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collections 59, avril - juin 2013
collections 59, avril – juin 2013

Jean-Philippe Genet dans collections 59
daté avril – juin 2013

Professeur à l’université Paris I, Jean-Philippe Genet travaille sur la naissance de L’État moderne à la fin du Moyen âge. Il a notamment publié La genèse de L’État moderne. Culture et société politique en Angleterre. (PUF, 2003)


Richard à Westminster. Devant le Parlement anglais, une statue de Richard Coeur de Lion à cheval, datant du XIX° siècle
Richard à Westminster. Devant le Parlement anglais, une statue de Richard Coeur de Lion à cheval, datant du XIX° siècle

Au-delà de leurs ambitions territoriales, les Plantagenêts ont eu une vraie vision de l’État. Avec eux commence à se mettre en place la monarchie anglaise moderne, administrative et représentative. Entretien avec JEAN-PHILIPPE GENET

 

L’Histoire : En 1204, Jean sans Terre est battu par Philippe Auguste : les Plantagenêts perdent toutes leurs possessions continentales sauf la Guyenne. Est-ce pour autant la fin de leur histoire ?

Jean-Philippe Genet : Non, l’histoire de la dynastie plantagenêt continue : ils restent au pouvoir jusqu’à la mort de Richard III, en 1485. Seule l’histoire de l’Empire plantagenêt s’arrête en 1204, et encore : l’idée demeure dans les esprits des rois pendant les règnes de Jean sans Terre, qui se poursuit jusqu’en 1216, et d’Henri III, mort en 1272 ; les Plantagenêts courent encore alors après le rêve continental.

Le règne d’Henri III est particulièrement désastreux puisque celui-ci tente par tous les moyens de récupérer ses territoires en France, sans jamais y parvenir : les victoires de Saint Louis à Taillebourg et à Saintes en 1242 mettent fin à ses espoirs, d’autant que, faute de moyens, il ne parvient même plus à contrôler la situation en Gascogne. Il s’engage en outre dans une entreprise extravagante concernant le royaume de Naples : c’est l’« affaire de Sicile ». Le pape veut profiter de la mort de l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen en 1250 pour briser son encerclement – l’empereur est roi d’Italie et son fils bâtard Manfred roi de Sicile. Il cherche donc un candidat au trône de Sicile, et Henri III propose son fils, Edmond : cela uniquement dans le but de contrer l’influence française.

Henri III se lance dans ces différentes aventures sans le consentement de ses propres sujets. Mais il a besoin, pour les financer, de lever un impôt. Or il se heurte à un refus pur et simple de ses barons : l’Angleterre, selon eux, n’a pas à intervenir dans ces affaires ; leurs ressources ne doivent pas contribuer à autre chose qu’au bien public anglais, qui n’est pas menacé en l’occurrence.

Ainsi commence la seconde guerre des barons, qui va durer deux ans, en 1264-1265. Sur le plan militaire, après beaucoup de difficultés, Henri III et son fils, le futur Édouard Ier, qui triomphe des barons à la bataille d’Evesham (1265), l’emportent. Mais cet affrontement voit surtout les deux partis, Simon de Montfort, le chef des barons coalisés, comme Henri III, en appeler à la mobilisation en leur faveur des différents groupes sociaux (les nobles, les membres de la gentry , le clergé et la bourgeoisie urbaine en premier lieu) ; et pour cela, les consulter sans cesse afin d’obtenir leur accord. C’est bien la naissance alors, en Angleterre, d’une société politique. Or celle-ci n’approuve guère les ambitions impériales, très coûteuses, d’Henri III. L’empire, au XIIIe siècle, n’est plus un rêve que pour le roi.

L’H. : C’est le repli sur l’Angleterre…

J.-P. G. : A dire vrai, ce mouvement de repli, sanctionné par la perte des possessions continentales en 1204, a commencé trente ou quarante ans plus tôt. Depuis la conquête de 1066, les barons possédaient des terres à la fois en Angleterre et sur le continent (en Normandie en premier lieu). Or, au XIIIe siècle, le nombre de ces grands nobles proprement anglo-normands a beaucoup diminué : le partage des terres entre les fils, selon la coutume normande, a créé de fait, au fil de générations, des lignées indépendantes en Angleterre et sur le continent.

