source : http://journals.openedition.org/sabix/1106

Armelle Le Goff, « Naturalisme et diplomatie : transferts et échanges avec l’Égypte des Pachas (1825-1869) », Bulletin de la Sabix, 54 | 2014, 33-35.

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Sabix54-Edme François Jomard (1777-1862)‎. Un « Égyptien » de Polytechnique‎ (couverture)
Bulletin de la Sabix n° 54 | 2014

TEXTE INTÉGRAL

Le XIXe siècle est un siècle où les sciences sont en plein développement et il en est ainsi de l’histoire naturelle. Quelques années avant l’expédition d’Égypte, la loi du 10 février 1793 donne le nom de Muséum d’histoire naturelle au Jardin du roi et y fonde l’enseignement de l’histoire naturelle. Il s’agit d’une histoire naturelle appliquée particulièrement à l’avancement de l’agriculture, du commerce et des arts. Les professeurs du Muséum attendent, donc, des résultats très pratiques des expéditions dans des contrées lointaines.

L’expédition d’Égypte a représenté un moment charnière dans le parcours d’un certain nombre de jeunes scientifiques, fils des Lumières et de la Révolution française. Au cours des décennies suivantes, certains comme Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, deviennent des savants reconnus qui entretiennent de multiples réseaux scientifiques. La publication de la Description de l’Égypte menée à bien grâce à Edme-François Jomard, en révélant toutes les ressources naturelles de ce pays, rend alors le « laboratoire » égyptien particulièrement attractif. Cependant, depuis le retrait des armées françaises d’Égypte et la prise du pouvoir par Méhémet-Ali, les conditions de la présence des Français ont changé. Ils ne sont plus dans une logique de domination, mais ils s’engagent dans une lutte d’influence avec les Anglais auprès du pacha Méhémet-Ali. Ce dernier qui veut moderniser son pays, s’appuie sur des instructeurs et des techniciens français. La France a alors l’opportunité d’être de nouveau présente dans une région stratégique du monde. Un mouvement d’échanges de produits naturels entre la France et l’Égypte se met alors en place. Des animaux rares offerts pour entretenir les bonnes relations entre les deux pays reçoivent le statut d’objets diplomatiques ; il en est ainsi de Chevrette, premier éléphant d’Afrique arrivé, en 1825, au Muséum, ou de la fameuse girafe offerte à Charles X l’année suivante.

À l’origine de cette circulation de spécimens d’histoire naturelle vers la France, il faut noter le rôle de Français engagés au service du pacha appelé aussi vice-roi par les Européens. Ces Français bénéficient de réseaux locaux et peuvent entrer en contact avec les populations indigènes pour se constituer, par exemple, des collections exotiques.

Citons particulièrement Antoine Clot Bey (1793-1868) qui sut gagner la confiance du pacha et sur lequel les archives du Muséum d’histoire naturelle de Paris conservées aux Archives nationales contiennent un dossier révélateur. Lors d’un de ses séjours à Paris, en 1832, il est mis en relation avec les Geoffroy Saint-Hilaire grâce à Jomard. Clot visite alors la ménagerie du Muséum sous la conduite d’Isidore Geoffroy Saint-Hilaire. Cette visite porte ses fruits, quelques années plus tard, en 1838. En effet, alors qu’il a ouvert l’école de médecine au Caire, Clot pensait y créer un cabinet d’histoire naturelle. Mais sa priorité était d’enseigner la médecine et de placer ses élèves, sitôt instruits, dans les différents hôpitaux du pays. Néanmoins, secondé par un jeune naturaliste, Régis, élève du professeur Borelli de Turin, il crée, à son retour de France, un jardin botanique et, grâce à son réseau d’anciens élèves devenus médecins, y réunit la plupart des animaux de l’Égypte et de la Nubie. Clot reprend contact avec le Muséum et, toujours par l’intermédiaire de Jomard, propose une collection d’animaux réunie lors d’un de ses voyages en Nubie. C’est le début de la correspondance régulière qu’il entretient avec les professeurs du Muséum et l’origine des nombreux dons qu’il fait pour enrichir la ménagerie. D’autre part, il utilise ses bonnes relations avec le vice-roi pour rendre de multiples services au Muséum : par exemple, sachant que les professeurs souhaitent acquérir un éléphant d’Afrique, il en parle au vice-roi qui donne l’ordre au gouverneur général du Soudan d’organiser une chasse aux éléphants !

