mourir » .

La témérité de la manoeuvre prend de court les armées du roi. Le 7 août 1819, la victoire de Boyaca ouvre la route de Bogota. Elle marque le tournant des indépendances américaines. Les plateaux riches et peuplés de l’actuelle Colombie vont désormais former l’inattaquable base de recrutement des républicains, d’où partent les offensives contre les royalistes de Caracas et de Quito.

Deux ans plus tard, le 24 juin 1821, la victoire de Carabobo assure l’indépendance définitive du Venezuela. Dès 1819, le Libertador et le Congrès avaient projeté la constitution d’une Grande-Colombie5, unissant le Venezuela, la Colombie, le Panama et l’Équateur actuels. Il reste encore Quito à libérer. Mais, au-delà, Bolivar vise le Pérou.

Élu président du grand État, mais soucieux d’avoir les coudées franches à la tête de l’armée, il délègue ses pouvoirs civils à Francisco de Paula Santander. En 1822, les victoires de Bombona et de Pichincha, près de Quito, mettent Lima à sa portée.

Le culte patriotique dont Simon Bolivar est l’objet depuis deux siècles a obscurci la compréhension de sa pensée. Il ne fut ni un théoricien de la nation au sens moderne ni l’adepte d’un panaméricanisme internationaliste ; il ne fut sans doute pas un libéral au sens classique, ni, d’ailleurs, un annonciateur de l’antilibéralisme. Il ne fut pas non plus un césar liberticide, malgré ses quatre dictatures et un style volontiers martial, poli sur les champs de bataille.

Il faut d’emblée souligner la qualité de ses écrits. S’il n’est pas un génie spéculatif, Bolivar associe le flair politique à une vaste culture. Il est imprégné de la philosophie des Lumières, avec un penchant pour Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Raynal, mais aussi pour le très libéral Benjamin Constant, l’Anglais Thomas Paine, partisan des révolutions américaine et française, les pères de l’indépendance américaine John Adams, George Washington et James Madison, ou encore le fondateur de l’utilitarisme Jeremy Bentham.

C’est aussi un non-conformiste, sans concession vis-à-vis des illusions de son camp, capable d’une lucidité désenchantée qui se mue en mélancolie à la fin de sa vie. On oublie souvent que ce républicain convaincu connaît la pensée contre-révolutionnaire et admire le régime britannique. Bolivar se méfie des systèmes politiques trop abstraits, admire le Directoire plutôt que la Terreur, la balance des pouvoirs de l’Angleterre plutôt que la démocratie pure.

En 1819, le discours qu’il prononce à Angostura marque une étape fondamentale dans la révision des idéaux fondateurs de la révolution. Les principes du libéralisme politique y sont réaffirmés. Mais il faut tenir compte d’une réalité sociale complexe. Bolivar se tourne vers Montesquieu. Les moeurs vertueuses des citoyens, plus que les lois, assurent la liberté. Or la société serait « hétérogène » , « superstitieuse » , marquée par le ressort moral de « trois siècles de despotisme espagnol »  : crainte et servilité. Il faut donc adapter les institutions aux conditions locales, corriger l’optimisme républicain d’une participation naturelle des citoyens à la chose publique, nuancer certaines libertés publiques.

Pour stabiliser la révolution, il est nécessaire, selon Bolivar, de s’appuyer sur certaines institutions permanentes échappant aux aléas du suffrage. Plusieurs projets vont en ce sens, comme celui d’un sénat héréditaire ou d’une censure morale. En 1826, il croit avoir trouvé la formule d’un compromis entre ordre et liberté en inscrivant la présidence à vie dans la Constitution bolivienne, promulguée le 19 novembre.

A contre-courant, il condamne aussi le fédéralisme au profit du centralisme et préfère l’armée professionnelle au choix républicain des milices. Ses convictions l’ont fait passer pour une figure autoritaire et liberticide aux yeux de certains de ses contemporains. De jeunes étudiants libéraux tenteront d’ailleurs de l’assassiner à Bogota, en septembre 1828.