Ont joué aussi la rapidité et l’efficacité de l’installation normande en Angleterre : bien des Normands ont épousé des femmes anglaises, ont fait fortune en Angleterre, y ont soutenu des fondations religieuses. Les liens certes demeuraient forts avec le continent, mais en 1204 Philippe Auguste oblige les vassaux du roi anglais à choisir entre l’Angleterre et la France.

Si bien que, dès les années 1220, il n’y a plus ou presque de barons anglo-normands. Les Normands ont quant à eux choisi Philippe Auguste, garant désormais de la paix, et donc de la bonne santé économique d’une principauté qui regarde vers Paris depuis longtemps. C’est encore plus vrai des autres territoires continentaux où le lien n’a jamais été très fort avec la couronne anglaise.

L’H. : Le repli sur l’Angleterre des Plantagenêts et de leur entourage est-il total ? Renoncent-ils à toute ambition territoriale ?

J.-P. G. : Non, mais cette ambition se resserre dans l’espace. Après l’échec de l’expédition d’Henri III en Sicile, son successeur à partir de 1272, Édouard Ier, tourne son attention vers l’Écosse, l’Irlande et le pays de Galles. En Écosse, il profite de la disparition du roi Alexandre III en 1286 pour imposer sa domination : il exige que les treize ou quatorze prétendants au trône lui prêtent tous l’hommage lige – c’est-à-dire principal. Le nouveau roi, quel qu’il soit, lui sera donc soumis.

En Irlande, la suprématie d’Édouard est moins affirmée : il ne domine en fait que ce qu’il tient militairement, c’est-à-dire peu de terres. Il s’y prend plus subtilement au pays de Galles : après la brutale conquête des domaines des princes gallois en 1282, il étend son influence par le biais des Marcher Lords (« les seigneurs de la marche ») qui avaient disposé du droit d’agrandir leur territoire aux dépens des Gallois. Mais, en même temps qu’il leur redonne des terres et qu’il les enrichit, il assure sa mainmise politique en faisant courir la loi anglaise sur l’ensemble du pays de Galles : la principauté de Galles est créée en 1301. Ce sont là les germes de l’union des îles.

L’H. : Cette loi anglaise que le roi impose aux îles britanniques, en quoi consiste-t-elle ?

J.-P. G. : Il s’agit essentiellement de la common law, cette loi unique que les rois entendent diffuser dans toute l’Angleterre. Ce système juridique est la marque de l’originalité anglaise, voire anglo-saxonne, puisque son influence se répandra dans le monde entier à mesure que s’étendra l’empire colonial britannique, depuis Singapour jusqu’au Canada.

Le principe fondamental de la common law est que tout homme libre peut faire appel au tribunal royal. La procédure est simple et unique : une plainte est portée auprès de la cour royale. Le roi produit un document écrit, un writ , ou bref, qui ordonne : « shérif de tel comté, veuillez réunir une cour de justice pour écouter la plainte d’untel sur tel ou tel sujet ».

Le succès de la common law est énorme, parce que la justice était dans l’ensemble bien rendue, et avec rigueur. Il a même été très vite admis que l’on pouvait porter plainte contre les agents du souverain lorsque ceux-ci outrepassaient leurs droits. La common law était par ailleurs un moyen de contrôler l’administration royale.

Ce principe juridique imposé par les Plantagenêts se trouve au coeur de la construction de l’État moderne anglais.

L’H. : Les Plantagenêts sont donc fondateurs en matière politique. Avec quelle vision de l’État ?

J.-P. G. : Une vision de l’État et de la monarchie d’abord très administrative, on pourrait dire bureaucratique.

