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Pierre Joëlle, « La presse française de Turquie, canal de transmission des idées de la Révolution », Le Temps des médias 2/2005 (n° 5) , p. 168-176 URL : http://www.cairn.info/revue-le-temps-des-medias-2005-2-page-168.htm DOI : 10.3917/tdm.005.0168.

Plan de l’article
  1. Une presse française en Turquie à partir de 1795
  2. Évolution de la presse française dans l’Empire ottoman
  3. Le rôle du développement de l’imprimerie
  4. Les idées de la Révolution française
  5. Émergence d’une opinion publique turque
  6. Le journalisme, une profession nouvelle
Texte intégral

 

Comme pour celle de la photographie, du télégraphe ou du chemin de fer, les Turcs doivent aux Français l’introduction de la presse dans leur pays. C’est pourquoi l’on ne s’étonnera pas que les premiers journaux furent d’abord des journaux écrits en français, avant d’être bilingues et qu’enfin apparaisse une presse turque proprement dite. En deux siècles, on y compte plus de 700 journaux entièrement ou partiellement écrits en langue française.

En 1874, le vicomte de Caston relate que dans l’Empire ottoman, les lecteurs francophones désireux de se distraire, et qui « lisent très difficilement le turc, fort mal le grec moderne et pas du tout l’arménien », ont la possibilité de choisir entre une dizaine de journaux rédigés entièrement ou en partie en français

Mais la presse française de l’Empire a eu un autre rôle, et bien plus important, que celui de distraire les lecteurs francophones : celle de répandre les idées de la Révolution française. Et l’on peut affirmer que ce phénomène n’est certainement pas étranger à la création de la République de Turquie en 1923

Une presse française en Turquie à partir de 1795

 

En 1795, un premier journal est publié dans l’Empire ottoman. Ce fut en français, sous le nom de Bulletin des Nouvelles, tiré sous les presses de l’Ambassade de France à Constantinople. Son objectif était clairement celui de diffuser dans l’Empire les idées de la Révolution française. Les Français s’efforçaient de s’assurer l’appui de la puissance ottomane. Une grande importance avait été attachée par la jeune République française à la formation de jeunes aux langues orientales et une action en faveur de la République française avait été engagée. Arrivé en juin 1793, l’ambassadeur Descortes avait tenu des réunions à Istanbul et distribuait de la littérature en faveur des idées de la Révolution. Le 4 avril 1795, le ministre des Affaires étrangères à Paris informa l’ambassadeur que le Comité du Salut avait décidé d’établir l’imprimerie française de Constantinople et annonça l’envoi de Louis Allier, directeur de l’imprimerie Nationale, pour en reprendre la direction. Trois autres assistants furent envoyés avec deux presses et une quantité de caractères français. L’ambassadeur reçut des instructions pour les utiliser au mieux des intérêts français. À Constantinople, l’imprimerie française fonctionnait déjà sous la direction d’un arménien appelé Batos. Le 27 juillet 1795, Verninac, qui avait entretemps succédé comme ambassadeur, mit toute une presse et son personnel sous l’autorité de Charles Houel, qui avec l’aide d’Allier et de ses collègues, lança un nouveau programme. Selon Verninac, l’imprimerie « devait servir à remplir deux objets également intéressants, celui d’instruire les Nationaux établis au Levant des affaires de la République et celui de donner aux Turcs connaissance des intérêts qui occupent l’Europe et de leur inspirer par la publication de quelques livres élémentaires le goût des sciences qu’il leur importe d’apprendre »

À cette époque, une tentative pour se procurer des caractères turcs et imprimer en turc échoua. En revanche, le Bulletin des Nouvelles, bulletin bimensuel de nouvelles de France, de six à huit pages in-8°, imprimé en français fut distribué dans tout le Levant. En 1796, une autre publication parut – La Gazette de Constantinople –, de quatre à six pages in-8°. Celle-ci, semble-t-il, parut irrégulièrement, à des intervalles d’environ un mois, pendant quelque deux ans environ, jusqu’en septembre 1798. Au début de la guerre avec la France, le personnel de l’ambassade de France fut interné et les presses confisquées. Après la paix de 1802, elles furent restituées et remises en route pour imprimer des textes de propagande et des bulletins divers. Durant cette période, quelques-unes de ces publications semblent avoir été bilingues.

