Napoléon

Napoléon, l’homme qui a changé le monde / Napoléon, père des nations ? | L’Histoire

via lhistoire

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Napoléon, l'homme qui a changé le monde - l'histoire collection n°20
Jean-Michel Gaillard dans collections 20 daté juillet – septembre 2003

Fils de la Révolution, Napoléon a soumis l’Europe tout en se réclamant du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Suscitant sur le continent l’éveil d’un puissant sentiment national. C’est pourquoi l’Empereur peut sans doute être considéré comme le père des nations européennes.

An 1815. Les clameurs se sont tues. La Garde est morte à Waterloo. Napoléon est à Sainte-Hélène. Les monarques sont solides sur leur trône. La France est rentrée dans le rang. L’épopée est finie. Pourtant, dans sa flamboyante et sanglante cavalcade européenne, Napoléon a semé, sur tout le continent, deux idées qui vont le bouleverser : l’aspiration démocratique et la ferveur nationale. Paradoxe bien sûr que celui d’un Empire qui, pour être enfant des Lumières, de 1789 et de la Déclaration des droits de l’homme, était en réalité une dictature imposée à tous et qui, pour se réclamer du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, a colonisé l’Europe à son profit en étouffant toute velléité d’autonomie.

Et, pourtant, la geste impériale terminée, ces deux idées, et en particulier l’idée nationale, vont enfiévrer le continent jusqu’à détruire l’ordre des monarques restauré par le congrès de Vienne.

Déjà, avant la chute de l’Empire, on avait assisté à l’éveil du sentiment national dans un certain nombre de territoires soumis à la domination française. On pense bien évidemment à Fichte et ses fameux Discours à la nation allemande 1807-1808 et à la bataille de Leipzig, dite « bataille des Nations » 1813, au cours de laquelle la défection des uns Saxons et Wurtembergeois de la Grande Armée et l’enthousiasme patriotique des autres Prussiens, Autrichiens, Suédois précipitèrent la défaite de l’Empereur. On pourrait évoquer aussi l’Espagne, en révolte depuis 1808, où la guérilla permet à une partie de la population de découvrir son hispanité. Élites et peuples, soldats et écrivains, beaucoup alors forgent une conscience nationale naissante dans le rejet de l’occupant.

Conscients de la force que prend l’idée, les monarques eux-mêmes, dès 1812, pour en finir avec Napoléon, donnent une coloration plus « nationale » à leurs armées et un sens à leur combat : libérer les « nations » autant que restaurer ou préserver le trône.

Dans la débâcle, des rois installés par l’Empereur en appellent eux aussi à l’identité nationale. Ainsi Murat, roi de Naples, s’adresse, le 30 mars 1815, pendant les Cent-Jours, à toute la péninsule : « Italiens, l’heure est venue où doivent s’accomplir les grandes destinées de l’Italie […]. Des Alpes au détroit de Sicile, qu’un seul cri s’élève : l’indépendance de l’Italie. » Rossini compose dans l’enthousiasme un Hymne à l’indépendance .

Si l’on ajoute à cela le soulèvement national néerlandais qui libère les Pays-Bas, alors département français, du joug napoléonien, la révolte portugaise, le militantisme national des intellectuels allemands autour d’Ernst Moritz Arndt et de ses poèmes patriotiques, on mesure combien la fin de l’Empire fut marquée par l’éclosion d’un principe national né en France, exporté dans une Europe dominée, qui se retourne alors contre la « Grande Nation » dévoyée en « Grand Empire » et accélère sa chute.

Cependant, une fois Napoléon abattu et les monarchies restaurées ou raffermies, les souverains victorieux n’ont d’autre urgence que de remodeler la carte de l’Europe en faisant fi des aspirations nationales. L’Europe du congrès de Vienne est aux antipodes d’une Europe des peuples. L’Italie morcelée retombe dans l’orbite autrichienne. L’Allemagne reste éclatée en une confédération germanique où la Prusse domine, mais dont l’Autriche est membre ; la Pologne – autre foyer national allumé par Napoléon – est à nouveau démembrée, partagée et asservie ; la Belgique annexée au royaume des Pays-Bas. Ce sont les souverains qui disposent des peuples.

