Liberté et libertés

Histoire des Juifs [ chapitre : La Révolution française et l’émancipation des Juifs(1789-1806)] | Wikisource

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Heinrich Graetz. Histoire des Juifs. Traduction par Lazare Wogue, Moïse Bloch. A. Lévy, 1897 (Tome 5, pp. 306-324). Heinrich Graetz, né le 31 octobre 1817 et mort le 7 septembre 1891, a été l’un des premiers historiens à écrire une histoire complète du peuple juif dans une perspective juive (wikipedia). 


La Révolution française et l’émancipation des Juifs (1789-1806)

REPRODUCTION DU CHAPITRE

La Révolution française fut vraiment, selon l’expression du prophète, le jour du Seigneur où les orgueilleux furent abaissés et les humbles relevés. Parmi tant d’injustices qu’elle répara, elle mit aussi fin à cette iniquité révoltante qui, depuis tant de siècles, faisait considérer les Juifs comme les parias des nations européennes. Ce que Mendelssohn ne croyait possible que dans un avenir lointain, ce que les défenseurs des Juifs, Dohm et Diez, n’osaient exprimer que sous forme de vœu, la France le réalisa avec une merveilleuse rapidité.

Ce ne fut pourtant que par des efforts multipliés que les Juifs de France réussirent à obtenir leur émancipation. Un homme courageux, Herz 1ledelsheim, plus connu sous le nom de Cerf Berr (né vers 1730 et mort en 1793), fut le premier à déployer une infatigable activité en faveur de ses coreligionnaires. Fournisseur des armées de Louis XV, il fut autorisé, pour un hiver, à résider à Strasbourg, dont le séjour était interdit aux Juifs. Comme il avait rendu des services considérables à l’État au moment d’une guerre et pendant une famine, on lui permit de continuer à habiter cette ville. Il y attira alors quelques autres Juifs. Pour le récompenser de ses services, Louis XVI lui accorda les mêmes droits qu’aux autres Français et l’autorisa à acquérir des immeubles et des biens fonciers. Il créa des fabriques à Strasbourg et y employa des ouvriers juifs pour habituer ses coreligionnaires à gagner leur vie par le travail manuel et les mettre ainsi à l’abri des reproches de leurs adversaires. Les bourgeois de Strasbourg voyaient d’un œil jaloux l’arrivée de Juifs dans cette ville, et ils s’efforcèrent d’obtenir l’expulsion de Cerf Berr et de ses protégés. Ému de cette malveillance et encouragé, d’autre part, par le Mémoire de Dohm et l’édit de tolérance promulgué par Joseph II en Autriche, Cerf Berr résolut d’entreprendre d’actives démarches à la cour afin que les Juifs fussent’ émancipés ou, au moins, autorisés à résider dans la plupart des villes françaises. Il fit aussi répandre la traduction française de l’ouvrage de Dohm.

Louis XVI était animé des meilleurs sentiments et se montrait tout disposé à donner suite aux réclamations des Juifs. Sur son ordre, Malesherbes convoqua une commission de notables juifs chargés de proposer les mesures qui pourraient améliorer la condition de leurs coreligionnaires. Cerf Berr et Berr Isaac Berr de Nancy représentèrent à cette commission les Juifs de Lorraine ; ceux de Bordeaux et de Bayonne y envoyèrent comme délégués, entre autres, le riche armateur Gradis, Furtado, qui joua plus tard un certain rôle dans la Révolution française, et Isaac Rodrigues. Ce fut probablement sur leurs instances que Louis XVI abolit (24 janvier 1784) le péage corporel (leibzoll), qui pesait surtout sur les Juifs d’Alsace.

Aux efforts de Cerf Berr et de ses amis se joignirent bientôt ceux de deux hommes qui devaient occuper une place considérable dans la Révolution française : le comte de Mirabeau et l’abbé Grégoire. Mirabeau, âme ardente, débordant d’idées généreuses, se décida, à la suite d’un voyage à Berlin, à élever sa voix éloquente en faveur des Juifs. Pendant une mission secrète dans la capitale de la Prusse, où il était arrivé peu de temps après la mort de Mendelssohn, il entendit célébrer dans les milieux chrétiens les vertus du philosophe juif. Il se lia également avec Dohm et plusieurs Juifs distingués. Plein d’admiration pour Mendelssohn et pressentant l’avantage que la France pouvait tirer des Juifs, asservis depuis des siècles, si elle les appelait à la liberté, il résolut de faire connaître au public français le mouvement de rénovation qui s’accomplissait alors en Allemagne. C’est ainsi qu’il publia son opuscule si rempli de choses : Sur Moses Mendelssohn et sur la réforme politique des Juifs (1787). Il y expose brièvement l’histoire tragique des Juifs et y fait ressortir le martyre glorieux de ce peuple et la cruauté de ses persécuteurs. Voulez-vous, dit-il, que les Juifs deviennent des hommes meilleurs, des citoyens utiles ? Bannissez de la société toute distinction avilissante pour eux, ouvrez-leur toutes les voies de subsistance et d’acquisitions. Veillez à ce que, sans négliger la doctrine sacrée de leurs pères, les Juifs apprennent à mieux connaître la nature et son auteur, la morale et la raison, les principes de l’ordre, les intérêts du genre humain, de la grande société dont ils font partie. Il répond ensuite aux accusations formulées contre les Juifs et termine par ces paroles chaleureuses : Voulez-vous enfin que les prétendus vices des Hébreux soient si profondément enracinés qu’ils ne puissent disparaître qu’à la troisième ou quatrième génération ? Eh bien ! commencez tout à l’heure ; car ce n’est pas une raison pour reculer cette grande réforme politique d’une génération, puisque sans cette réforme on ne verrait jamais une génération corrigée, et la seule chose que vous ne puissiez pas reconquérir, c’est le temps perdu. Mirabeau saisit toutes les occasions pour plaider la cause des Juifs et dissiper les préjugés que Voltaire avait répandus en France contre eux.

