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Boissonnade P. Les premières croisades françaises en Espagne. Normands, Gascons, Aquitains et Bourguignons (1018-1032). In: Bulletin Hispanique, tome 36, n°1, 1934. pp. 5-28. 

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L’expédition Normande de Roger de Toeni en Catalogne
Les Expéditions des Gascons et des Aquitains
Le concours des Bourguignons

 


TEXTE INTEGRAL

Après une interruption de près de deux siècles, un nouveau courant entraîna vers l’Espagne les représentants des États français qui avaient remplacé l’Empire Carolingien. Mais, tandis que celui-ci, héritier de la tradition romaine, avait essayé au viiie et au ixe siècle de créer une barrière contre les musulmans en annexant les pays de l’Ebre et le littoral de la Marche Catalane, au xie et au xiie siècle, des Etats chrétiens pleins de vie : comtés de Barcelone, de Cerdagne, de Roussillon, de Besalu, d’Urgel, de Pallas, de Ribagorza et de Sobrarbe, royaumes de Navarre, comté de Castille, royaumes de Léon et des Asturies, s’étaient créés. A ces Etats, les féodaux français apportèrent pendant près de trois cents ans leur concours militaire, sous l’impulsion de l’esprit d’aventures, de la fraternité chevaleresque, dont la France donna alors le premier modèle, et surtout de la fraternité religieuse, dont l’ordre français de Cluny et la Papauté, imbue des idées clunisiennes d’unité chrétienne, propagea le triomphe.

Quatre groupements féodaux ouvrirent la voie à cette ère féconde de collaboration franco-espagnole, dont les deux pays devaient éprouver les bienfaisants et réciproques effets . Ce furent ceux des Normands, des Gascons, des Aquitains et des Bourguignons.


L’expédition Normande de Roger de Toeni en Catalogne

Les premiers bouillonnaient de toute la sève des jeunes conquérants. Pliés, depuis Rollón, à une discipline de fer, ils cherchaient au dehors une issue à leurs instincts de conquête, à leur ardeur de guerre et à leur dévotion militante de néophytes. On les voyait partout, sur les chemins de l’Orient byzantin et musulman, dans l’Angleterre anglo-saxonne, en Italie, où, en 1016, une bande normande aide la population de Salerne à repousser l’assaut des Sarrasins, en Espagne, enfin, où ils vont au pèlerinage de Saint-Jacques, comme ils allaient au-delà des monts à celui de Saint-Michel du mont Gargano. Deux ans après l’exploit des Normands, à Salerne, s’organisait l’expédition du Normand Roger de Toeni en Catalogne. C’est la première en date des croisades françaises d’Espagne. Les origines de cette expédition sont obscures. Elle ne nous est connue que par deux récits; l’un dû à Ademar de Chabannes, le chroniqueur Aquitain contemporain des événements, témoin exact et généralement sûr, et l’autre au chroniqueur bourguignon de Saint-Pierre-le-Vif de Sens dont l’exposé est à demi fabuleux et erroné. La réalité de cette expédition a été niée sans motifs sérieux par Balaguer, qui se fonde sur le caractère en partie légendaire du récit d’Adémar et sur une erreur de Marca pour rejeter un fait historique qui semble solidement établi.

Les circonstances, en effet, étaient redevenues critiques pour la Marche d’Espagne. Sérieusement menacée dans son existence par le célèbre calife Almansor qui avait pris et détruit Barcelone le 6 juillet 985, ayant subi encore en 1003 la défaite d’Albesa près de Balaguer, où périt l’évêque d’Elne, Bérenger, ayant vu détruire Manresa (1004) et assiéger Castelefollit, la Marche ne s’était relevée qu’à la faveur de l’anarchie qui détruisit la puissance de l’Empire Oméiade de Cordoue, après la mort de son dernier grand représentant (1002-1010). L’énergique comte Ramon Borell III, aidé d’un vaillant soldat, Ermengaud d’Urgel, son frère, avait pris sa revanche en entraînant jusqu’en Andalousie les bandes catalanes, qui, alliées avec des prétendants musulmans, accomplirent de merveilleux exploits en 1010 et entrèrent à Cordoue, qu’elles pillèrent, après la victoire d’ Alcalá al Bacar (mars). Mais en 1011, Ermengaud avait été battu et tué; les Catalans durent évacuer l’Andalousie. Des royaumes musulmans s’étaient reconstitués à Lérida, à Saragosse, à Valence, à Alméria et Dénia, qui menacèrent de nouveau la Marche d’Espagne, quand disparut Borrell III en 1018 (25 février).