Metternich, le chancelier d’Autriche, ne mâche pas ses mots, lui qui voyait dans l’idée nationale l’ « hydre de la révolution » . A propos de l’Italie : « L’Italie présentée comme un tout n’est qu’une image poétique que les étrangers ont créée, embellie et exploitée au gré de leurs desseins secrets. Jamais la péninsule Italienne ne sera politiquement une, ni même unie. » Idem pour la Bohême « Le patriotisme tchèque est un penchant qui n’engendre que des aberrations sans conséquence » . Ou pour la Hongrie « A moins d’engager de longues luttes, la Hongrie est incapable de former un État indépendant séparé des autres parties de l’empire d’Autriche » .

Empires multinationaux, l’Autriche et la Russie veulent donc étouffer dans l’oeuf l’idée nationale inspirée bien involontairement par Napoléon et qui porte en elle la destruction de ces « prisons des peuples » . Pourtant, si Robespierre avait raison de prédire dès 1792 que « la liberté ne s’apporte pas à la pointe des baïonnettes » , les bourgeoisies libérales d’Europe n’ont oublié ni les principes de 1789 qu’elles avaient favorablement accueillis avec les armées révolutionnaires puis impériales – dont le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », ni le fondement « national » de leur révolte des années 1810-1815. Ainsi, l’idée nationale survit à la débâcle de Napoléon et reste au coeur des revendications libérales. Dès lors, appuyée par le romantisme européen, qui lui donne un souffle créateur et mobilisateur, l’idée nationale va miner l’Europe des princes de 1815 jusqu’à en provoquer l’explosion.

Entre 1815 et 1848 d’abord, on assiste à l’éclosion d’une conception culturelle de la nation fondée sur une langue et une civilisation communes, bien loin de la « nation politique » inspirée par la France. C’est le cas en Allemagne, mais aussi en Russie, où émergent parallèlement le pangermanisme et le panslavisme, mouvements qui avaient l’ambition de réaliser l’union des différents peuples d’origine germanique ou slave, dispersés dans divers empires multinationaux. Des empires multinationaux par ailleurs confrontés à des mouvements séparatistes qui revendiquent le droit de se regrouper au sein d’un État pour former une nation autonome.

Déjà, la carte d’une Europe des nations commence à se dessiner. En 1821 éclate l’insurrection grecque contre l’Empire ottoman. Elle ravive la fibre nationale et enflamme toute l’Europe. Chateaubriand, Hugo, Delacroix, lord Byron soutiennent le combat. L’indépendance est arrachée en 1829. Celle de la Belgique est obtenue en 1830 tandis que les Polonais se révoltent contre la domination russe et que, dès 1831, Giuseppe Mazzini fonde La Jeune-Italie dont le but est l’unité de la péninsule et l’expulsion des Autrichiens.

En Allemagne aussi, les choses bougent. Dès 1819, Grimm publie sa Grammaire allemande et, en 1834, le Zollverein l’union douanière préfigure une Allemagne unie. Frantisek Palacky publie, en 1836-1837, une Histoire de la Bohême écrite en tchèque ; le poète Mihaly Vörösmarty édite en 1825 une épopée romantique à la gloire de la nation hongroise, d’où émergent déjà des leaders nationalistes comme Jozsef Eötvös, Ferenc Deak et bientôt l’avocat Lajos Kossuth.

Et, dans la petite Serbie, qui accède peu à peu à l’indépendance entre 1805 et 1829, l’écrivain Vuk Karadzic restaure la langue littéraire serbe et simplifie le cyrillique pour en faire un véhicule d’expression compréhensible par le peuple.

La liste serait longue de ces mouvements intellectuels et politiques, nourris de l’exemple français, qui montrent la vigueur de l’idée nationale. Le « printemps des peuples » de 1848 en apporte la preuve. Aspirations libérales et nationales se conjuguent pour faire exploser l’ordre du congrès de Vienne.

Le détonateur parisien (révolution de Février, chute de Louis-Philippe, proclamation de la république) embrase toute l’Europe : insurrection à Turin, Florence, Rome, Naples, Venise, Francfort, Berlin, Munich, Vienne, Prague, Zagreb, Budapest. Partout, l’unité nationale est à l’ordre du jour. Mais, une fois encore, l’horloge de l’histoire se fige après la reprise en main brutale des monarques. L’Europe des nations est remise à plus tard. Le libéralisme politique et les aspirations nationales semblent à nouveau durablement étouffés.

Pourtant, entre 1848 et 1870, deux événements majeurs vont montrer qu’il n’en est rien. Et tous les deux ont leur origine dans le souvenir de Napoléon et de l’empreinte française sur l’Europe, ravivé par l’avènement du nouvel empereur des Français, Napoléon III, en 1852. Homme d’ordre au-dedans, l’auteur du coup d’État du 2-Décembre est révisionniste au-dehors. Il se veut « le premier des Européens » et pense qu’il faut « régénérer l’Europe par les nationalités » , établir sur ce principe un nouvel équilibre et détruire les traités de 1815.