Ailleurs aussi on s’occupait à ce moment des Juifs. En Alsace, les Juifs se plaignaient des humiliations et des souffrances qu’on leur infligeait, et les chrétiens accusaient les Juifs de les réduire à la misère. À Metz parut un pamphlet : Cri des citoyens contre les Juifs, qui contenait les plus haineuses excitations. Ce réquisitoire venimeux fut réfuté par un écrivain instruit et éloquent, Isaïe Berr Bing (1759-1805), qui connaissait mieux l’histoire de son peuple que la plupart de ses contemporains juifs, sans excepter les savants de Berlin.

Ces écrits, conçus en sens divers, mirent les Juifs à l’ordre du jour en France. La Société royale des sciences et des arts à Metz mit au concours la question suivante : Est-il des moyens de rendre les Juifs plus heureux et plus utiles en France ? Neuf mémoires furent présentés, dont sept favorables aux juifs, entre autres, ceux de deux ecclésiastiques, l’abbé Grégoire et l’abbé de la Louze. Trois concurrents partagèrent le prix, l’abbé Grégoire, Salkind Horwitz, Juif polonais, attaché à la bibliothèque du roi, et l’avocat Thierry. Tous émettent cette idée que les Juifs sont des hommes comme les chrétiens et méritent, par conséquent, de devenir citoyens français, et que les défauts qu’on leur reproche sont l’œuvre des chrétiens.

Il n’y avait pourtant pas un nombre considérable de Juifs en France au moment où éclatait la Révolution. Tant en Alsace qu’à Metz, à Paris, à Bordeaux et dans les États pontificaux d’Avignon et de Carpentras, on en trouvait à peine cinquante mille. Encore n’étaient-ils pas unis. Les Juifs de rite portugais témoignaient un injuste dédain à ceux de rite allemand, et les rapports entre eux étaient parfois très tendus. Aussi, malgré le conseil de l’abbé Grégoire, n’avaient-ils concerté aucun plan en commun quand l’occasion se présenta de demander leur émancipation à l’Assemblée nationale.

On sait que la Révolution débuta par la prise de la Bastille. Les excès du peuple de Paris furent imités sur bien des points en France, où des châteaux furent brûlés, des couvents détruits et des nobles maltraités ou tués. En Alsace, les paysans et la populace tournèrent leur fureur contre les Juifs (août 1789), dont ils démolirent les maisons et pillèrent les biens. De nombreux Juifs furent obligés de se réfugier à Bâle, où on les accueillit avec bienveillance, quoique le séjour de cette ville leur fût interdit d’habitude. Wessely a célébré dans une belle poésie hébraïque la conduite généreuse des Bâlois.

Les Juifs d’Alsace sollicitèrent alors l’appui de l’abbé Grégoire, qui s’adressa en leur faveur à l’Assemblée. Ministre d’une religion qui regarde tous les hommes comme frères, dit-il, j’invoque l’intervention de l’Assemblée en faveur d’un peuple proscrit et malheureux. Pour agir sur l’esprit public, il écrivit sa Motion en faveur des Juifs, où il demandait leur assimilation aux autres citoyens. Arrive ensuite la fameuse nuit du 4 août où la noblesse sacrifia ses privilèges sur l’autel de la patrie. Encouragés par ce mouvement généreux, les Juifs multiplièrent leurs efforts pour être déclarés citoyens. Des Juifs de Bordeaux s’enrôlèrent dans les rangs de la garde nationale, et l’un d’eux fut même nommé capitaine. À Paris aussi, de nombreux Juifs faisaient partie de la garde nationale et rivalisaient avec les autres Parisiens de patriotisme et de courage civique. Onze délégués se rendirent à l’Assemblée pour lui présenter une Adresse où ils demandaient à être soumis, comme tous les Français, à la même jurisprudence, à la même police, aux mêmes tribunaux. À la tête de cette délégation se trouvaient un hollandais, Jacob Goldschmidt, et un Portugais, Lopez Laguna.

Cependant, dans le sein même de l’assemblée, il existait des préjugés religieux contre les Juifs. Lorsqu’un député, M. de Castellane, eut proposé un article ainsi conçu : Nul homme ne doit être inquiété pour ses opinions religieuses, ni troublé dans l’exercice de son culte, des prêtres catholiques, appuyés par un certain nombre de laïques, firent entendre de violentes protestations. Mais un autre député, Rabaud-Saint-Étienne, appuya énergiquement la motion de Castellane. Après avoir fait observer qu’il représentait une population de 500.000 âmes, dont 120.000 étaient protestants, et qu’il ne pouvait pas admettre que ces derniers fussent exclus de toutes les fonctions et de toutes les dignités, il ajouta : Je demande la liberté pour ces peuples toujours proscrits, errants, vagabonds sur le globe, ces peuples voués à l’humiliation, les Juifs. Malgré une vive opposition, la motion fut adoptée et inscrite en tête de la Constitution de 1791 dans les termes suivants : Nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. Cet article est aujourd’hui un des principes fondamentaux des Constitutions européennes.