Envoyé en 1839 en mission officieuse auprès du gouvernement français par Méhémet Ali, Clot peut s’entretenir avec les professeurs sur les possibles échanges avec l’Égypte et les pays qui en dépendent. C’est pendant ce séjour en France qu’il publie son célèbre ouvrage Aperçu général sur l’Égypte. Et voici ce qu’il écrit aux professeurs, à la veille de son retour en Égypte, le 29 mai 1840 : « Plusieurs d’entre vous, Messieurs, ont fait partie de cette célèbre expédition qui a jeté les premiers germes de cette restauration de l’Orient. Depuis cette époque, la France n’a cessé par les hommes qu’elle a envoyés en Égypte de coopérer à cette mission glorieuse, les savants professeurs du jardin du roi ne seront pas les derniers, j’en suis sûr à s’associer à cette grande œuvre de régénération. Comme je dois partir incessamment pour l’Égypte, j’aimerais bien emporter les différents objets tant en zoologie, collection de minéraux et plantes… je me ferai un plaisir de vous envoyer tout ce que l’Égypte et les provinces qui en dépendent peuvent offrir d’intéressant. » Cette missive est bien révélatrice de la mentalité de l’époque, les Français participent à une œuvre de régénération de l’Égypte dans tous les domaines.

Les diplomates français ont aussi leur part dans les transferts entre la France et l’Égypte. Pacifique-Henri Delaporte (1815-1877), nommé consul au Caire le 20 juillet 1848, y a particulièrement contribué. Son père, Jacques-Denis, ancien interprète de l’expédition d’Égypte, est un diplomate qui a bien sûr ses entrées au Muséum et lui sert d’intermédiaire avec les professeurs. Pacifique-Henri, né à Tripoli en Syrie où son père était alors consul, a commencé sa carrière de diplomate en Tunisie. Il a donc l’avantage de bien connaître l’arabe et les us et coutumes des populations locales et il en use, voire en abuse, ce qui finira par lui causer des problèmes. Grâce à ses accointances avec les marchands voyageurs, il se constitue de riches collections botaniques, zoologiques et archéologiques. Il a l’art d’entretenir ses relations avec les grands d’Égypte et du Darfour, alors interdit aux Européens, leur donne des conseils ou leur rend des services. Comme en témoignent les archives du Muséum d’histoire naturelle, il est à l’origine de multiples dons d’animaux, girafes, hippopotames et autres. Delaporte est aussi un fin diplomate qui, lors de l’assassinat d’Abbas Pacha, en 1854, arrive avec le consul anglais à raisonner Elfy Bey, un des opposants à Saïd Pacha, l’héritier légitime. Saïd (1822-1863) qui succède à son neveu Abbas, est le troisième fils de Méhémet-Ali ; c’est un francophone qui a reçu une éducation européenne. Il nomme son ancien précepteur, l’orientaliste Koenig Bey, secrétaire des commandements et accorde à son ami Ferdinand de Lesseps l’autorisation de constituer et de diriger une compagnie universelle pour le percement de l’isthme de Suez et l’exploitation d’un canal entre la Méditerranée et la mer Rouge. L’influence française est alors à son apogée.

Le 10 février 1854 voit la création par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire de la Société impériale zoologique d’acclimatation. Le but de cette société, complémentaire du Muséum, est de concourir à l’introduction, à l’acclimatation et à la domestication des espèces d’animaux utiles ou d’ornement, au perfectionnement et à la multiplication des races nouvellement introduites ou domestiquées. Jomard, nommé membre honoraire de la Société d’acclimatation, prend tout de suite une part active à ses travaux. L’Égypte est le premier pays, hors d’Europe, où est créé un comité d’acclimatation, fondé en mars 1856 à Alexandrie par Jomard et par deux diplomates, Raymond Sabatier, consul général en Égypte, et Charles de Montigny, envoyé plénipotentiaire au Siam alors de passage en Égypte. Grâce à Jomard, un prince et plusieurs fonctionnaires égyptiens de haut rang deviennent membres de la société ; il s’agit particulièrement du frère de Saïd, le prince Halim Pacha (1830-1894), gouverneur du Soudan, de Clot qui a été rappelé en Égypte en 1856 par Saïd Pacha, mais qui rentre en France l’année suivante pour des raisons de santé, de Koenig Bey. Deux autres princes les rejoignent en 1857, le prince héritier Ahmed Pacha, qui meurt l’année suivante dans un accident de chemin de fer, et le prince Ismail Pacha, le futur khédive, tous deux fils d’Ibrahim Pacha.