Napoléon III veut lui aussi jouer un rôle missionnaire, non pas en créant un grand empire français, mais en aidant à l’accouchement de nations dont il attend en contrepartie qu’elles soient des « nations soeurs » de la « Grande Nation » française. Après avoir engagé ses troupes contre les Russes en Crimée et gagné à Sébastopol, il triomphe lors du congrès de Paris (février 1856), qui sonne comme une revanche sur le congrès de Vienne. Napoléon III y invite la question des nationalités en imposant la présence de délégués du Piémont et de la Prusse, l’un et l’autre désireux de construire l’unité allemande et italienne contre l’Autriche.

Désormais la voie est ouverte. L’Italie, soutenue par l’empereur qui engage à nouveau ses troupes à Magenta (4 juin 1859) et Solferino (24 juin 1859) en faveur du Piémont, unificateur de la péninsule, devient une nation le royaume d’Italie entre 1860 et 1870. Il en sera de même pour l’Allemagne, sous l’égide de la Prusse, avec le soutien de la France d’abord, puis contre elle, enfin. L’Autriche écrasée à Sadowa (3 juillet 1866), la machine prussienne est lancée.

Bismarck s’appuie sur le sentiment national allemand, passionnel, romantique, antifrançais, forgé dans les combats contre Napoléon Ier, pour finir son oeuvre en provoquant la France. Ce sera la dépêche d’Ems, la déclaration de guerre par Napoléon III le 19 juillet 1870, la défaite de Sedan, la chute de l’empire et la proclamation de l’Empire allemand le 18 janvier 1871. Ainsi, par l’intermédiaire de Napoléon III, Napoléon Ier, sa politique, son souvenir ont joué un rôle clé dans le processus qui a conduit aux deux unités majeures, celles de l’Italie et de l’Allemagne qui ont bouleversé la carte de l’Europe de 1815.

Mais le choix de Napoléon III de faire tomber l’empire d’Autriche a eu des conséquences tout aussi profondes en Europe centrale et balkanique. Chassée d’Allemagne et d’Italie, obligée de reconnaître la nation hongroise dans le cadre de la « double monarchie » née en 1867, contestée par les poussées nationales tchèque, polonaise et slave, l’Autriche n’a d’autre choix que de chercher à s’agrandir ailleurs. Ce sera dans les Balkans contre l’ « homme malade de l’Europe » , l’Empire ottoman, dont elle va se disputer les dépouilles avec la Russie, soucieuse d’accéder aux détroits et de s’ériger en parrain des nationalités slaves du Sud.

La question balkanique sera l’enjeu majeur de la période 1871-1914, qui verra naître de nouveaux États (Roumanie, Bulgarie, Monténégro, agrandissement de la Serbie) jusqu’à la crise ultime de l’été 1914 qui conduira à la Première Guerre mondiale.


Un sentiment, une mystique

Par les traités de Versailles, de Trianon et de Saint-Germain 1919-1921, l’Europe des nations est instituée un siècle après Waterloo. Deux empires l’ont payé de leur existence, l’ottoman et l’autrichien, entièrement démembrés au profit des nouvelles nations Tchécoslovaquie, Pologne, Hongrie, Yougoslavie, Roumanie, Bulgarie, Albanie ; le troisième empire, le russe, balayé par la révolution bolchevique, donne naissance à la Pologne ainsi qu’aux trois États baltes Lituanie, Lettonie, Estonie. Certes, des litiges frontaliers subsistent, mais l’Europe de 1921 est bien, pour la première fois de son histoire, une « Europe des nations ».

Celle-ci est née de l’éclosion et de l’expansion d’un sentiment, d’une émotion, d’une mystique apparue au XVIIIe siècle et sacralisée par les révolutions américaine et française, par l’expansion républicaine des années 1792-1800 et par la geste napoléonienne qui l’a poursuivie, de Madrid à Moscou, de Hambourg à Naples jusqu’à la chute de l’Empire en 1815.

En ce sens, à la fois parce qu’il est fils des révolutions du XVIIIe siècle et des idéologies qu’elles incarnaient en particulier le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et parce qu’il les a répandues dans toute l’Europe tout en suscitant des passions antifrançaises qui les ont enracinées, Napoléon Ier peut être considéré – contre sa volonté – comme le père des nations européennes.

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