Ainsi, les Juifs avaient reçu satisfaction sur un point important. Mais leur cause n’était pas encore gagnée ; leurs adversaires travaillaient activement à les tenir exclus de tous les droits de citoyen. La question juive fut de nouveau discutée ( 28 septembre 1789) à la suite de persécutions que les Juifs avaient subies dans quelques localités. L’abbé Grégoire recommença à plaider leur cause avec beaucoup d’éloquence. Il fut soutenu par le comte de Clermont-Tonnerre. L’Assemblée décréta que le président écrirait a aux- différentes municipalités de la Lorraine pour leur manifester que la Déclaration des droits de l’homme est commune à tous les habitants de la terre et que, par conséquent, elles ne devaient plus maltraiter les Juifs. Mais au milieu des passions déchaînées par la Révolution, la voix de l’Assemblée ne fut pas entendue, et les Juifs continuèrent d’être maltraités. C’est alors que, sur la demande des députés de la Lorraine, plusieurs délégués juifs des Trois-Évêchés, de l’Alsace et de la Lorraine turent autorisés à se présenter à la barre de l’assemblée (14 octobre). Un des délégués, Berr-Isaac Berr, exposa avec une touchante émotion les souffrances endurées depuis tant da siècles par ses coreligionnaires et demanda qu’on consentit enfin à les traiter avec justice. Le président lui promit que l’Assemblée prendrait sa requête en considération et se trouverait heureuse de rappeler les Juifs à la tranquillité et au bonheur. On applaudit, et les Juifs furent admis aux honneurs de la séance.

À propos de la discussion relative à la loi électorale, l’Assemblée traita de nouveau la question juive. On se demanda si les Juifs seraient également compris parmi les citoyens actifs auxquels devait appartenir l’éligibilité. La discussion fut longue (21, 23, 24 décembre). Clermont-Tonnerre, Robespierre, Duport, Barnave et Mirabeau prirent la parole en leur faveur, mais l’abbé Maury, de la Fare, évêque de Nancy, Rewbel et l’évêque de Clermont se firent les interprètes des plus étroits préjugés.

L’Assemblée, à moitié ébranlée par les arguments spécieux des membres du clergé, émue parla crainte de provoquer des troubles dans les provinces de l’Est, décida d’ajourner toute résolution au sujet des Juifs (24 décembre). Cet ajournement froissa profondément les Juifs portugais, qui, jusqu’alors, n’avaient pas été confondus avec les Juifs allemands et avaient joui de droits particuliers. Sur le rapport de Talleyrand, évêque d’Autun, énergiquement appuyé par de Sèze, député de Bordeaux, et malgré l’opposition acharnée des adversaires habituels des Juifs, tels que Rewbel et l’abbé Maury, l’Assemblée décida (28 janvier 1790) que tous les Juifs connus eu France sous le nom de Juifs portugais, espagnols et avignonnais jouiraient des droits de citoyens actifs. Cette loi fut ratifiée par le roi. C’était là un premier pas dans la voie de l’émancipation.

Stimulés par le succès de leurs coreligionnaires de rite portugais, les autres Juifs, au lieu de continuer à envoyer des Adresses à l’assemblée, résolurent d’agir sur elle d’une autre façon. Ils avaient gagné à leur cause l’avocat Godard, qui se fit le défenseur de leur émancipation auprès de la garde nationale et des sections de la Commune de Paris. Le 5 février, l’abbé Mulot, président de la Commune, se présenta avec d’autres délégués devant l’Assemblée nationale pour la supplier d’étendre aux Juifs domiciliés dans Paris le décret qui a déclaré citoyens actifs les Juifs portugais. Mais, à cause des préoccupations de toute sorte qui absorbaient alors l’attention de l’Assemblée, la question fut encore une fois ajournée.

Pourtant, la population de l’Alsace s’était familiarisée peu à peu avec l’idée de voir les Juifs jouir des mêmes droits que les autres citoyens. Plusieurs municipalités, dans la prévision que l’émancipation des Juifs serait bientôt votée, avaient réservé leur part dans le partage des biens communaux. Une municipalité d’Alsace sollicita même l’assemblée de s’occuper incessamment du sort des Juifs, parce que l’incertitude de leur état les exposait à des dangers. On se contenta de décréter à nouveau qu’ils étaient placés sous la sauvegarde de la loi et qu’il était défendu d’attenter à leurs intérêts ou à leurs personnes, mais on ne décida rien au sujet de leur émancipation. Heureusement, à la question juive se rattachaient d’autres questions qui la rappelaient à l’attention de l’Assemblée. Les Juifs d’Alsace et de Metz payaient une redevance connue sous le nom de droit d’habitation, protection et tolérance. Il s’agissait de décider s’ils continueraient ou non à rester soumis à ces taxes. Dans une pensée de libéralisme, l’Assemblée abolit ces impôts surannés (20 juillet 1790).

Le 18 janvier 1791, une nouvelle tentative fut faite en faveur de l’émancipation complète des Juifs. Le prince de Broglie s’y montra défavorable. Toute cette intrigue, dit-il, est ourdie depuis longtemps par quatre ou cinq Juifs puissants, établis dans le département du Bas-Rhin. Un d’entre eux (Cerf Berr), qui a acquis une fortune immense aux dépens de l’État, répand depuis longtemps des sommes considérables dans cette capitale pour s’y faire des protecteurs et des appuis. Ces insinuations eurent le résultat désiré : la question juive subit un nouvel ajournement.