Tout commence avec l’impôt. Le contexte est en la matière favorable aux Plantagenêts : comme la France, l’Angleterre a fait l’expérience de la fiscalité des croisades, avec la levée de la dîme saladine. Les monarchies féodales, à cette occasion, ont fait fond sur les avoirs de l’Église et des financiers italiens. En outre, lorsque Richard Coeur de Lion a été fait prisonnier à son retour de croisade, une énorme taxation – deux années de revenus de la couronne d’Angleterre ! – a été levée pour payer sa rançon : conformément au droit féodal, au double titre de l’aide due par les vassaux à tout seigneur emprisonné et de la croisade. Tous les propriétaires anglais, donc tous les vassaux, ont payé – non sans avoir protesté.

Jean sans Terre, ensuite, a espéré récolter des fonds aussi facilement, pour récupérer ses terres en France. Dans un premier temps, la société politique a accepté : mais, très vite, tout un chacun a refusé de payer. Jean a alors eu recours à une série d’expédients, et n’a pas hésité à exploiter ses vassaux, provoquant une révolte des barons.

La guerre civile va déboucher sur la signature de la Grande Charte (la Magna Carta) en 1215 (cf. Nicholas Vincent, p. 74). Celle-ci pose deux principes essentiels. Le premier est issu du droit romain : le roi ne peut pas taxer la communauté du royaume – représentée par les barons – sans son assentiment. Le second principe stipule que nul ne peut être emprisonné s’il n’est jugé par ses pairs : c’est le principe de l’ Habeas Corpus , qui sera inscrit dans la loi à la fin du XVIIe siècle.

L’H. : Au total, après la Grande Charte, le roi ne peut plus gouverner seul ?

J.-P. G. : Non. Le roi doit désormais associer à son gouvernement ce que l’on nomme aujourd’hui la société politique. Il s’agit d’abord des barons. Puis, à partir du milieu du XIIIe siècle, la société politique s’étend vers le bas, à la société des comtés, c’est-à-dire aux officiers en charge de la gestion locale, actifs dans la justice royale, et au groupe social dont ils sont issus.

Ces hommes, traditionnellement, font marcher la machine politique et administrative anglaise. Ce sont eux qui, dès le règne de Guillaume le Conquérant, ont procédé à des enquêtes à travers tout le royaume, comme pour le Domesday Book. Le roi a compris que leur accord est essentiel pour obtenir celui de l’ensemble du royaume. C’est la naissance du Parlement au sens moderne du terme.

L’H. : Qu’appelle-t-on « parlement » au XIIe-XIIIe siècle ?

J.-P. G. : En lui-même, le Parlement est une institution très traditionnelle : il s’agit d’une réunion du conseil in parliamento , une procédure courante au XIIe siècle et au début du XIIIe siècle. La composition du conseil varie alors selon les sujets traités. Pour les affaires ecclésiastiques, des prélats suffisent : nul besoin des barons, qui n’ont rien à apporter sur la question. Pour les affaires commerciales, on fait éventuellement venir des juifs ou des marchands de telle ou telle cité.

A partir du milieu du XIIIe siècle, les réunions in parliamento accordent une place de plus en plus importante aux délégués des villes – les boroughs : on prend l’habitude de toujours convoquer des représentants des mêmes villes. On fait également appel à des représentants des hommes libres des comtés.

Ces hommes étaient initialement les gestionnaires de grands domaines, pour le compte des grands seigneurs, des monastères et du roi. Sur place, ces administrateurs efficaces et souvent lettrés ont été les premiers à mettre en oeuvre la common law . Mais avec le développement de celle-ci s’est constitué en retour un groupe composé d’avocats, de juges, d’ attorneys (atourneurs). C’est ce milieu qu’on appelle la gentry , qui occupe dans la société une place centrale et qui donne à la monarchie à partir du XIIIe siècle son allure très bureaucratique.

L’H. : La gentry, ce n’est pas la noblesse, comme on la connaît en France ?

J.-P. G. : Les structures des sociétés anglaise et française sont très différentes. Dans la société française, pour simplifier, tout gentilhomme est noble. En Angleterre, seuls sont nobles les vassaux directs du souverain. Comme les fiefs ne sont pas partagés quand ils vont aux hommes, si un noble a plusieurs fils, l’aîné, qui garde le fief, est noble ; les autres ne sont que gentilshommes (gentlemen).