Des indépendances en ordre dispersé

La guerre menée par Bolivar, aussi exceptionnelle soit-elle, ne doit pas faire oublier les autres conflits qui embrasent l’Amérique espagnole. Des émancipations nationales qui prennent un visage singulier dans chaque province.

La Nouvelle-Espagne était le plus peuplé et le plus riche des royaumes américains. Dès 1810, une puissante révolte populaire, conduite par le curé Hidalgo, cherche à imposer un gouvernement autonome à Mexico. Après la répression du mouvement, le père Morelos poursuit la lutte, parvenant à organiser des guérillas dans le centre et le sud du pays. C’est lui qui proclame formellement l’indépendance à Chilpancingo, le 6 novembre 1813, puis édicte la première Constitution mexicaine, à Apatzingan, un an plus tard.

Mais Morelos est capturé et exécuté, et la guerre opposant patriotes et loyalistes se poursuit, d’autant plus dure que les élites créoles, au Mexique, appuient fermement les armées du roi.

Dans ces conditions, l’indépendance définitive vient d’une trahison du camp « espagnol » où les événements péninsulaires jouent un rôle essentiel. En 1820, une révolution libérale, sous la conduite de Riego, renverse l’absolutisme de Ferdinand VII et rétablit la Constitution de Cadix. Ce fait nouveau divise le camp des royalistes mexicains. L’un d’eux, Agustin de Iturbide, change de camp. En opportuniste, le 14 février 1821, il paraphe le plan d’Iguala qui marque les vrais débuts du Mexique indépendant.

Dans le cône sud les actuels Chili, Argentine, Uruguay et Paraguay, l’activité révolutionnaire se révèle particulièrement intense. Le Rio de la Plata forme le seul territoire que les royalistes n’ont jamais repris depuis la création d’un gouvernement autonome, la Junte de Buenos Aires, le 25 mai 1810. Il faut toutefois attendre 1816 pour que, au congrès de Tucuman, soit déclarée l’indépendance de la Confédération des Provinces-Unies d’Amérique du Sud. Cette dernière recouvre l’Argentine actuelle.

Mais Buenos Aires voit s’affronter les factions unitaires et fédéralistes. Les provinces, opposées à l’hégémonie de la capitale portuaire, parviennent à faire éclater la Confédération en 1820. L’indépendance ne marque donc pas, pour l’Argentine, le début de l’État national, qui naît seulement en 1853.

Ces troubles intérieurs n’ont pas empêché le Rio de la Plata d’être, en association avec les troupes chiliennes, à l’origine de l’armée du général San Martin, l’une des deux grandes armées patriotes du continent avec celle de Bolivar. Constituée dans la province frontalière de Cuyo, l’armée rioplatense se bat contre les loyalistes au Chili où un premier essai d’indépendance avait été mené par le charismatique Carrera, de 1810 à 1814. En 1818, les forces loyalistes chiliennes sont vaincues lors des batailles de Chacabuco puis de Maipu. L’indépendance est alors proclamée à Santiago et le gouvernement patriote définitivement établi.

Les troupes de José de San Martin s’attaquent alors à Lima. Les populations du Pérou et du haut Pérou actuelle Bolivie se caractérisent par leur fidélité à la monarchie espagnole, malgré le développement de nombreuses guérillas dans les montagnes.

L’indépendance va donc venir cette fois-ci de l’extérieur. Les armées menées par San Martin et par Bernardo O’Higgins la proclament en 1821, après la libération de Lima. Mais ce sont les troupes de Bolivar et d’Antonio José de Sucre, arrivées, elles, par le nord, qui boutent définitivement le parti espagnol hors d’Amérique à Ayacucho, le 9 décembre 1824. Cette bataille décisive donne le coup de grâce à la domination espagnole.

Le haut Pérou tombe quelques mois plus tard, et déclare son indépendance le 6 août 1825. Il est détaché de Lima sous l’impulsion de Sucre, et adopte une Constitution conçue par Bolivar, qui lui donne son nom. La Bolivie est née – et sa capitale constitutionnelle, La Plata, prendra le nom de Sucre, son premier président.