Enfin, dans la séance du 27 septembre, peu de jours avant la séparation de l’assemblée, le député Duport, membre du club des Jacobins, rappela la proclamation récente de la Constitution de 1791 pour réclamer l’émancipation complète des Juifs. Je crois, dit-il, que la liberté des cultes ne permet plus qu’aucune distinction soit mise entre les droits politiques des citoyens à raison de leur croyance. La question de l’existence politique [des Juifs] a été ajournée. Cependant, les Turcs, les Musulmans, les hommes de toutes les sectes, sont admis à jouir en France dos droits politiques. Je demande que l’ajournement soit révoqué et qu’en conséquence il soit décrété que les Juifs jouiront en France des droits de citoyen actif. Ces paroles furent couvertes d’applaudissements. Rewbel demanda à combattre la proposition de Duport. Mais Regnault, député de Saint-Jean d’Angely, répliqua : Je demande que l’on rappelle à l’ordre tous ceux qui parleront contre cette proposition, car c’est la Constitution elle-même qu’ils combattront. L’assemblée vota alors, sans autre discussion, la motion de Duport, et le lendemain elle adopta définitivement la rédaction de la loi révoquant tous les ajournements, réserves, exceptions insérés dans les précédents décrets relativement aux individus juifs qui prêteront le serment civique. Deux jours plus lard, l’Assemblée nationale se sépara, et, le 13 novembre, Louis XVI ratifia la loi déclarant les Juifs citoyens français.

Justement fier de ce succès, qu’il avait contribué à obtenir par ses efforts persévérants, Isaac Berr adressa à ses coreligionnaires une lettre d’une remarquable élévation de pensée pour leur faire mieux apprécier la grandeur du résultat obtenu, et leur recommander de se montrer dignes de leur nouvelle situation. Dans un langage paternel, sensé et persuasif, à les exhorte à se corriger des défauts qu’ils doivent aux longues persécutions dont ils ont souffert, et à développer les qualités qui les distinguent. Qu’ils restent fidèles à la foi de leurs pères, mais qu’ils renoncent à s’enfermer dans leur isolement et à se séparer du reste de la société. Qu’ils témoignent surtout en toute circonstance d’un sincère patriotisme et s’occupent avec zèle de l’éducation de la jeunesse.

Cet appel fut entendu. Les Juifs français ne tardèrent pas à manifester leur attachement à leur nouvelle patrie. La petite communauté de Bordeaux, à elle seule, versa plus de 100.000 francs comme contribution patristique. Dans l’armée, on trouvait des soldats juifs, qui se battaient avec vaillance. Pendant cette période de troubles et de guerres, la plupart des Juifs français perdirent rapidement ces allures humbles et craintives qui les avaient exposés si souvent à la raillerie.

Cependant, les communautés juives ne furent pas épargnées par la tourmente révolutionnaire. À Bordeaux, au moment où sévissait la Terreur, plusieurs banquiers juifs, compromis comme partisans des Girondins, faillirent être guillotinés. Abraham Furtado n’échappa à la mort que par la fuite. Charles Peixotto, dénoncé comme aristocrate parce qu’il appartenait à la tribu de Lévi, fut sauvé parce qu’on rappela devant le tribunal qu’il avait acheté des biens nationaux. On se contenta alors de le condamner à une amende de 1.200.000 francs, et il ne fut remis en libertés qu’après avoir payé cette énorme somme. Pourtant, en général, les Juifs n’eurent pas trop à souffrir du règne de la Terreur. Habitués depuis des siècles aux persécutions, ils surent déployer, pendant cette tourmente, une grande prudence, se faisant petits pour laisser passer l’orage par-dessus leur tête, et restant en dehors de la lutte des partis. Ils fournirent pourtant un certain nombre de victimes à la guillotine, entre autres le fils d’un riche propriétaire, Isaac Calmer.