A partir du XIIe siècle, de nouvelles façons d’être gentilhomme apparaissent. On affirme aussi son appartenance à la gentry par sa façon d’être, de vivre, en devenant chevalier* ; puis, progressivement, de savoir lire et d’écrire, d’être administrateur dans un grand domaine ecclésiastique ou de servir le roi dans une position importante, d’être juge ou avocat. Ce milieu de la gentry est finalement très ouvert. Évidemment, il faut posséder un peu de fortune. Un paysan ne saurait devenir gentleman. Reste que ce système n’a pas la raideur du système français.

L’H. : Ce sont ces administrateurs, ces avocats, ces juges, que le roi prend l’habitude de consulter in parliamento ?

J.-P. G. : Oui, et c’est ainsi que naît peu à peu la monarchie parlementaire anglaise : d’abord par l’obligation faite au roi d’obtenir pour gouverner l’accord de la société politique ; ensuite par l’ouverture de celle-ci à de nouvelles couches de la société, du fait en particulier de la common law. Les Plantagenêts n’ont pas créé la monarchie parlementaire : elle s’est imposée à eux comme système de gouvernement.

L’H. : Cette monarchie s’est aussi constituée dans la lutte contre l’Église.

J.-P. G. : Il n’existe pas, en Angleterre, de vraie tradition de monarchie sacrée comme en France, où l’on a essayé d’utiliser au maximum la tradition carolingienne, où l’abbaye de Saint-Denis a tout fait pour sacraliser le pouvoir royal, où s’élabore une idéologie de la pureté du sang royal et où, enfin, les vertus du souverain sont considérées comme essentielles. C’est très clair sous Saint Louis.

En Angleterre prédomine une opposition entre le souverain et l’Église. Guillaume le Conquérant a conquis l’Angleterre muni d’un étendard donné par le Saint-Siège, en héraut de la réforme grégorienne. Reste que les rois anglais ont toujours voulu appliquer en Angleterre la politique qui était la leur en Normandie et imposer un contrôle strict de l’épiscopat et de l’Église.

D’où de fortes tensions, qui perdurent sous les Plantagenêts : les conflits sont nombreux avec les archevêques de Cantorbéry. On connaît le duel au sommet entre Thomas Becket et Henri II qui s’achève par le meurtre de l’archevêque dans sa cathédrale. Mais il faudrait citer aussi Lanfranc du Bec (1070-1089), Anselme (1093-1109), Étienne Langton (1207-1228) et Robert Winchelsey (1294-1313) : tous ont entendu préserver l’indépendance de l’Église de Cantorbéry des interventions royales.

C’est ainsi Étienne Langton qui, sur le plan idéologique, est derrière la Magna Carta imposée à Jean sans Terre.

L’H. : Qui est Étienne Langton ?

J.-P. G. : C’est un des grands maîtres de l’Université parisienne, à qui l’on attribue le numérotage en versets de la Bible – ce n’est probablement pas vrai, mais on ne prête qu’aux riches ! Il appartient au cercle de Pierre le Chantre, un groupe d’intellectuels qui pensent qu’il doit exister un lien entre la religion chrétienne et la société dans laquelle on vit.

De ce fait, Langton a développé une éthique de pouvoir assez exigeante. En 1207, Innocent III l’impose comme archevêque contre l’avis de Jean sans Terre : celui-ci le contraint d’abord à quelques années d’exil, mais finit par céder. L’archevêque est ensuite derrière les barons révoltés contre le roi. Il leur fournit une assise idéologique solide et contribue ainsi certainement à leur alliance. En ces barons, en effet, il ne faut pas voir des démocrates résolus : c’est une bande de loups parfois pires que Jean sans Terre lui-même !

Ceci dit, l’opposition entre l’Église et le roi ne se résume pas à une lutte de pouvoir. L’Église anglaise est extrêmement riche. Les évêques, à la tête d’immenses évêchés, sont très puissants, d’autant plus puissants que peu nombreux – une quinzaine tout au plus alors qu’on en compte plus d’une centaine dans le royaume de France. Il s’agit bien aussi entre le roi et eux d’une lutte permanente pour le contrôle de la puissance, de la richesse, combat dans lequel l’Église est loin d’être désarmée.