Un continent réunifié ?

Après la victoire de Bolivar à Ayacucho s’affirme la nécessité de garantir les indépendances par une union des républiques issues de l’ex-Empire espagnol. Ne partagent-elles pas, comme on aime alors à le répéter, un passé de trois siècles, une même langue, une même religion, à quoi s’ajoutent toutes les libertés modernes, la forme républicaine de gouvernement, la citoyenneté ? C’est oublier que l’idée de nation n’y revêt pas le sens que nous lui donnons. Les créoles raisonnent en termes politiques plus qu’identitaires, et n’associent pas spontanément État, nation et souveraineté.

D’ailleurs, personne ne sait au juste comment définir le territoire de ces « nations » ; les nouvelles frontières reprennent les découpages coloniaux. En un mot, la nation s’identifie plutôt alors à un espace juridictionnel.

La solution d’une alliance à l’échelle du continent, seule capable de dissuader les attaques européennes, s’appuie donc sur un idéal républicain – et fédéraliste – partagé. L’Équatorien Vicente Rocafuerte développe cette idée dans son Système colombien populaire, électif, représentatif publié en 1823 à Philadelphie. Mais c’est Bolivar, dès 1821, qui a pensé cette union de façon originale et s’est donné les moyens de la réaliser.

Selon lui, il faut associer les États dans une grande alliance fédérative. Sur l’insistance de Santander, il accepte d’y inviter des délégués nord-américains. En 1824, il convoque un congrès amphictyonique un nom choisi pour rappeler les ligues des cités grecques de l’Antiquité. Celui-ci se tient à Panama en juin et juillet 1826 sans pouvoir réunir tous les États hispano-américains. Face aux problèmes intérieurs qui ne tardent pas à assaillir les nouvelles nations, le traité, signé entre la Colombie, les Provinces-Unies d’Amérique centrale et le Mexique, reste lettre morte.

L’échec du congrès de Panama présage la désagrégation des grandes unités politiques que Bolivar avait projetées ou même réalisées, comme la Grande-Colombie. En 1826, la sécession de certaines cités du Venezuela met cette nation en péril. Les municipalités avaient été, en effet, les seules institutions à échapper à l’effondrement impérial. Par des pétitions collectives, celles du Venezuela, puis du futur Équateur se « prononcent » pour la fin de la Grande-Colombie et la création d’un État souverain. La souveraineté colombienne se désagrège et le chaos s’installe. Après avoir proclamé une dernière fois la dictature en août 1828, Bolivar doit démissionner en janvier 1830. Il entreprend de s’exiler en Europe mais la mort le saisit près du port de Santa Marta, le 17 décembre. Il a 47 ans. L’unité de la Grande-Colombie disparaît avec lui.

De la fin du XVIIIe aux premières décennies du XIXe siècle, trois grandes révolutions ont changé la face du monde atlantique. Si les deux premières l’américaine et la française avec ses prolongements antillais ont reçu droit de cité dès l’origine, la dernière la révolution libérale espagnole et les indépendances hispano-américaines est apparue comme une répétition maladroite de ses devancières. Les formes politiques modernes – la souveraineté du peuple, le gouvernement représentatif et électif, la figure du citoyen, l’État de droit, les nouveaux langages de la liberté et de l’égalité – avaient déjà été inventées par les révolutionnaires du Nord quand les patriotes hispano-américains créaient onze républiques des Californies à la Terre de Feu.

Cette disqualification politique, prononcée dès le XIXe siècle, identifiait les émancipations hispaniques à la seule dimension anticoloniale. Or l’histoire des formes démocratiques ne concerne pas seulement le Nord, européen ou américain. Les indépendances hispano-américaines représentent aussi un moment fondamental dans l’invention des libertés modernes.

Les conditions dans lesquelles ces nouvelles nations ont émergé laissent toutefois un legs contradictoire : celui de régimes politiques libéraux gouvernant des sociétés fermées et hiérarchisées. Cette tension entre société et politique allait colorer de manière originale l’histoire des États hispano-américains.


https://www.lhistoire.fr/naissance-des-nations

 

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