Le décret de la Convention instituant le culte de la déesse Raison était surtout dirigé coure le catholicisme, mais les Juifs en ressentirent également le contrecoup. La Convention avait bien rejeté un projet de loi proposant d’interdire aux Juifs la circoncision et le port de la barbe, pour faire disparaître toute distinction entre eux et les autres citoyens, mais en province, sous l’impulsion des clubs, les Juifs aussi subirent les attaques du fanatisme révolutionnaire. À Nancy, ils reçurent l’ordre de se rendre, à un jour déterminé, dans le temple national pour y abjurer leurs superstitions, et surtout pour remettre entre les mains des autorités les ornements en argent et en or consacrés au culte. Dans d’autres localités, des synagogues furent pillées, les rouleaux de la Loi déchirés et brûlés, et les livres hébreux détruits. Lorsque la Convention eut ordonné de ne plus célébrer de jour de repos que de dix jours en dix jours, et de déclarer le dimanche jour ouvrable, les maires de quelques villes (Strasbourg, Troyes, etc.) étendirent cet ordre au sabbat. À la campagne, des Juifs furent contraints de se livrer aux travaux des champs le samedi et les jours de fêtes juives. Les rabbins aussi furent persécutés comme le clergé catholique. Le rabbin de la communauté de Westhoffen, près de Strasbourg, Isaac Lenczye, fut incarcéré et faillit être exécuté (juin-juillet 1794). David Sintzheim, qui fut élevé plus tard à la présidence du Sanhédrin et qui séjourna alors à Strasbourg, dut fuir de villa en ville pour échapper à la détention, et peut-être à la mort. À Metz, pour que les Juifs pussent préparer le pain azyme pour Pâque, une femme eut l’idée de déclarer aux autorités que, de temps immémorial, ce pain était à leurs yeux le symbole de la liberté. Séligmann Alexandre, de Strasbourg, parent de Cerf Berr, qui était riche et pratiquait ouvertement son culte, fut accusé d’égoïsme et de fanatisme et jeté en prison, quoiqu’il eût versé plus de 40.000 francs à titre de contribution patriotique. Enfin, à Paris on obligea des instituteurs juifs à conduire leurs élèves, les jours de décadi, à l’église Notre-Dame, devenue le temple de la déesse Raison. Mais, eu égard aux excès de cette époque, ce furent là des incidents presque insignifiants. Ce qui fut plus important, c’est que, au milieu des changements de gouvernement, le principe de l’égalité des Juifs fut maintenu. La Constitution de l’an III (août 1795) proclama, en effet, à son tour, l’égalité de tous les citoyens, en déclarant que nul ne peut être empêché d’exercer le culte qu’il a choisi. Elle ajouta sagement : Nul ne peut être forcé de contribuer aux dépenses d’aucun culte, la République n’en salarie aucun. Seule la communauté de Metz souffrit encore quelque temps de certains usages datant du moyen âge.

Dans d’autres pays aussi, où les armées victorieuses de la Républiquefrançaise vinrent implanter les idées de liberté et d’égalité, les Juifs obtinrent leur émancipation. Ils furent d’abord affranchis en Hollande, quand ce pays fut devenu la République batave (1796). La population juive de la Hollande, au nombre d’environ cinquante mille rimes et divisée en communautés portugaises et allemandes, y jouissait depuis deux siècles d’une large tolérance, mais était pourtant soumise à de nombreuses restrictions. L’accès des fonctions publiques leur était fermé ; ils étaient également exclus de certaines corporations. Ils devaient contribuer aux dépenses du culte et des écoles de la majorité sans profit pour eux. D’autres restrictions encore pesaient sur eux. Dès que la République eut été proclamée, ils virent disparaître un certain nombre de ces restrictions ; quelques voix s’élevèrent même pour réclamer leur émancipation complète. Mais, à l’instar de ce qui s’était passé en France, leurs adversaires s’efforcèrent, dans des écrits malveillants, d’exciter l’opinion publique contre eux. L’ouvrage de Van Swieden, intitulé : Conseil aux Représentants du peuple, produisit surtout une impression fâcheuse. Ce qui paraît plus étrange encore, c’est que les rabbins et les administrateurs des communautés, particulièrement les Parnassim, faisaient également opposition à l’émancipation des Juifs.

Grâce à l’influence de ces chefs, les Juifs de Hollande, quoique convoqués, comme leurs concitoyens, à participer à l’élection de la première Assemblée nationale batave, ne s’y intéressèrent que médiocrement. Aussi ne purent-ils faire passer aucun des leurs comme député, même à Amsterdam, où ils étaient au nombre de plus de vingt mille. Les partisans de l’émancipation juive eurent donc à faire face de deux cités à la fois, et aux Juifs eux-mêmes et à leurs ennemis chrétiens. Sans se laisser décourager, ils redoublèrent d’efforts et d’activité. Enfin, la question de l’émancipation juive fut discutée au mois d’août 1796. Elle fut vivement combattue par les députés conservateurs, qui étaient fermement convaincus que, pour avoir tué Jésus, les Juifs devaient continuer à être humiliés et avilis jusque dans les temps les plus reculés. Mais un député français, Noël, réclama leur affranchissement avec une vigoureuse éloquence ; il eut gain de cause. Après de longs débats, l’Assemblée nationale décréta (2 septembre 1796) que les Juifs bataves, du moins ceux d’entre eux qui le désireraient, jouiraient de la plénitude des droits de citoyen.