D’autre part, Ferdinand de Lesseps s’intéresse aussi aux travaux de la société et aux échanges de produits naturels et la met en relations avec le roi d’Éthiopie. La création d’un second comité d’acclimatation est préparée à Khartoum par le prince Halim, qui, francophone, sera un grand donateur du Muséum et un passionné d’acclimatation. Les relations entre princes et grands d’Égypte et le Muséum s’intensifient donc grâce à la Société zoologique d’acclimatation et c’est une véritable circulation d’idées sur l’acclimatation et les produits naturels qui se met en place entre les deux pays. Les princes s’intéressent aux plantes européennes et sollicitent le Muséum et la société pour des échanges de plantes et d’arbres fruitiers. Le Prince Halim correspond régulièrement avec le professeur Georges Ville, protégé de Napoléon III et titulaire de la chaire d’agronomie végétale et de physiologie végétale, qui ira, en 1864, en Égypte diriger des cultures sur les propriétés d’Ismaël devenu vice-roi.

 

En 1860, Saïd est inscrit solennellement sur la liste des membres de la Société zoologique d’acclimatation. Il se montre aussi très généreux envers le Muséum. Ainsi, le 29 avril 1862, Jomard apprend-il aux professeurs du Muséum que Koenig Bey a sollicité et obtenu de Saïd deux dromadaires mâle et femelle en réponse au désir d’Isidore Geoffroy Saint-Hilaire d’avoir ces animaux. Le 12 août 1862, Koenig Bey informe les professeurs que des ordres du pacha ont été transmis au gouverneur du Soudan pour que soient expédiés au Caire, dès qu’il pourra se les procurer, une girafe, un éléphant d’Éthiopie et des gazelles, dont Saïd compte faire don au Muséum.

Une nouvelle preuve de l’intérêt des princes égyptiens pour l’acclimatation est donnée en 1863 par le nouveau pacha Ismaïl (1830-1895), arrivé au pouvoir à la mort de son oncle Saïd. Il décrète le transport gratuit à travers l’Égypte de tous les animaux destinés à la Société zoologique d’acclimatation de Paris. La même année, il offre au Muséum deux girafes mâle et femelle, arrivées du Soudan, ainsi que de deux jeunes éléphants mâles. Ces deux girafes ne s’adapteront pas au climat parisien et, quant aux éléphants, l’un d’entre eux fera l’objet d’un échange contre un rhinocéros avec le jardin zoologique de Londres.

D’autres trajectoires de spécialistes d’histoire naturelle qui ont brillé par leurs études consacrées à l’Égypte, pourraient être évoquées, comme celle du pharmacien Joseph-Bernard Gastinel (1811-1899), originaire de Draguignan. Envoyé en 1835 comme pharmacien en chef des hôpitaux à Alexandrie, professeur titulaire de physique et chimie à l’école de médecine et pharmacie du Caire, en 1859, et chargé, en 1863, par le gouvernement égyptien de veiller à la création d’un jardin d’acclimatation, il a rendu d’innombrables services par ses travaux au gouvernement égyptien.

Néanmoins, les dossiers du Muséum d’histoire naturelle que j’ai consultés ne font référence qu’aux princes dont les jardins, par exemple, s’embellissent de plantes européennes. On pourrait donc se poser quelques autres questions. Quelles influences ont eu les différents travaux de Français sur la vie quotidienne du peuple égyptien ? Qu’en est-il des savoirs traditionnels du peuple égyptien, y a-t-il eu une réutilisation de ces savoirs autochtones par les scientifiques français ? Comment les Égyptiens se sont-ils approprié les nouveaux savoirs venus d’ailleurs ?

Le dépouillement exhaustif des différentes publications scientifiques de l’époque, (celles du Muséum d’histoire naturelle, de la Société zoologique d’acclimatation, de l’Institut égyptien, etc.) et l’accès aux sources égyptiennes devraient permettre de mieux appréhender les résultats de ces échanges et de ces travaux d’histoire naturelle concernant l’Égypte.

Armelle Le Goff
Conservateur général du patrimoine aux Archives nationales, Paris

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