via scienceshumaines


Xavier Molénat
Hors-série N° 6 – octobre – novembre 2007
Cinq siècles de pensée française


En développant une science des faits sociaux, Émile Durkheim invente une nouvelle discipline, la sociologie, dont l’un des objectifs affirmés est de réformer la vie sociale

« Il faut traiter les faits sociaux comme des choses » : il n’est pas si arbitraire, finalement, de retenir de l’œuvre d’Émile Durkheim ce précepte choc, tiré de son livre-manifeste Les Règles de la méthode sociologique (1895). Il dit bien en effet le coup de force qu’il réalise en imposant dans le monde intellectuel l’idée que nous devons être face à la société comme le physicien observant un phénomène 
inconnu. Nous croyons connaître le monde social, mais nous ne savons rien du fonctionnement réel des institutions, des origines du droit et de ce qui fait tenir les individus ensemble. L’ambition de É. Durkheim aura été de convaincre que les faits sociaux existent, qu’ils consistent en « manières d’agir, de penser et de sentir » qui s’imposent à l’individu, et qui ne sont réductibles ni à des faits de nature ni à une collection de faits individuels. Ces faits relèvent d’une discipline nouvelle, la sociologie, qui doit enquêter et non se limiter à spéculer, et chercher à expliquer les faits sociaux par d’autres faits sociaux. Ses meilleurs outils sont la statistique et le comparatisme.
Armé de ces intentions, É. Durkheim n’hésite pas à se faire remarquer en choisissant des sujets à l’occasion provocants. En 1897, il publie Le Suicide  : cet acte que tout le monde croit personnel, É. Durkheim montre qu’il varie en fonction de l’intégration de l’individu dans la vie sociale, de la religion, des saisons…


S’appuyer sur les sciences pour réformer la société

D’ailleurs, si É. Durkheim prétend fonder la sociologie, ce n’est pas (seulement) par amour de la science : « Nous estimerions que nos recherches ne méritent pas une heure de peine si elles ne devaient avoir qu’un intérêt spéculatif, écrit-il. Si nous séparons avec soin les problèmes théoriques des problèmes pratiques, ce n’est pas pour négliger ces derniers : c’est, au contraire, pour mieux les résoudre. » Et les problèmes ne manquent pas : défaite de 1870, avènement de la société industrielle, croissance des villes et des classes pauvres. En bon positiviste, É. Durkheim compte s’appuyer sur la science pour réformer la société. Il diagnostique le passage de la solidarité mécanique (fondée, comme dans les sociétés traditionnelles, sur la similitude et la proximité des individus) en solidarité organique (fondée sur la complémentarité des individus résultant de la division du travail engendrée par l’industrialisation)… D’où de nombreux écrits sur la morale, l’individu, l’éducation, où le sociologue cherche une manière de renouveler ce que l’on appellerait aujourd’hui le « lien social », afin d’éviter les situations d’anomie, c’est-à-dire celles où les aspirations individuelles ne sont plus régulées par les normes sociales.
L’une des forces de É. Durkheim par rapport à ses concurrents (Gabriel Tarde, René Worms) est d’avoir perçu que la recherche est un travail collectif. Il va donc enrôler dans son entreprise scientifique et politique une brillante équipe 
de chercheurs qui vont prolonger, parfois infléchir, son projet : son neveu Marcel Mauss, Henri Hubert, Paul Faconnet, Célestin Bouglé, François Simiand, Maurice Halbwachs, Marcel Granet… Tous ces collaborateurs vont graviter autour de L’Année Sociologique , l’organe dont se dote « l’école durkheimienne » qui dès 1898, outre la publication de « mémoires » originaux, va servir à discuter des travaux effectués dans d’autres disciplines et de leur intérêt du point de vue d’une sociologie encore balbutiante.


La sociologie pour revigorer les sciences sociales

De ce mouvement sortiront des œuvres majeures, sans cesse rééditées. Le meilleur exemple est sans doute l’« Essai sur le don » de M. Mauss (1923-1924) : un gros article décrivant le don comme une obligation sociale à partir d’exemples cérémoniels polynésiens et américains. L’étude de ce « fait social total », condensant toutes les dimensions de la vie sociale (économie, religion, politique, droit…) incite à penser que le modèle de la transaction marchande si important dans les sociétés occidentales n’est qu’une façon parmi d’autres d’envisager les échanges. Une analyse proche des critiques que F. Simiand adresse précocement à la science économique, plus occupée à juger qu’à décrire et expliquer ce qui existe. F. Simiand travaillera à proposer une sociologie économique enracinée dans l’histoire, qu’il appliquera à l’analyse des cycles économiques, à la consommation ou encore à la monnaie. Ses travaux influenceront Maurice Halbwachs, auteur d’une œuvre très riche (voir l’encadré ci-dessus) , mais surtout connu pour ses travaux sur la mémoire collective. M. Halbwachs montrera en effet comment la société fournit les cadres dans lesquels opère la mémoire individuelle (mariage, anniversaires…). Il étudie également la manière dont la mémoire religieuse (l’itinéraire de Jésus en Palestine) est sans cesse remaniée en fonction des intérêts du moment.
Si certains aspects de l’œuvre de cette « école française de sociologie » ont incontestablement vieilli, l’aventure vaut toujours d’être revisitée. Par la confiance qu’elle a manifestée dans la raison scientifique, l’ouverture dont elle a fait preuve en pensant ensemble sociétés modernes et traditionnelles, par la démarche pluridisciplinaire et la variété des sujets abordés, elle peut revigorer les sciences sociales lorsqu’elles sont prises de doute sur leur légitimité : il n’est rien qui ne soit à leur portée.

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