En général, ce décret ne provoqua pas un grand enthousiasme parmi les Juifs de Hollande. C’est qu’ils avaient joui jusqu’alors d’une plus grande liberté que leurs coreligionnaires de France et d’autres pays, et qu’ils ne voyaient dans leur émancipation que les nouvelles charges qui allaient peser sur eux et les dangers qui menaçaient leur religion. Loin de se réjouir de leur affranchissement, ils en voulaient aux hommes de courage et d’initiative qui y avaient contribué. De là, dans les communautés d’Amsterdam, des discussions et des dissentiments entre les partisans de l’ancien régime et les amis de l’émancipation et des réformes. Ces derniers, principalement dans la communauté allemande, demandèrent, en effet, comme conséquence de la proclamation de l’émancipation, l’abrogation des pouvoirs excessifs des rabbins et des Parnassim. Sur le refus des administrateurs de faire droit à leur requête, ils se séparèrent de la communauté établie et en organisèrent une nouvelle (vers la fin de 1796), qu’ils appelèrent Adat Yeschouroun et où ils introduisirent plusieurs réformes. Ainsi, dans la prière des Dix-Huit Bénédictions, ils supprimèrent le paragraphe Welamalschinim, composé à l’origine contre les Judéo-Chrétiens, mais que des ignorants appliquaient à tous les chrétiens sans exception ; ils défendirent aussi les inhumations précipitées et construisirent un nouvel établissement de bains pour la communauté, plus propre et plus confortable que l’ancien. Ces réformes, si innocentes en réalité, excitèrent la colère des rigoristes, qui menacèrent de mort les membres de la nouvelle communauté et auraient mis leurs menaces à exécution sans l’intervention de la force armée. Pourtant, malgré l’appui, assez inexplicable, que leur prêtaient les autorités de la ville, les Parnassim de la communauté allemande, plus tyranniques encore que leurs collègues portugais, durent résigner leurs fonctions. Dans la nouvelle administration entrèrent aussi des réformateurs. Peu à peu les haines s’apaisèrent et les rigoristes se réconcilièrent avec le nouvel état de choses. Ils étaient, du reste, flattés que deux Juifs d’Amsterdam, Bromet et De Lémon, eussent été élus comme députés de l’Assemblée batave. Plusieurs d’entre eux se rendirent même à La Haye pour assister à l’ouverture des séances de cette Assemblée (1797) ; ils se trouvaient honorés dans leur propre personne de la distinction échue à leurs coreligionnaires. L’année suivante (1798), Isaac da Costa Atias fut nommé membre du Conseil de la ville, puis élu député et même élevé à la dignité de président de l’Assemblée. Sur l’initiative du chef de la République batave, le grand pensionnaire Schimmelpenik, des Juifs furent également appelés à des fonctions publiques. Moresco eut un emploi auprès du Conseil de la ville d’Amsterdam et Moïse Asser au ministère de la Justice. De toute l’Europe ce fut la Hollande qui nomma les premiers fonctionnaires juifs.

Fiers de leur titre de citoyen, les Juifs de Hollande étaient indignés qu’une partie de leurs coreligionnaires fussent encore traités en Allemagne comme des parias. Ils demandèrent donc à l’Assemblée nationale d’inviter le représentant de la République batave auprès de la République française à proposer au congrès de la Paix, à Rastadt, d’exempter en Allemagne les Juifs hollandais du péage personnel : dans le cas où les princes allemands s’y refuseraient, tous leurs sujets seraient soumis en Hollande à ce traitement humiliant. L’Assemblée nationale accueillit, cette demande.

Partout où pénétraient les héroïques soldats français, les Juifs étaient émancipés. À Venise, qui avait eu le premier ghetto, les murs en tombèrent à l’entrée des Français. Dans le Piémont, un prêtre catholique salua avec enthousiasme, dans la synagogue, l’affranchissement des Juifs. La ville de Cologne, où, depuis le XVe siècle, aucun Juif ne pouvait passer la nuit, dut accorder les droits de cité à un Juif, Joseph Isaac, quand elle fut devenue française (1798).

Pourtant, en France même, l’égalité des Juifs n’était pas tout à fait complète sous Napoléon Bonaparte. Quand ce dernier eut rétabli l’ancien culte catholique et conclu plus tard le Concordat avec la papauté, il ne donna aucune sanction légale à l’existence du culte public des Juifs. C’est qu’il n’avait pas une opinion bien arrêtée sur le judaïsme. Il manifestait à la fois, pour cette religion, un profond respect et un grand dédain. Son admiration était très vive pour le passé de ce peuple, qui avait opposé un courage si héroïque, une si indomptable énergie, aux persécutions et aux souffrances. Mais, d’un autre côté, en voyant les Juifs humbles et méprisés, il ne croyait pas qu’ils eussent conservé les qualités de leurs ancêtres ; il partageait à leur égard les préjugés de la foule. Il hésitait donc encore à promulguer une loi qui plaçât le judaïsme sur le même rang que les autres cultes.

Pendant qu’en France, en Hollande, en Italie et dans toutes les régions conquises par les Français, les Juifs étaient émancipés, on les maintenait dans une situation inférieure eu Autriche, en Prusse et dans les nombreuses petites principautés allemandes. Malgré la publication de Nathan le Sage et du Mémoire de Dohm, les préjugés persistaient à leur égard. On eût dit que les Allemands cherchaient à se consoler de l’asservissement dans lequel les tenaient le clergé et l’État en humiliant et en maltraitant les Juifs. À Bertin mime, dans cette ville qui se prétendait si éclairée, les médecins juifs, quelle que fût leur réputation, ne pouvaient pas figurer sur la même liste que leurs collègues chrétiens. Deux écrivains célèbres de cette époque, le grand poète Gœthe et le profond penseur Fichte, proclamaient leur antipathie pour les Juifs. Quoique ennemis des croyances de l’Église, quoique athées, ils détestaient les Juifs au nom de Jésus. Fichte surtout se prononçait énergiquement contre leur émancipation.

Ils trouvèrent pourtant alors, en Allemagne, deux défenseurs convaincus, qui plaidèrent chaleureusement leur cause devant le Congrès de Rastadt. L’un publia, sous le voile de l’anonymat, un intéressant écrit où il raillait avec beaucoup de verve l’étroitesse d’esprit et la sottise des adversaires des Juifs. L’autre, appelé Chrétien Grund, exposa avec une émotion communicative les iniquités dont souffraient les Juifs. Ils s’efforcèrent en même temps d’agir sur l’opinion publique, afin d’appuyer la démarche tentée par les Juifs hollandais auprès du Congrès de Rastadt pour lui faire exercer une pression morale sur les princes allemands en faveur de leurs sujets juifs. Mais les divers États de l’Allemagne opposèrent une résistance obstinée.