Il laissait une veuve Ermesinde et un fils mineur Raymond Bérenger le Bossu (el Curvo). Ermesinde, qui semble avoir été une femme autoritaire et dure, exerça la régence et fut en conflit avec Raymond Bérenger jusqu’en 1024, où elle dut conclure un accord avec ce dernier, et livrer 30 châteaux pour la sûreté de ce pacte. Raymond Bérenger était-il le prince lâche, ami des plaisirs, dépourvu de valeur, qu’a dépeint Marineus Siculus dans la Genealogía regum Aragoniae au xve siècle, à la suite du chroniqueur des Gesta comitum Barchinonensium (xiii siècle); ou bien faut-il admettre avec don Prospero de Bofarull et V. Balaguer qu’il a été calomnié, qu’il était pieux, juste et libéral ? C’est ce qu’il est impossible d’éclaircir. On sait seulement que la régence d’Ermesinde dura six ans jusqu’en 1024, qu’elle fut suivie de discordes entre la mère et le fils et que la reconquête catalane fut arrêtée pendant dix-huit ans. Raymond le Bossu mourut d’ailleurs encore jeune dans sa trentième année.

Il est admis que les marquis de Barcelone perdirent alors le Panades, cette plaine fertile et découverte dont le chef-lieu est Villafranca, situé à 48 kilomètres de Tarragone et à une distance à peu près égale de Barcelone, dont elle était le grenier et le poste avancé. Du Panades à Barcelone, en effet, la distance est plus faible que d’Orléans à Paris. Du côté du sud, la Marche fut menacée par les rois musulmans de Dénia, de Tortose et des Baléares; du côté de l’ouest, elle eut pour adversaires les rois de Lérida et de Saragosse. Dans cette direction, on voit que Bérenger et sa mère parvinrent à restaurer l’église et la place de Manresa, à 63 kilomètres sur la route de Barcelone à Saragosse, comme le prouve une charte de 1022. Est-ce l’inaction ou l’impéritie du jeune comte qu’a signalée l’auteur des Gesta Comitum Barchinonensium, quand il lui consacre cette brève appréciation : « II ne fit rien de bon et pour la preudhomie, se montra pendant toute sa vie inférieur à sa race. » (nihil boni gessit; immo in omni vita sua parentelae prabitate fuit inferior). La passivité ou la faiblesse d’Ermesinde et de son fils encouragèrent l’audace des Sarrasins. Le Livre des miracles de Sainte Foi, composé vers cette époque par l’écolâtre Bernard, atteste que les marchands et paysans catalans de Gérone, de Gardone, de Vich ou d’Ausona étaient enlevés par les Maures et emmenés en captivité. Ces récits concernent spécialement les Sarrasins de Balaguer, dont le marché était fréquenté par les chrétiens li et qui faisaient de cette forteresse située sur le Sègre, à cinq heures au nord-est de Lérida, un centre de razzias. Vers le Sègre et l’Ebre, s’était constitué un Etat puissant, celui de l’habile Mondzir de Saragosse (mort en 1023), dont le fils Yahya ou Mod’haffar soutint contre Ermesinde et son fils une lutte assez vive. Vers l’Espagne orientale surgissait une autre puissance redoutable, celle des rois de Dénia, de Tortose et des Baléares. C’est contre ce double péril qu’Ermesinde fit appel au Normand Roger de Toeni.