Il faut attendre une trentaine d’années pour voir enfin le premier journal français en Turquie à parution régulière. Il fut publié pour la première fois à Smyrne (Izmir) en mars 1824 sous le titre de Smyrnéen, avec l’accord de l’ambassade de France. Le Smyrnéen fut suivi par le Spectateur Oriental en 1824, puis, sur l’initiative d’Alexandre Blacque, par le Courrier de Smyrne en 1828 et en 1832, par le Moniteur Ottoman, édition française du journal officiel ottoman Takvim-i Vekayi, inspiré lui-même du Moniteur Officiel de France.

Dès cette époque, on constate l’existence d’une abondante presse francophone, illustrée par des journaux dont certains se maintiendront un siècle, tel Stamboul (1875-1964). Plusieurs questions restent en suspens concernant le rôle joué par cette presse de langue française dans l’opinion publique, tant en Turquie qu’en France. Certains auteurs font aussi remarquer qu’au cours de son histoire, cette presse ne fut pas obligatoirement pro-française mais elle reflétait le rôle véhiculaire joué par la langue française dans l’Empire ottoman. Par exemple, le Spectateur Oriental était pro-ottoman, opposé à la politique de la France et de la Grande-Bretagne, et, pourtant rédigé par le Français Alexandre Blacque ; le Phare du Bosphore (1870-1890), journal pro-grec, défendait les intérêts de l’Église orthodoxe grecque. Quant à l’hebdomadaire L’Aurore, il soutenait des positions britanniques à la fin de l’Empire ottoman.

Évolution de la presse française dans l’Empire ottoman

 

Vue d’Europe, cette presse représentait un contrepoids à l’idéologie officielle. Mais ces journaux en langue française signifiaient davantage.

La presse francophone a évolué en trois étapes dans l’Empire ottoman. Les premiers journaux avaient plus l’allure de bulletins officiels faits par des étrangers pour des étrangers. Au xviiie siècle, juste après la Révolution furent créés plusieurs journaux en langue française par des Français. Au premier abord, quoique se déroulant en Turquie, il s’agit plutôt d’une page d’histoire de la presse française que de la presse turque. Mais l’on ne peut nier que les idées de la Révolution française se propagèrent grâce à ces journaux chez les intellectuels ottomans. Leur création sous-tendait quelque peu une volonté de trouver un soutien de la jeune République française auprès des Ottomans, même s’il semble que le premier objectif de cette presse était d’instruire les citoyens français établis dans le Levant et de les gagner aux idées républicaines.

Après 1824, commence une période de publications périodiques régulières. Cette presse est en prise sur l’actualité, présentant l’événement dans son évolution, offrant au lecteur une revue des nouvelles étrangères autant qu’intérieures. Les éditeurs sont encore des citoyens français mais les journalistes sont des « Levantins » installés dans l’Empire ottoman depuis plusieurs générations. Ces périodiques défendent les intérêts des colonies françaises se trouvant dans l’Empire ottoman. Néanmoins, pour la première fois et de manière publique, un organe défendait l’Empire ottoman, trouvant du même coup une certaine protection des fonctionnaires ottomans. Les rapports avec la France connurent leur apogée lors de la guerre de Crimée, insufflant ainsi un nouvel élan aux publications en langue française

