via lelephant-larevue.fr


Par Delphine Mercuzot
paru en janvier 2016
L’Elephant N° 13


« Depuis 1066, la France et l’Angleterre se détestent »

Entretien avec Léo Carruthers, directeur du Centre d’Études médiévales anglaises de l’université Paris-Sorbonne.

Cet article est la deuxième partie du dossier « Un Normand à la conquête de l’Angleterre » (L’éléphant n°13).

Pourquoi 1066 est-elle la date la plus célèbre de l’histoire de l’Angleterre ? Pourquoi célébrer la conquête ?

Cet événement marque un tournant radical ; c’est la dernière conquête d’Angleterre. Les précédentes invasions, par les Angles, les Saxons, et les Vikings, ont certes frappé l’imaginaire national, mais n’ont pas l’avantage d’être attachées à une date précise. Ceux qui la célèbrent soutiennent l’idéologie de la classe dominante, les rois en tête, puis les grandes familles nobles, qui se réclament d’une origine normande parfois inventée. Il est vrai que, à travers les ramifications généalogiques, les descendants de Guillaume occupent toujours le trône. Mais tout le monde ne fête pas 1066. Dès le xixe siècle, des courants anglo-saxonisants voient la Conquête normande comme une catastrophe pour la langue et la culture anglaises, coupées pour toujours de leurs racines, sans parler de la fin brutale de l’ancienne lignée dynastique qui reliait la monarchie à l’aube de la nation.

Pourquoi Guillaume a-t-il rencontré si peu de résistance ?

La victoire à Hastings a quasi annihilé la noblesse anglo-danoise qui soutenait jusque-là le roi Harold, privant ainsi le peuple des chefs qui auraient pu l’organiser contre l’envahisseur. Rapidement, Guillaume vainc toute tentative de soulèvement. De plus, l’ancienne famille royale n’avait plus de représentant mâle, à part Edgar, adolescent presque inconnu sans aucun pouvoir de ralliement ; brièvement proclamé roi, il se rend bientôt. La primogéniture était loin d’être le seul facteur à prendre en compte pour la succession. L’unité même du royaume favorisait le nouveau régime. Centralisée depuis plus d’un siècle, l’Angleterre était bien administrée, divisée en comtés (shire) pour faciliter la collecte des impôts. Saisir la couronne, c’était prendre tout le pays ; se faire reconnaître comme roi, c’était dominer tout le système. Harold Godwinson en avait fait autant, en se faisant couronner très rapidement, le lendemain même du décès de son prédécesseur ! Une fois sacré, sans rival sérieux, le roi Guillaume était reconnu et accepté.

Ceux que nous appelons de nos jours les Anglo-Saxons sont-ils Anglo-Saxons ?

La langue anglaise est bien d’origine anglo-saxonne, du moins partiellement, mais les peuples qui la parlent de nos jours, sur tous les continents, sont loin d’être tous d’origine anglaise. Il faut se méfier de l’emploi d’un nom ancien pour les peuples modernes ; c’est comme si l’on disait que les habitants des actuels pays francophones étaient des Francs ! Dans les deux cas, les racines existent, mais ne suffisent pas pour comprendre la réalité de nos jours. On ferait mieux de parler des « pays anglophones ». L’usage en France doit beaucoup à l’Empire britannique du xixe siècle, ainsi qu’aux Américains blancs qui se sont définis comme « White Anglo-Saxon Protestant » (WASP). Mais pour les médiévistes, les Anglo-Saxons étaient les occupants du royaume d’Angleterre, d’origine germanique, avant l’arrivée des Normands, à l’exclusion, bien entendu, des peuples celtiques avoisinants.

Qu’est-ce que les Normands ont changé en Angleterre ?

C’est surtout en termes culturels, en langue et en coutumes, que la présence normande se fait sentir. Ni le système monarchique, ni l’administration, ni le droit anglo-saxon ne changent, car Guillaume, désireux d’être vu comme souverain de droit et non par la conquête, conserve la majorité des lois anciennes. La chasse fait exception, car il crée la notion de « forêt royale » et de chasse gardée, ce qui entraînera forcément le problème du braconnage.
Le nouveau roi remplace les propriétaires terriens par une noblesse française, guerrière, importée – d’où la notion inexacte que tous les ancêtres des actuels pairs héréditaires « sont arrivés avec les Normands ». Ce sang neuf s’est dilué avec le passage des siècles, par l’essaimage des premiers arrivés et les mariages interculturels. L’élément normand, ou français, dans la population était minoritaire. Les Anglo-Saxons sont restés majoritaires, mais se sont trouvés privés de pouvoir et de terres ; ceux qui ont réussi à s’accrocher à leurs biens l’ont fait par acculturation, en devenant francophones et en acceptant le fait accompli.
Guillaume remplace également les évêques et les grands abbés anglais par des ecclésiastiques francophones qui lui sont loyaux. Chrétien pieux dans sa vie privée, il tenait au maintien de l’Église anglaise sous sa houlette.
Phénomène très visible, l’architecture normande va changer villes et paysages. La célèbre Tour de Londres est symbolique : érigée sous Guillaume lui-même, elle est typique des constructions militaires novatrices. Le pays se couvre de châteaux-forts en pierre, ce qui n’existait pas auparavant, les Anglo-Saxons étant piètres bâtisseurs. De même dans le domaine ecclésiastique : aucune cathédrale anglo-saxonne n’a résisté à la reconstruction par les Normands. Les rares églises paroissiales anglo-saxonnes qui subsistent aujourd’hui, perdues dans les campagnes reculées, ont un certain cachet ; mais elles sont menues, étroites, et sombres, par rapport aux églises anglo-normandes, d’abord les romanes, puis les gothiques.

Quelles ont été les conséquences pour le royaume de France ?

La Conquête normande s’avérera désastreuse pour la France, mais pas pour les mêmes raisons. Pour les Anglais, c’est la réduction de leur langue à l’état d’infériorité, qu’elle mettra des centaines d’années à surmonter. Au XIVe siècle, le premier monarque à revendiquer le royaume de France, Edouard III, crée le prestigieux ordre de la Jarretière, dont la devise est en langue française : Honni soit qui mal y pense. Au XVe siècle, la monarchie anglaise adopte même cette devise : Dieu est mon droit.

De même, pour le roi de France, en revanche, il est fort gênant de voir un sujet devenir souverain indépendant, tout en restant son vassal, du moins en théorie. Les rois d’Angleterre sont autant gênés par leur statut inférieur en France. Sous les Plantagenêts, ces vassaux deviendront bien plus puissants que leur suzerain français. Les conflits à n’en plus finir atteignent leur apogée lors de la guerre de Cent Ans. À long terme donc, la conséquence la plus néfaste de 1066 était de créer l’inimité durable entre les deux royaumes. Il faut plutôt voir ces conflits comme dynastiques, opposant, non pas deux pays, mais deux familles royales, toutes deux françaises : les Capets et les Normands, puis les Angevins. Ces derniers ne deviendront véritablement « anglais » qu’au xve siècle.

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