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Ce personnage n’était pas, comme on l’a dit, « un petit seigneur normand », mais un des plus hauts barons de Normandie. Sa généalogie et son caractère sont parfaitement connus, d’après les renseignements de Guillaume de Jumièges ou de son continuateur, et ceux d’Ordéric Vital. Il descendait d’un compagnon de Rollón, peut-être son parent du côté féminin, nommé Malahuce. La fortune de cette dynastie féodale était due à un archevêque de Rouen, Hugues II, qu’un caprice de Guillaume Longue Epée, fils de Rollón (933-943), tira de l’abbaye de Saint-Denis où il était moine, pour en faire un grand dignitaire de l’Eglise. Ce prélat, qui avait l’esprit de famille et qui conserva son siège de 942 jusqu’en 989, fit don de la terre et du fief de Toeni ou de Tosni (Toenio), qui se trouve dans la région de Gaillon, sur la rive gauche des méandres de la Seine, dont il commanda les îles et le passage, au fils de son frère Hugues de Cavalcamp, nommé Raoul. Toeni appartenait, en effet, au domaine de l’archevêché de Rouen. La dynastie nouvelle, dont il fut le premier fief, prospéra sous le gouvernement des comtes ou ducs normands : Richard sans Peur (943-996) et Richard le Bon (996-1026). Elle y joignit les terres et la forteresse de Châtillon (Castellio), qui prit plus tard le nom de Conches, après la croisade de Roger de Toeni en Espagne. Aussi Ordéric Vital qualifie-t-il les Toeni du nom de « famille illustre » (clara stirps) ll. Elle était, en effet, pourvue d’une des plus hautes charges militaires du duché. Les Toeni avaient le titre de porte-étendard (signiferi) des ducs, l’un des premiers dans la hiérarchie féodale, équivalent à celui des alférez de Castille. Orderic appelle Roger, fils de Raoul, le très célèbre signifer des Normands (famosissimus Normannorum signifer). On voit par un récit des Miracles de Sainte-Foi, que cette famille excitait particulièrement l’intérêt de Richard le Bon. Roger de Toeni (de Totonoeio, Toenio) paraît avoir été de tempérament batailleur, agressif et violent, comme le prouvent ses démêlés et sa fin tragique. Son expédition en Espagne semble avoir été le résultat de son humeur aventureuse, plutôt que d’un ordre du duc Richard, comme le prétend le récit suspect de la Chronique de Sens.

Cette expédition n’est pas douteuse. Roger porta, en effet, depuis ce moment, le surnom de Roger d’Espagne. Un récit d’Orderic Vital le montre avant son départ pour ce pays (cum vellet in Hispaniam proficisci) allant faire à Saint-Evroult une donation que confirmèrent ses descendants. D’après un manuscrit de la Chronique d’Adémar de Ghabannes, il aurait été accompagné dans son expédition par Pierre Ier Roger, évêque de Toulouse. Il aurait suivi pour son voyage la route célèbre du Puy et de Conques; ses relations avec l’abbaye du Rouergue et sa dévotion à sainte Foy, protectrice des Croisés d’Espagne, est attestée par le récit du miracle intervenu en faveur de sa femme, grâce à la sainte, et par la fondation du monastère normand de Castillon, qui prit le nom du sanctuaire ruthénois.

L’époque précise de cette croisade, la première des interventions de la chevalerie française au-delà des Pyrénées, doit être circonscrite entre l’avènement de Raimond Bérenger le Bossu (1018) et de sa mère ou tutrice Ermesinde, et la fin du gouvernement de Richard le Bon (1027), époque où Roger était de retour en Normandie, d’après le témoignage des Miracles de sainte Foi. Le récit le plus détaillé de l’expédition est dû à Adémar de Chabannes, un contemporain, connaisseur exact de l’histoire de l’Aquitaine et de la France méridionale. D’après ce récit, la croisade semble se décomposer en deux phases : la deuxième partie aurait été dirigée contre les Sarrasins de la région septentrionale de la Catalogne, voisine du Sègre et des Pyrénées; la première, contre un fameux personnage, bien connu par les chroniques musulmanes et pisanes; Mochéhid, roi de Dénia, des Baléares et de Tortose. Autant qu’on peut l’induire du témoignage peu précis d’ Ademar, Roger de Toeni, accompagné d’un de ses frères, un bâtard (manzer), eut à combattre les Sarrasins du nord de l’Espagne, probablement les rois de Saragosse, Mondzir, mort en 1023, et son fils Yahya, adversaires d’Ermesinde et de Raymond Bérenger. Les Sarrasins du val de Sègre se montraient, en effet, fort agressifs, puisqu’en 1017, le clergé de Roda dut se réfugier à Urgel. Roda était alors, sur la droite de l’Isabena, affluent de l’Esera (aujourd’hui province d’Huesca), en pleine zone pyrénéenne, à 15 lieues nord-est d ‘Huesca, où se trouvait un roitelet sarrasin, vassal de Sarragosse. L’audace des musulmans apparaît manifeste, si l’on remarque que le diocèse de Roda avoisinait celui d’Urgel, qui est à 186 kilomètres de Barcelone et à moins de 50 kilomètres de la frontière de la Cerdagne française. La Catalogne occidentale, où sont situées Manresa et Cardona, cette dernière à 80 kilomètres seulement d’Urgel, se trouvait donc en péril, ce que confirment, d’autre part, les données qu’on peut tirer des récits des Miracles de sainte Foi.