Dès cet instant, la presse française a un rôle qu’elle ne perdit jamais par la suite : établir le lien entre une Turquie peu connue et l’Europe, être l’écho d’une certaine Turquie auprès des Européens. Enfin, dans les années 1830, apparaît une presse véritablement turque même si elle est réalisée en français. Organe officiel des sultans, le journal officiel Takvim-i Vekayi, « Le Moniteur ottoman », créé en 1832 est écrit dans les deux langues, français et turc, avec les caractères « latins » pour la langue française et les caractères « arabes » pour le turc ottoman. La presse est alors utilisée par le pouvoir ottoman. Le sultan Mahmut veut à la fois centraliser l’État autour de sa personne unifier sa prise de décision qu’il désire cohérente à l’aide des nouvelles conceptions politiques, et se tourner vers l’Europe occidentale. Ce qui signifie qu’il faut nouer un dialogue à l’extérieur, parler de la Turquie et la sortir de l’image de barbarie dont elle souffre en Europe, partir enfin à la recherche de nouveaux partenaires dont il faut convaincre des bonnes dispositions de l’Empire ottoman. La presse devient un porte-parole à l’étranger. Le titre « Écho de l’Orient » est assez révélateur du dialogue engagé par ce biais entre Occidentaux et Orientaux. L’utilité d’une presse et d’une langue étrangère (le français) procédait d’un même désir du pouvoir ottoman : faire connaître à l’extérieur les idées nouvelles et les réalisations qui se produisaient à l’intérieur de l’Empire tout en créant un organe centralisateur, référence unique et officielle pour ses citoyens.À ce moment, le choix d’un organe officiel central bilingue en turc, mais aussi en français, signifie désormais que la langue française devient le véhicule choisi par l’autorité turque dans son effort pour se rendre compréhensible à l’étranger : elle est langue d’extériorisation, avec tout ce que cela comporte d’échanges d’informations de l’Empire ottoman vers l’Occident mais aussi de pensées nouvelles vers Constantinople.La transformation de l’alphabet turc, d’arabe en latin, n’a pas encore été réalisée et ne se réalisera que près d’un siècle plus tard comme l’une des réformes de l’époque républicaine. Mais l’on peut prendre l’apparition de cette presse bilingue comme une nouvelle étape du rapprochement entre Turcs et Européens.

Le rôle du développement de l’imprimerie

 

L’imprimerie arriva au Moyen-Orient, non pas depuis la Chine mais depuis l’Occident où son essor depuis Gutenberg avait attiré l’attention des Turcs. Ne s’intéressant guère d’habitude à ce qui se passait dans les contrées des infidèles, les chroniqueurs ottomans allèrent jusqu’à consacrer quelques lignes à Gutenberg et à sa première presse. Ce sont les Juifs expulsés d’Espagne en 1492 et accueillis dans l’Empire ottoman qui apportèrent le livre imprimé et l’art de le fabriquer, entre autres objets, idées et savoir-faire occidentaux. N’ayant pas de mal à trouver une main d’œuvre qualifiée parmi les typographes juifs et chrétiens, la première imprimerie musulmane finit par s’ouvrir au début du xviiie siècle à Istanbul.

Longtemps, pour des raisons religieuses, l’utilisation du procédé d’imprimerie fut interdite dans l’Empire ottoman. Pour les musulmans, le texte du Coran est littéralement divin ; le lire et l’écrire sont des actes d’adoration en soi. C’est la raison pour laquelle toute reproduction de l’Écriture sainte, l’alphabet arabe (le turc ottoman s’écrit alors en lettres arabes), y compris la reproduction par le procédé d’imprimerie, fut absolument interdite jusqu’au début du xviiie siècle. Au moment où les Ottomans attirés par le progrès technique de l’Occident acceptent d’entretenir des relations avec les « Francs », cet interdit est levé.

Le nouveau procédé de reproduction de l’écrit a exercé une influence sur le style, la syntaxe et le vocabulaire de la langue turque jusqu’au passage de l’alphabet d’arabe en latin pour écrire le turc. C’est pourquoi on peut défendre l’idée que l’imprimé est à la fois une cause et une conséquence du changement de la mentalité et de la pensée turques et de son occidentalisation. On constate dans les textes écrits imprimés de cette époque que l’occidentalisation est liée à une volonté de modernité et de progrès dans l’esprit de l’élite intellectuelle istambouliote en même temps que les idées de la Révolution française et des Lumières ont trouvé dans les livres et la presse un merveilleux canal de transmission.