L’H. : Le roi a besoin des évêques ?

J.-P. G. : Bien sûr ! La monarchie administrative et bureaucratique qui se met en place a besoin de ces hommes qui maîtrisent le latin, l’écrit. Elle va les recruter jusque dans les écoles parisiennes, qui sont les plus prestigieuses de l’époque.

Mais en même temps, elle a bien du mal à les contrôler. Jean de Salisbury, philosophe politique et ami de Thomas Becket, pose dans le Policraticus (1159), son grand traité politique, la question fondamentale : pourquoi des gens qui, comme lui, ont été formés pour devenir des cadres de l’Église, qui ont étudié la théologie, dont la mission terrestre est donc de répandre le message du Christ, se transforment-ils en courtisans et se trouvent-ils pris dans cette mécanique terrible qu’est la cour ? Dès ses débuts auprès de l’archevêque de Cantorbéry, Jean de Salisbury souffre de voir que lui et tous les clercs, cette fine fleur de l’Université, se retrouvent à faire de la gestion, de l’administration… Au lieu de servir Dieu, ils servent non pas Satan, mais l’État, ce qui n’est pas beaucoup mieux ! La situation est intenable.

Le traité de Jean de Salisbury pose les problèmes de philosophie politique à un autre niveau que celui des miroirs aux princes – ces manuels d’éthique gouvernementale à destination des rois -, catégorie dans laquelle on le range souvent par erreur. On y retrouve presque ce qu’expliquera plus tard Michel Foucault : ce qui est en cause là, c’est le problème du gouvernement des hommes, d’un gouvernement matériel, qui du coup n’a plus grand-chose à voir avec le ministère de l’Église, qui lui est un gouvernement spirituel. Jean de Salisbury le déplore, mais il est suffisamment intelligent pour voir qu’il ne peut rien faire pour l’empêcher.

L’H. : Vouloir contrôler l’Église, est-ce déjà une façon de s’émanciper du pape ? Peut-on dire que l’anglicanisme serait en germe sous les Plantagenêts ?

J.-P. G. : Ce serait exagérer, parce que les hommes du temps ne voient pas les choses ainsi. Il n’y a pas de différence entre l’Angleterre et la France de ce point de vue-là.

On en revient au problème clé du monde médiéval, qui se pose surtout aux empires (carolingien, byzantin, germanique) : quel est l’ imperium suprême ? Tout découle de l’Empire romain chrétien, qui était un système où les deux pouvoirs étaient censés collaborer harmonieusement sous l’autorité de l’empereur. Après la disparition de l’Empire romain, en 496, il a fallu trouver une autre façon de diriger l’Occident. Certains ont voulu redorer l’empire – les Carolingiens, puis les Ottoniens qui fondent le Saint Empire romain germanique. L’Église, elle, entend se placer au coeur avec la réforme grégorienne, à partir de la fin du XIe siècle : puisque la féodalité ronge le système social occidental latin, il faut rétablir l’autorité du pape. Mais dès que l’on pose l’autorité de l’Église comme suprême, la collaboration avec les empires ne fonctionne plus : un rapport de force s’installe.

Sur le plan des principes, les souverains – y compris Saint Louis ! – n’ont jamais accepté qu’il existe une domination de l’Église sur leur pouvoir. Et l’Église a fini par leur donner des gages : Innocent III lui-même écrit que « le roi est empereur en son royaume » . Évidemment, pour lui, c’est une façon de combattre l’Empire romain germanique. Mais en même temps, il reconnaît aux rois, de France et d’Angleterre en premier lieu, le droit de se prévaloir d’être le princeps romain, au même titre que le pape ou que l’empereur.

Par ailleurs, tous les souverains ont entendu faire des évêques leurs agents, et, sinon leurs agents, du moins contrôler leur élection : ce n’est pas propre à l’Angleterre.