Les Normands, sous le commandement de Roger, venus en Espagne pour combattre les Sarrasins, tuèrent un grand nombre (innúmeros) d’entre eux et conquirent sur eux des villes et des forteresses (civitates vel castella). Les Gesta comitum Barchinonensium ignorent cette expédition et ne consacrent d’ailleurs que quelques lignes à Ermesinde et à Raimond Berenger le Bossu. Les chartes recueillies par Marca et par Villanueva ne permettent pas de préciser davantage. Ademar, qui ne nomme pas les places fortes, est plus explicite quand il s’agit de décrire les traits de cruauté des Normands à l’égard des Infidèles. Roger de Toeni apparaît, en 1018, le digne précurseur du féroce vainqueur de Barbastro (1064-1065), Robert Crespin, dont les chroniques musulmanes avaient gardé le terrifiant souvenir. D’après le chroniqueur de Saint-Cybard, Roger aurait inspiré aux Sarrasins une terreur semblable, au moyen d’un stratagème. Dès les premiers temps de son expédition, il égorgeait une partie de ses captifs, les coupait en morceaux comme des porcs et les faisait cuire dans des chaudières, comme s’il voulait les faire servir à ses repas. Les autres prisonniers assistaient à ces atrocités. Roger relâchait ensuite sa surveillance de manière à faciliter l’évasion des survivants qui s’en allaient propager partout la sinistre renommée de ce Franc. Ce récit, dont le caractère légendaire est évident, suffit à caractériser les procédés barbares dont les Sarrasins accusaient les chevaliers normands. Le renom de bravoure et d’impitoyable cruauté de ces derniers aurait, d’après Axlémar, produit un effet prodigieux parmi les adversaires (qua de causa timoré exanimatï), si bien qu’ils auraient sollicité la paix. Cette anecdote se rapporte surtout, semble-t-il, à la lutte soutenue contre le roi de Dénia Mochehid. Mais Ademar mentionne aussi l’expédition dirigée par Roger dans l’Espagne, ultérieure (cum ulteriore Hispania decertare cepit), qu’il place après la guerre contre Mochehid.

C’est dans l’expédition probablement conduite du côté des Etats de Lérida et d ‘Huesca que se situe un autre exploit de Roger. Un jour, dit le chroniqueur, avec 40 chrétiens seulement, Roger tomba dans une embuscade que lui avaient tendue 500 Sarrasins d’élite. Dans le combat, il perdit son frère bâtard et pendant trois jours, luttant contre l’ennemi, il abattit plus de cent de ses adversaires, regagnant la frontière catalane, sans que les Sarrasins stupéfaits de tant de bravoure et d’audace aient osé le poursuivre.

Néanmoins, c’est surtout vers la Catalogne orientale que l’expédition de Roger de Toeni semble avoir eu le plus de résultats. De ce côté avait grandi un Etat maritime redoutable, créé par un renégat chrétien bien connu. Les chroniques chrétiennes, parmi lesquelles celles d ‘Ademar et les Annales Pisani, le nomment Muset ou Mugetus, traduction latine de son nom musulman Mugehid ou Mochehid. Il en est souvent question dans les sources arabes, qu’ont consultées les arabisants espagnols ou néerlandais, R. Dozy, Conde, Godera et Roque Chabas, ainsi que l’arabisant sicilien M. Amari. Cet intelligent, rusé et redoutable personnage, qui se fit roi de la Méditerranée occidentale au xie siècle, et qui préfigure les grands corsaires du xvie siècle, les Barberousse et les Dragut, était un affranchi chrétien que les chroniqueurs arabes surnomment le Roumi, et qui avait joui de la faveur des émirs de l’entourage d’Almanzor. A la chute du califat de Gordoue, il s’était réfugié à Dénia, où se créa un petit royaume arabe dont il fut le vrai maître, sous le nom d’un souverain nominal, un jurisconsulte Oméiade respecté Abdallah Al Mosti. Possesseur de Dénia et de la côte au sud de Valence, il s’était attaqué au roi maure de cet Etat, puis il avait conquis les Baléares (Majorque, Minorque et Iviça), et à la tête d’une flotte de corsaires, il était devenu la terreur des Etats de la Méditerranée occidentale. En 1011, d’après les Annales Pisani, il avait saccagé Pise. Il avait menacé Luni et le golfe de la Spezzia, avant-ports de Gênes. d’où il interceptait le commerce des Génois et des Pisans. Il pillait les côtes d’Italie. Il s’était emparé de la Sardaigne, (1014). Plus tard, à la faveur des discordes des Etats musulmans, ce roi de la mer mettait la main sur Tortose, dans le delta de l’Ebre, où il installa un petit royaume sarrasin, à 200 kilomètres de Barcelone, à 80 de Tarragone, d’où il menaçait le bastion avancé de la Mardhe, le Panades, ainsi que tout le littoral catalan. Il poussait l’audace jusqu’à faire des descentes en Bas-Languedoc. D’après Adémar de Chabannes, la tentative tourna fort mal pour les Sarrasins, qui furent tous pris avec leurs navires et vendus comme esclaves; 20 Maures parmi les plus beaux, de vrais géants, furent ainsi donnés à l’abbaye de Saint-Martial de Limoges, où Adémar paraît avoir entendu leur langage, semblable, dit-il, à des miaulements de chats (more catulorum) (vers 1020). La résistance s’organisa vigoureusement contre Mochehid, sous l’impulsion du pape Benoit VIII (1012-1024). Les Pisans et les Génois surprirent la flotte du roi de la mer à Porto-Torres, et lui infligèrent une défaite sanglante où il perdit sa femme et ses fils. Une tempête sur les côtes d’Afrique ruina sa flotte. Il fut chassé de la Sardaigne (1016). Du côté de la Catalogne, c’est Roger de Toeni qui fut chargé de le combattre. Il le fit avec une férocité que la légende recueillie par Adémar de Chabannes atteste. Le résultat de cette énergique campagne aurait été, d’après le chroniqueur, la conclusion d’un traité que Mochehid aurait sollicité de la comtesse Ermesinde, par lequel il promettait la paix et le paiement d’un tribut annuel. Ces sortes de conventions furent fréquentes au xi siècle entre souverains chrétiens et roitelets musulmans; on les nommait parias. Elles prolongèrent longtemps l’existence des royaumes sarrasins, au prix d’une vassalité apparente, qui ralentit en réalité la reconquête et qui facilita les guerres civiles en Espagne chrétienne.