D’autre part, le fait que les sultans essayèrent d’utiliser la presse pour recentraliser un pouvoir qui se désintégrait explique certainement le fait qu’ils aient levé l’interdiction de reproduire l’écriture sacrée. L’éditorial du premier journal bilingue, Le Moniteur ottoman, qui vit le jour en 1832, expliquait que l’organe officiel était l’aboutissement de l’ancienne institution ottomane de l’historiographie impériale. Il y était aussi inscrit que ce journal officiel avait pour but de faire connaître « la véritable nature des événements et la signification réelle des actes et décisions du gouvernement », afin d’éviter tout malentendu et de prévenir toute critique résultant de la mauvaise information. L’autre objectif, disait l’article, « était de fournir des connaissances utiles sur le commerce, la science et les arts ».

Le nombre de journaux turcs s’accroît considérablement au cours des années 1860. Ils sont alors de véritables journaux d’opinion politique édités par des hommes de lettres qui fondent leurs journaux sur une opposition au gouvernement. Les intellectuels, formés aux idées nouvelles, trouvèrent dans la presse un moyen d’expression. Ajoutons que comme dans les pays européens, la technique de Gutenberg a bouleversé le statut symbolique et la portée sociale de l’écrit à travers l’alphabétisation des masses.

Les idées de la Révolution française

 

« La Révolution française est le premier grand mouvement d’idées qui ait franchi la barrière séparant la Maison de la Guerre de la Maison de l’Islam, pour trouver un accueil favorable parmi les dirigeants et les penseurs musulmans et affecter plus ou moins profondément toutes les couches de la société islamique. »

LEWIS Bernard, Islam et laïcité, La naissance de la Turquie moderne, éditions Fayard, 1988, p. 55.

Outre la facilité de transmission des idées grâce au développement des techniques de diffusion collective de l’époque, et principalement de l’imprimé comme nous venons de le voir, plusieurs raisons expliqueraient que tout à coup soit franchie cette barrière entre Ottomans et « Chrétiens » : d’abord, et paradoxalement pour une société dont le socle est la religion islamique, la laïcité de la Révolution française, ensuite l’intérêt des Français de se faire un allié du Grand Empire, enfin, liées aux deux autres facteurs, celle de la langue. L’attrait initial pour ces idées est à chercher dans leur caractère laïque, la Révolution française étant le premier bouleversement social qui en Europe, trouve son expression intellectuelle en des termes non religieux : la laïcité en soi n’attirait guère les Ottomans, mais dans un mouvement européen qui se disait expressément « non chrétien », même « antichrétien », ils pouvaient espérer trouver le secret du pouvoir occidental (économique, militaire et technique) sans compromettre leurs propres croyances et traditions religieuses. De plus, les nombreuses protestations de l’Autriche et de la Russie contre la Révolution française ne purent qu’éveiller la sympathie des Turcs pour ce mouvement, les Français eux-mêmes ayant trouvé dans l’Empire du Levant un allié indispensable face aux autres empires européens. Ainsi, à la fin du xviiie et au début du xixe siècle le peu de connaissance qu’avaient les intellectuels turcs des langues européennes se limitait au français, parce que les premiers professeurs et techniciens venus d’Europe étaient français.

On peut se faire une idée de la réussite de la propagande réalisée au moment de la Révolution française dans l’Empire par la critique très hostile de Atif Efendi vis-à-vis de la force des mots et du langage des Français qui savent utiliser les mots et le langage des gens du commun : « (…) les athées bien connus et célèbres, Voltaire et Rousseau, et d’autres matérialistes de leur acabit, eux, avaient imprimé et publié divers ouvrages consistant – que Dieu nous préserve – en insultes et en calomnies contre les prophètes et les grands rois, en suppression et abolition de toute religion, et en allusions à la douceur de l’égalité et du républicanisme, le toute exprimé en mots et langage de gens du commun…».

