La chevalerie De la Germanie antique à la France du XIIe siècle (Dominique Barthélemy 2007)
La chevalerie : De la Germanie antique à la France du XIIe siècle Broché – 11 avril 2007 de Dominique Barthélemy (Auteur)

Présentation de l’éditeur

La chevalerie au Moyen Âge repose sur l’estime et les ménagements qu’ont entre eux des guerriers nobles, alors même qu’ils s’affrontent. Certes, elle s’accompagne aussi de proclamations et de discours sur la protection des églises, des pauvres ou des femmes, de la Gaule et de la Germanie antiques jusqu’à la France du XIIe siècle. En étudiant des chroniques et des récits de toutes sortes à la lumière de l’anthropologie, Dominique Barthélemy s’attache particulièrement aux défis en combat singulier, aux accords entre vainqueurs et captifs, aux rites d’adoubement, aux jeux et aux parades et à toute la communication politique des rois et des seigneurs, car ce sont eux qui font l’essence de la chevalerie. Les guerriers  » barbares  » de l’Antiquité classique et tardive, les Gaulois et les Francs, acquièrent ainsi une dimension  » préchevaleresque « . Mais c’est à l’époque de Charlemagne que son statut et son équipement font du guerrier noble un vrai chevalier. Et c’est au milieu du XIe siècle que le comportement chevaleresque se développe par une mutation décisive : on l’observe ensuite dans les guerres de princes, les tournois et même au cours des croisades, mais toujours avec des limites. Nulle part cependant il ne s’épanouit davantage que dans les romans arthuriens du XIIe siècle.


Biographie de l’auteur

Professeur d’histoire médiévale à l’université de Paris-IV Sorbonne, directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études, Dominique Barthélemy est l’auteur, entre autres ouvrages, de La Société dans le comté de Vendôme, de l’an mil au XIVe siècle (1993), La mutation de l’an mil a-t-elle eu lieu ? (1997), L’An mil et la paix de Dieu (1999), publiés chez Fayard, et de Chevaliers et miracles (2004).


EXTRAIT (premières pages)

ARGUMENT


S’il faut un lieu et un moment pour l’invention de la chevalerie, telle que l’entend l’Europe moderne, alors la France du XII° siècle s’impose à l’attention. C’est le pays d’où part le plus grand nombre de croisés, chevaliers qui pensent se battre avec vaillance pour une juste cause, forçant l’estime des Sarrasins eux-mêmes, éclipsant les troupes à pied qui les appuient. C’est dans les chroniques de moines attachés au roi de France et à celui d’Angleterre, duc de Normandie, un Suger, un Orderic Vital, aux années 1140, qu’on trouve régulièrement évoquées à la fois une sorte de chevalerie justicière, celle de ces princes qui disent défendre les églises et les pauvres, et une véritable chevalerie de performance et de spectacle, celle des jeunes nobles qui, tout en servant ces princes, s’adonnent à des joutes, se lancent des défis, se font à l’occasion quelques bonnes manières entre ennemis. Un chroniqueur flamand, Galbert de Bruges, mentionne le premier en 1127 les grands tournois auxquels le comte de Flandre a emmenés récemment les chevaliers de sa région. L’heure est à l’essor de toute une vie de cour auprès des princes et des barons, où les darnes sont présentes, où l’on aime à entendre le récit de l’héroïsme de Roland et des exploits de Lancelot. Dans le cas du second, et dans tous les romans de Chrétien de Troyes (aux années 1170), les bonnes manières et les codes de la compétition entre chevaliers sont très valorisés, ce qui fait un net et neuf contrepoint aux idéaux de dureté guerrière hérités du haut Moyen Age, germanique ou romano-barbare. N’est-ce pas une époque, ce XII° siècle, où le rite traditionnel de remise de l’épée, l‘ adoubement, prend une importance sans précédent et se teinte de couleurs chrétiennes et courtoises ?

On n’a donc pas eu tort de dire dans les grandes occasions, et d’écrire dans des livres, que la « France » est le pays de la chevalerie. Il y a, dans la traditionnelle « histoire de France », plusieurs éléments de mythologie pure, telles l’anarchie féodale ou les terreurs de l’an mil. L’invention de la chevalerie vers 1100, au contraire, appartient à l’histoire authentique.