Ce qui fait en revanche la particularité du roi d’Angleterre, c’est qu’il n’a pas, contrairement au roi de France, le statut privilégié de rex christianissimus – roi très-chrétien. Même si le roi est sacré, la monarchie sacrée, en tant que telle, n’a jamais pris en Angleterre. Nicholas Vincent a écrit un livre sur les fantasques aventures d’Henri III en la matière5. Quand il a construit Westminster, le roi était à court d’argent. Il a donc essayé de monter un culte des reliques pour faire comme son beau-frère, Saint Louis : cela marchait si bien à la Sainte-Chapelle ! Il est alors allé acheter au rabais un chrême quelconque à Constantinople. Il l’installe et monte un pèlerinage dédié au Saint-Sang. C’est un fiasco ! Cela, c’est typiquement anglais…

Ajoutez à cela qu’au XIVe siècle la papauté s’installe en Avignon : vue d’Angleterre, elle devient la papauté du roi de France. Autant dire qu’elle suscite une grande méfiance pendant la guerre de Cent Ans (1337-1453). Les rois plantagenêts prennent une série de mesures pour empêcher le pape d’intervenir dans les affaires de l’Église anglaise. Henri V, de fait, procède exactement comme Henri VIII au XVIe siècle, sauf qu’il ne supprime pas les monastères. Il ne remet pas en cause l’autorité spirituelle du pape, mais il s’affirme bien comme le maître de l’Église d’Angleterre.

L’H. : Quelle est la place des Plantagenêts dans la mémoire historique des Anglais ? Les reconnaissent-ils comme fondateurs de la monarchie moderne ?

J.-P. G. : La monarchie est davantage perçue comme un héritage médiéval que comme un héritage plantagenêt. Mais enfin, tout le monde est bien conscient que ce sont les Plantagenêts qui l’ont créée. Les Plantagenêts cependant, me semble-t-il, sont largement oubliés… Leur problème est qu’ils n’ont pas de Saint Louis.

L’H. : Ils ont tout de même Richard Coeur de Lion…

J.-P. G. : Certes, mais si l’on réfléchit, Richard a passé très peu de temps en Angleterre – sept ou huit mois – et ne parlait pas anglais mais gascon – ses poésies sont écrites en langue d’oc. Il a été un grand croisé, l’Angleterre l’aime, mais il a surtout exigé des impôts colossaux, comme tous les Plantagenêts – c’est d’ailleurs une des causes de leur mauvaise réputation.

Rappelons qu’au Moyen Age, le grand pèlerinage, l’endroit où se rendent tous les Anglais, qui évoque réellement quelque chose pour eux, c’est le tombeau de Thomas Becket, la victime par excellence de l’avidité et de la férocité du souverain plantagenêt.

Quelques souverains plantagenêts ont malgré tout échappé à cet opprobre : en premier lieu Édouard III, le vainqueur de Crécy (1346) et de Poitiers (1356), mais aussi Henri V, celui d’Azincourt (1415) – pour faire simple, les rois qui ont infligé une défaite cuisante aux Français ! Pour le reste, les Plantagenêts ne bénéficient pas d’une grande sympathie. On peut même dire qu’ils souffrent d’une légende noire, parce qu’ils ont été des souverains plutôt féroces, avides fiscalement, despotiques, et ce jusqu’au dernier d’entre eux, Richard III (1483-1485). En plus, tous ceux qui d’une façon ou d’une autre pouvaient être liés aux Plantagenêts ont été éliminés par les Tudors : les hommes par Henri VII (1485-1509) et les femmes par Henri VIII (1509-1547). La dynastie a été totalement éradiquée.

L’H. : Les Plantagenêts ont ainsi disparu du souvenir ?

J.-P. G. : De fait, oui. Quand on lit l’histoire nationale anglaise du XIXe siècle, on voit que les Anglais ont très largement occulté la période médiévale. Elle est source d’embarras, avec cette conquête normande : on ne voulait surtout pas avoir l’air français, on se voulait germanique ! Le vrai début de l’Angleterre, c’est le Parlement, c’est la liberté, l’ habeas corpus , c’est la Glorieuse Révolution (1688-1689) qui marque la naissance de la grande Angleterre, le pays qui domine le monde. Les Anglais ne pouvaient tout de même pas avoir n’importe quels ancêtres ! Les Plantagenêts étaient vraiment trop peu présentables.

(Propos recueillis par Fabien Paquet .)

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