La bouture de l’arbre de la liberté avait pris racine dans le sol ottoman. Elle devait porter ses fruits aussi doux qu’amers. En effet, ces idées sont à l’origine de la véritable révolution politique, sociale et culturelle que vécut le peuple turc dans la première partie du vingtième siècle et dont la création de la république de Turquie en 1923 n’est qu’un exemple

Emergence d’une opinion publique turque

 

Le paysage de la presse française en langue française évolue après la loi sur la presse de 1865. Cette loi (d’inspiration française !) soumet la création d’un journal, mais aussi son contenu, au regard de l’autorité et va ramener la presse francophone au rang d’une presse parmi d’autres. Par conséquent, alors que jusqu’à présent, il y avait primeur de la francophonie, à partir de cette époque, il y a un certain recul. Une opinion publique cherchait alors ses repères en Turquie ; elle ne se sentait pas nécessairement représentée par la presse francophone existante, trop extérieure à son goût. Le phénomène de la presse entrait davantage dans les mœurs ; à côté du dialogue avec les étrangers, d’autres préoccupations marquaient la presse quotidienne. L’utilisation du français dans la presse n’est plus alors un fait global, ou l’effet d’une volonté politique nationale mais devient peu à peu le choix délibéré de particuliers qui choisissent de s’exprimer en français. La francophonie se dissocie du périodique imprimé pour devenir un phénomène interne à l’Empire ottoman, intégré dans ses structures sous la forme d’un enseignement francophone, dont la création d’un lycée en langue française, le lycée de Galatasaray (1868). En cela, la francophonie devient un choix volontaire des autochtones turcs qui veulent étendre leur monde de connaissances : « une fenêtre ouverte sur l’Occident ».

Quelques années plus tard, alors qu’apparaissent les premiers contingents d’intellectuels francophones, cette évolution linguistique a une conséquence sur le plan journalistique : il y a désormais une demande plus nombreuse et plus diversifiée d’informations en français. La presse devient le véhicule par lequel une dimension culturelle prend une place de plus en plus grande : sont créées des revues littéraires, savantes et mondaines. En 1874, il s’agit, pour l’essentiel, de La Turquie, le Levant-Herald, le Levant-Times (bilingue), Le Courrier d’Orient, le Phare du Bosphore, L’Orient illustré (français-italien) la Presse de Constantinople, le Journal des travaux publics de l’Empire ottoman, le Moniteur du Commerce, Minerve, Polichinelle, Annonces-Journal.

La dimension politique de la presse francophone ne disparaît pas, bravant même la censure : c’est l’époque de la Revue de Constantinople et la création du journal Stamboul. Mais à partir de 1876 et jusqu’en 1908, la presse n’a plus du tout le droit de se mêler de vie politique : il y a alors 40 publications francophones dont des bulletins économiques de chambres de commerce, des revues médicales, des annonces, des revues littéraires, mondaines et artistiques. Ne sont recensés officiellement que trois ou quatre journaux francophones, Levant-Herald, la Turquie, le Stamboul et en 1882 le Moniteur Oriental.

En 1876, pour la première fois, des journalistes turcs publient un journal en édition bilingue français-turc, l’Osmanli, auquel collabore Ahmet Midhat. Le pouvoir ottoman se crée de toutes pièces une presse en français, autant en France qu’en Turquie, pour réduire à néant la résistance Jeune-turque dont les organes, en France et en Europe, sensibilisent les milieux politiques occidentaux.