Cependant, autour du thème de la chevalerie française se cristallisent peut-être un peu trop de fierté nationale et d’intérêts idéologiques. Et ce non pas seulement après coup, à l’époque moderne, mais parfois dès le XII° siècle. On peut appeler « chevalerie », en effet, à peu près tout ce qui tourne à la gloire et à l’avantage du guerrier noble à cheval, ce qui fait une gerbe touffue de qualités excessives ou contradictoires : la chevalerie, est-ce d’aller jusqu’au bout dans la défense d’une juste cause, ou de briller par une belle clémence à l’égard de cet ennemi même qu’on accuse d’être injuste mais dont on estime la vaillance ? La note dominante, lors d’un adoubement, est-elle d’incitation à revendiquer son droit, ou à se dévouer à celui des autres (des faibles, des femmes), ou encore à marquer de la mesure dans tout cela ? Pour les hommes du XII • siècle, à vrai dire, l’essentiel est la recherche de l’estime des autres chevaliers par des exploits agrémentés ici et là de quelques beaux gestes. Ce sont les modernes qui ont tiré plus systématiquement la « chevalerie » dans le sens de la modération, de la justice (sans trop voir la tension latente entre elles deux). Et de la sorte ils ont pu écrire, tel Guizot en 1830, des histoires de la civilisation des mœurs barbares, germaniques ou féodales vers 1100, « par le travail de l’Église et de la poésie », entre autres.

Est-il pourtant certain que les Francs, puis les féodaux des X° et XI° siècles, n’ont été que des hommes de violence, que rien dans leurs usages ne prélude à la chevalerie classique ? Et, d’autre part, cette dernière caractérise-t-elle bien toutes les mœurs des chevaliers du XII° siècle, toutes leurs actions, de l’adoubement à la mort chrétienne ? Ils restent en fait, bien souvent, vindicatifs et arrogants, spécialement à l’égard des paysans.

Sans nier qu’une véritable mutation chevaleresque s’est produite en France, entre 1060 et 1140 (donc « en l’an 1100 » au sens large), je voudrais ici partir en quête des racines franques et plus encore féodales de la chevalerie classique. D’autant que celle-ci ne mérite pas d’être vraiment dissociée de ce qu’on appelle la « féodalité ». Les chevaliers de l’an 1100 sont tous des féodaux, seigneurs et vassaux. Leur goût de l’exploit et plusieurs de leurs ménagements envers l’adversaire sont des marques d’indiscipline à l’égard de leurs rois et princes, ou de l’Église qui leur enjoint la guerre sainte. C’est une revendication individualiste qui les pousse à se distinguer, à briller, à rivaliser de vaillance, mais aussi à mettre des conditions et des limites au service de leur seigneur. On ne les mène pas par une contrainte stricte, mais plutôt par les égards et les appels à l’honneur. Ils sont « féodaux » aussi par la distance, le mépris ou au moins la condescendance qu’ils ont envers les classes inférieures, même lorsqu’ils parlent de les défendre. L’idée d’une confrérie de justiciers désintéressés, épris de réforme sociale, est tout à fait étrangère au XII° siècle. La chevalerie n’est qu’un aspect, parmi et après d’autres, de la domination féodale. Tant mieux si elle lui confère parfois un peu de modération, si elle la fait, en certains sens, plus douce que d’autres. Mais il faut la démystifier d’emblée. Si les guerriers nobles modèrent leur violence et se font ou se veulent, vers 1100, plus courtois, s’ils organisent le spectacle de leur vaillance, c’est avant tout entre eux et moins par un progrès de la civilisation que par celui d’une certaine conscience de classe.

Pourquoi à ce moment-là ?

Dans beaucoup d’études récentes, en France, on a répondu : parce que, du fait d’une féodalisation de l’an mil, les guerriers à cheval, basés dans les châteaux, forment une classe nouvelle, montante, dont les pratiques et les idéaux chevaleresques de l’an 1100 seraient la consécration. Pourtant, on comprend mal, dans ces études, comment une classe née d’un déchaînement de violence pourrait, assez rapidement, se renforcer par un adoucissement inédit des mœurs. De toute manière, j’ai contribué à montrer que cette mutation de l’an mil n’a pas eu lieu :  la prépondérance sociale du guerrier, du cavalier noble engagé dans l’interaction féodo-vassalique est plus ancienne. N’est-elle pas bien attestée dès l’époque de Charlemagne ?

Il faut certainement attribuer la mutation chevaleresque de l’an 1100 à autre chose qu’à l’essor de la classe des chevaliers. Nous aurons plutôt à la relier, à tout prendre, à des menaces pesant sur cette classe, à des concurrences, et à y voir éventuellement quelque chose comme une surenchère dans la démonstration de force et dans l’effort pour se justifier.

En attendant, dans toute la première partie de ce livre, l’enquête porte sur les guerriers germaniques et francs, sur leurs idéaux farouches coexistant avec des pratiques qui le sont moins. Très tôt, en effet, on les sent soucieux de justifier leurs guerres (ce qui les limite quelque peu) et de conclure des arrangements entre eux. Les suggestions de l’anthropologie aident bien à voir cela ; en dédramatisant un peu la « vengeance », elles constituent un bon antidote à nos préjugés modernes sur la barbarie des Barbares. Ceux-ci ne sont-ils pas convertis au christianisme dès le VI • siècle ? À moins que le christianisme ne s’accommode à eux…Le lecteur pourra se faire son idée là-dessus.