C’était surtout l’obligation de payer le péage personnel (leibzoll), inconnu même de nom en dehors des pays allemands, qui révoltait les Juifs. Car par cette taxe, ils étaient presque rabaissés au rang d’animaux. L’empereur Joseph l’avait bien abolie en Autriche et Frédéric-Guillaume II en Prusse. Mais elle continuait à être prélevée dans l’Allemagne centrale et occidentale, dans les régions du Mein et du Rhin, où de nombreux États minuscules se touchaient. II en résultait que, dans une seule journée, un Juif traversait parfois plusieurs de ces petits pays et, par conséquent, était contraint de payer plusieurs fois cette taxe. Non pas qu’elle fût très élevée, elle n’était souvent que de quelques kreutzers, mais elle exposait les Juifs, de la part des autorités, aux plus injurieux traitements.

Le péage personnel disparut avec l’entrée des armées françaises en Allemagne. Mais, après la paix de Lunéville, les petites principautés le rétablirent. Elles en exigeaient même le payement des Juifs français que leurs affaires appelaient de l’autre côté du Rhin, invoquant cette clause du traité de Campoformio que, provisoirement, aucune modification ne serait apportée aux conventions réglant les relations commerciales de l’Autriche et de la France. Mais les Juifs français refusaient de se soumettre à cette humiliation. À la suite de pressantes réclamations, le commissaire du gouvernement, Jollivet, invita les représentants de la République française aux cours allemandes à ne pas tolérer qu’on exigeât des Juifs français le payement du péage personnel. Un certain nombre de princes tinrent compte des protestations de la France, mais leurs sujets juifs restèrent soumis à cette taxe.

Lorsque, à la suite du traité de paix de Lunéville, une Conférence se réunit à Ratisbonne, pour délibérer sur les affaires de l’Empire, les Juifs lui adressèrent une requête pour obtenir les droits de citoyen passif (15 novembre 1802). Ils demandaient qu’on supprimât les restrictions dont ils souffraient encore, qu’ils ne fussent plus astreints à demeurer dans des quartiers spéciaux, qu’il leur fût permis de s’occuper librement de leurs affaires, et, en général, qu’on les assimilât aux autres Allemands. Ils invoquèrent l’exemple de la France et de la Hollande. Contre leur attente, leur requête fut présentée et appuyée par un des membres les plus considérables de la Conférence, le délégué de l’Autriche (vers la fin de 1802). Mais des questions plus urgentes absorbaient alors l’attention de la Conférence ; la pétition des Juifs ne fut pas examinée.

Cet échec ne les découragea point. Voyant qu’ils ne réussissaient pas en s’adressant à ceux qui représentaient la Confédération allemande, ils résolurent de tenter des démarches auprès de chaque prince en particulier. Deux Juifs surtout méritèrent bien de leurs coreligionnaires dans cette circonstance, Israël Jacobson (né à Halberstadt en 1769 et mort à Berlin en 1828) et Wolf Breidenbach (né près de Cassel en 1751 et mort à Offenbach en 1824), Jacobson, qui était agent financier du duc de Brunswick, obtint de ce prince l’abolition du péage corporel dans ses États de Brunswick-Lunebourg (1803). L’intervention de Wolf Breidenbach fut plus féconde encore. C’était un homme d’une grande élévation de sentiments et d’une rare modestie, qui avait formé son esprit et son cœur par l’étude des œuvres de Mendelssohn et des Measfim. Pauvre étudiant talmudiste à Francfort, il sortit de son obscurité grâce à son habileté au jeu d’échecs. Un personnage influent, prince ou baron, qui aimait ce jeu passionnément, se lia arec lui et lui avança ensuite des fonds pour lui permettre de s’établir comme joaillier et changeur. Devenu riche, Breidenbach résolut d’user de son crédit pour faire abolir le leibzoll partout où il pesait encore sur les Juifs. Comme il prévoyait qu’il aurait besoin de beaucoup d’argent pour atteindre son but, il adressa un appel à ses coreligionnaires d’Allemagne et d’autres pays (septembre 1803). Il entreprit alors des démarches actives auprès des princes réunis à la diète de Ratisbonne, et, grâce à ses efforts persévérants et à son énergie, grâce aussi à l’appui du chancelier Dalberg, il obtint la suppression du péage corporel dans les provinces rhénanes et en Bavière. Même à Francfort, le Sénat, d’ordinaire si malveillant pour les Juifs, consentit, sur les instances de Breidenbach, à abolir la taxe spéciale que les Juifs devaient payer en entrant par une des portes de la ville ou en traversant le pont.

Les efforts des Juifs pour acquérir la liberté civile et l’accueil favorable fait par quelques princes à leurs revendications exaspérèrent leurs adversaires. Sur plusieurs points de l’Allemagne parurent des libelles qui renouvelaient contre eux les mensonges et les calomnies du moyen âge. Toute une série d’écrivains, Paalzov, Grattenauer, Buchholz et d’autres, moins connus ou anonymes, établis pour la plupart à Berlin, accablèrent de leurs outrages les doctrines du judaïsme et le passé du peuple juif, injuriant même les Patriarches et les Prophètes. Grattenauer surtout se distingua dans cette campagne d’invectives grossières et d’odieuses excitations.