À la fin des années 1870 et au début des années 1880, pour échapper à la censure, un important contingent de journaux francophones voit le jour en Bulgarie. Au total 8 journaux, partiellement ou intégralement en français, apparaissent soit à Philippoupolis soit à Sofia entre 1878 et 1886. Dans les années 1890 l’utilisation de la francophonie par le pouvoir se fait plus systématique. Et il n’est besoin que de compulser les grands journaux européens d’alors, et plus spécialement le Temps, pour comprendre qu’à cette époque, la concurrence européenne s’exacerbait dans l’Empire, où chaque nation tentait sans cesse de supplanter ses adversaires Par conséquent, le besoin d’information était d’une nécessité première. À cette époque ces journaux préféraient venir recueillir eux-mêmes une information plus crédible, par l’envoi d’un correspondant permanent qu’ils savaient être mieux à l’abri de la censure. Cette faillite de la presse turque de l’époque se vérifie dans l’article de la Revue commerciale du levant qui nous apprend qu’à côté des six journaux français, des douze quotidiens turcs, des neuf grecs, etc. le public de Constantinople préférait puiser directement dans les 145 titres français, 34 titres allemands, 14 autrichiens, 4 belges, etc., quotidiens, hebdomadaires ou autres périodiques reçus régulièrement de l’étranger à plusieurs milliers d’exemplaires.

Le journalisme, une profession nouvelle

 

Depuis le début du xixe siècle, le journalisme est devenu une profession nouvelle dans l’Empire ottoman. Les premiers journalistes étaient des amateurs à temps partiel, hommes de lettres, fonctionnaires ou politiciens qui jouaient avec un nouveau moyen d’expression dont ils ne percevaient pas toutes les possibilités. Ils se consacraient encore à leurs activités administratives, à l’enseignement ou à d’autres professions. Le journalisme professionnel ne tarda pas à se développer, donnant naissance à une catégorie sociale rompue à la collecte, à la présentation et à la discussion des informations et qui gagnait l’essentiel de ses revenus dans la presse. Le développement de l’alphabétisation – le nombre de personnes alphabétisées tripla pendant le dernier quart du xixe siècle – et le désir croissant de nouvelles et autres informations firent des journaux une affaire rentable et donnèrent au journalisme un prestige et une influence plus grands. Et malgré la période de censure de la fin de siècle, écrivains et intellectuels continuèrent à publier de l’étranger, et entre autres de Paris où une partie d’entre eux s’est réfugiée, continuant ainsi à entretenir des liens étroits avec les Français.

C’est pourquoi aussi l’on ne s’étonnera pas que lors de la révolution Jeune-turque en 1908, 94 journaux francophones reçoivent une autorisation de publication dans l’Empire. Mais d’après la Revue du Monde Musulman, on n’a que peu de preuves que tous ces journaux aient réellement existé. Quoi qu’il en soit, il y a un retour en force de la langue française qui tient la première place des langues étrangères, en parallèle à l’espoir que suscite cette révolution et la fin d’un régime autoritaire. Ceci est visible à l’extension géographique du phénomène de la presse, qui s’étend ensuite à la Macédoine, Liban, Syrie, Bagdad, Jérusalem, etc. Ceci est visible au nombre de journaux tri – ou quadrilingues, y compris le français, dont les éditions veulent être avant tout un lien entre toutes les franges de la population ottomane Mais la liberté de la presse acquise est éphémère, puisqu’elle ne dure qu’un an à peine.

Ainsi, des années 1860 jusqu’en 1918, et malgré l’augmentation régulière du nombre des titres de journaux, la presse en français de Turquie perd peu à peu son poids politique pour se limiter, contrainte et forcée, à un rôle plus scientifique, plus littéraire, en un mot plus culturel.

Mais l’on ne peut nier le progrès indéniable, acquis au xixe et au début du xxe siècle, grâce, entre autres, à cette presse francophone qui a amené de plus en plus de citoyens de l’Empire ottoman à exprimer leurs points de vue. Dès lors, pourquoi ne pas franchir le pas en établissant directement un rapport entre cette évolution et la révolution kémaliste qui mena à la création de la République de Turquie en 1923 ?


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