On ne dispose pas de sources suffisantes pour évaluer le degré de violence durant le premier millénaire en Gaule (et même après, avec une information plus dense, l’évaluation globale de la dureté des guerres et de la vie sociale paraît difficile). Disons seulement que le pire n’est pas assuré :la persistance longue d’un idéal farouche peut tout aussi bien inciter les guerriers à des actes farouches que les en dispenser un peu. D’ailleurs, cet idéal cohabite souvent avec d’autres et il y a notamment, aux temps carolingiens, un modèle de paix chrétienne qui pourrait avoir civilisé les mœurs franques dès le IX • siècle et qui laisse des traces au « premier âge féodal » (X •et XI •siècles).

Le guerrier à la fois adouci et prestigieux du beau Moyen âge est un noble, et ce qui le distingue le mieux des autres est de se déplacer à cheval. Les progrès de l’équitation, de la cavalerie dans les guerres risquent donc bien de coïncider d’assez près avec ceux de la guerre conventionnelle et mitigée, entre gens de bonne compagnie. Sans être tout à fait direct, le lien entre chevalerie et cheval ne doit pas passer au second plan ! Le cheval est en effet pour quelque chose (mais pas pour tout) dans la consécration statutaire du guerrier d’élite, dont la chevalerie classique est une manière (parmi d’autres) de servir les intérêts. Il subsiste toutefois en français une distinction entre le cavalier et le chevalier, et même une opposition entre les attitudes cavalières et chevaleresques, qui doivent nous maintenir en éveil.

Échapperons-nous pour autant à l’impression que, plus le guerrier noble est un cavalier, plus il a d’occasions de se distinguer et d’adopter des attitudes chevaleresques ? C’est en comparant la Germanie antique ou la Gaule mérovingienne au monde carolingien qu’on pourrait s’en rendre compte. L’importance inédite du cheval (et aussi de l’épée) frappe dans les dossiers de l’an 800 et du IX siècle, mais nous avons beaucoup de mal à dater, mesurer et circonstancier les progrès de l’art équestre, et Philippe Contamine en a magistralement montré la complexité, incitant à la prudence s’il s’agit de confectionner des « modèles ».

Cet essai en esquisse tout de même un. Il commence en Germanie, c’est-à-dire très haut, parce que les usages de l’an 1100 définis comme ceux de la chevalerie classique, mue par l’honneur et !’orgueil, sont largement incompatibles avec un système d’institutions romaines ou fortement étatique. Ils s’enracinent plutôt dans un régime d’aristocratie, dont nous allons voir que la description de Tacite atteste en partie pour la Germanie de l’an 100. A partir de là, au gré de sources un peu éparses et aléatoires, au fil de chroniques dont on peut se demander si leurs auteurs n’affabulent pas (mais cela même serait intéressant) et s’ils choisissent les scènes en fonction de leur caractère typique ou, au contraire, exceptionnel, on cheminera à travers les dossiers de tout un millénaire. Et on sera amené peu à peu à privilégier !’analyse des « guerres civiles » pour y trouver des codes et des limitations. L’horreur que ce mot inspire à des esprits modernes ou romanisants ne doit pas nous arrêter dans cette analyse, dont on verra les surprises qu’elle peut réserver parfois.

Mais il n’y a ici, dédié avec respect et gratitude à Philippe Contamine, qu’un essai au sens exact : une série d’hypothèses et d’approximations, une chevauchée téméraire à travers des siècles riches en contrastes et en mutations. Je voudrais du moins que cet essai soit une occasion, pour le public cultivé et les étudiants, de prendre ou reprendre goût à un passé médiéval que les livres de Georges Duby ont tant fait pour rendre vivant, et qu’il soit accepté par mes maîtres et collègues comme un document de travail auquel nous pourrons ensuite, eux et moi, apporter des retouches et des enrichissements.

Ce qui me rassure un peu, c’est qu’il intègre un certain nombre d’éléments dus aux historiens précédents : outre ceux déjà cités, à Jean Flori, Matthew Strickland, John Gillingham, John France et de nombreux autres. C’est aussi que j’ai reçu l’aide et le conseil de beaucoup. En me fournissant ce sujet, et en me soutenant avec une grande constance et une grande patience, Denis Maraval a joué un rôle clé. Je dois également beaucoup à plusieurs collègues et étudiants, mais aussi à mon entourage proche, à ma femme, à Olivier Grussi et à l’équipe extrêmement performante de la Librairie Arthème Fayard, spécialement à Nathalie Reignier-Decruck.

 

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