Deux catégories de Juifs, à Berlin, se sentirent tout particulièrement blessés des attaques de Grattenauer, parce qu’ils n’avaient reculé devant aucune lâcheté pour faire oublier leur origine et qu’ils croyaient y avoir réussi. Ce furent la Société des amis ou, comme les appelait Grattenauer, les jeunes élégants juifs, et ceux qui fréquentaient le salon de Henriette Herz. Il leur paraissait dur, à eux qui avaient rompu tout lien avec le judaïsme, d’être raillés et tournés en ridicule comme Juifs.

À ces sarcasmes et à ces injures, les chefs du judaïsme berlinois ne surent opposer que le silence. David Friedlænder se tut ; Ben-David, décidé d’abord à riposter, s’en abstint. Dans leur désarroi, ils eurent recours tout simplement à la protection de la police. Sur leurs instances, il fut interdit de publier quelque écrit que ce fût pour ou contre les Juifs. Cette démarche inconsidérée fut regardée comme un aveu d’impuissance et une lâcheté, elle provoqua une recrudescence d’attaques et de railleries. Il parut bientôt contre eux un nouveau livre : Peut-on laisser aux Juifs leur constitution actuelle sans danger pour l’État ? Ce pamphlet, écrit sur un ton plus modéré que les ouvrages de Grattenauer, était par cela même plus dangereux. Il proposait des mesures qui dépassaient en iniquité et en violence les décrets d’Innocent III et de Paul IV : Il n’est pas seulement nécessaire, y lisait-on, d’enfermer de nouveau les Juifs dans des ghettos, de les placer sous la surveillance constante de la police et de les obliger à attacher à une manche de leur vêtement un morceau d’étoffe de couleur voyante, mais il faut également s’opposer, par des moyens radicaux, à leur accroissement. Ces dignes disciples de Schleiermacher et de Fichte ne voulaient plus rien savoir des idées de justice, de tolérance et de fraternité professées par Dohm et Lessing.

Ces diatribes véhémentes, publiées à Berlin, à Francfort, à Breslau et dans d’autres villes encore, surexcitèrent le fanatisme et la haine de la population, à tel point que des ecclésiastiques crurent prudent de recommander du haut de la chaire le calme et la bienveillance. Plusieurs auteurs chrétiens plaidèrent également la cause des Juifs, mais d’une façon assez singulière. Ils reconnaissaient que les Juifs avaient les défauts qu’on leur reprochait et qu’il fallait déplorer leur présence parmi les chrétiens, mais on devait se résigner à supporter le mal puisqu’il existait.

On proposa, parmi les Juifs mêmes, toute espèce de remèdes pour mettre fin à cette campagne. Tout Juif, déclarait l’un, devrait être contraint par l’État de marier au moins une de ses filles à un chrétien et un de ses fils à une chrétienne : les enfants issus de ces unions seraient chrétiens. Un autre manifestait des vues tout opposées. Selon lui, un appel devait être adressé à toutes les jeunes filles juives pour les engager à n’avoir aucun rapport avec les chrétiens et à repousser toutes leurs avances.

Seuls, deux écrivains juifs surent intervenir utilement dans cette lutte. Ils comprirent que, pour répondre aux attaques de tous ces ennemis du judaïsme, il ne fallait pas développer de longs arguments et d’interminables raisonnements, mais se servir de l’arme acérée de l’ironie. L’un d’eux, médecin à Kœnigsberg, exposa avec le plus grand sérieux, sous le nom de Dominius Aman Épiphane, que le salut des États chrétiens exigeait la prompte extermination de tous les Juifs mâles ; quant aux femmes juives, on les vendrait comme esclaves. L’autre, dissimulé sous le pseudonyme de Lefrank, prit hardiment l’offensive : Comment expliquer, disait-il, que les prisons contiennent tant de meurtriers, empoisonneurs, voleurs et adultères chrétiens ? … Toi, Grattenauer, tu prétends que l’habitude de tromper est un défaut essentiellement juif. N’es-tu pas volé sans cesse par ton tailleur chrétien, ton cordonnier chrétien, ton laitier et ton boulanger chrétiens ? Ton vin est falsifié, tes domestiques s’entendent pour te voler… Parmi les nombreuses faillites qui viennent de se produire à Paris et à Londres, y en a-t-il une seule dont on puisse accuser un Juif ? C’est purement radoter que de prétendre, comme le grand Fichte, que les Juifs forment un État dans l’État. Tu ne peux pas leur pardonner qu’ils parlent bien l’allemand, s’habillent plus convenablement et jugent parfois plus sensément que toi. Ils n’ont même plus de barbe par laquelle on puisse les tirer… Depuis vingt ans ils redoublent d’efforts pour se rapprocher des chrétiens, mais ceux-ci, sans doute par humanité, persistent à les repousser. Ces réflexions de Lefrank montrent que les Juifs d’Allemagne avaient alors le sentiment de leur dignité et de leur valeur, et elles font déjà prévoir le triomphe final de leurs revendications. Ce triomphe fut, d’ailleurs, facilité par les conquêtes des Français en Allemagne et le réveil, dans ce pays, du sentiment de la liberté.


https://fr.wikisource.org/wiki/Histoire_des_Juifs/Troisi%C3%A8me_p%C3%A9riode,_quatri%C3%A8me_%C3%A9poque,_chapitre_XIV

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