La régence d’Ermesinde ayant pris fin vers 1024, Roger de Toeni quitta l’Espagne. Il avait épousé, si l’on en croit Adémar de Chabannes, une fille d’Ermesinde. Balaguer a nié la réalité de ce mariage, sous prétexte que les chroniques et les chartes ne mentionnent pas de descendance féminine d’Ermesinde. Los Gesta comitum Barchinonensium ne signalent que les fils de cette dernière. Mais ce silence n’est pas probant; il est très fréquent que, dans les nombreuses familles féodales du temps, il ne soit pas fait mention des filles. Le hasard seul renseigne le plus souvent sur leur existence, suivant que les chartes sont plus ou moins abondantes. Mais un récit des Miracles de sainte Foy nous a laissé le nom de la femme de Roger de Toeni, Gotehilde, dont la consonance rappelle celle de personnages goths de la Marche d’Espagne, de même que celui d’un de ses fils, Hélinand. Elle est aussi mentionnée dans une charte postérieure à la mort de son mari sous le nom de Godehildis. L’auteur des Miracles de sainte Foy, Bernard d’Agen, raconte que cette femme illustre (praeclara), terme qui semble désigner une origine princière, fut atteinte d’une maladie qui la mit aux portes de la mort. Au moment où on la croyait perdue et où l’aristocratie normande, sur l’ordre du duc Richard le Bon, s’était réunie pour assister à ses obsèques, elle revint subitement à la vie par l’intercession de sainte Foy. De ce récit il convient de retenir que Roger de Toeni et sa femme étaient de retour en Normandie avant la mort de Richard le Bon (1207), probablement entre 1024 et 1027. D’après la Chronique de Sens, il avait perdu en Espagne presque tous ses compagnons de lutte.

La dernière période de la vie de Roger Ier de Toeni fut marquée par la fondation de cette abbaye de Conches, qu’il créa près de son château de Castillon, en l’honneur de sainte Foy de Conques. Elle devait devenir par la suite l’une des plus riches de la Normandie et elle est restée célèbre par ses magnifiques verrières du xve siècle. Roger, dont le tempérament turbulent ne s’était point calmé, prit part aux troubles qui s’élevèrent après la mort de Robert le Magnifique, survenue à Nicée le 2 juillet 1035, au cours d’un pèlerinage en Terre Sainte, ainsi qu’aux guerres civiles qui marquèrent la minorité de Guillaume le Bâtard. Dans une campagne de ces guerres féodales à laquelle participèrent les Osbern, les Brionne, les Ferrières, les Montfort, les Grantemenil et autres membres de l’aristocratie normande, Robert fut blessé à mort avec ses deux fils Elbret et Elinand. Mais sa descendance eut une brillante fortune. Sa veuve, Godehilde, épousa le comte d’Evreux. Son fils, Roger II de Toeni, seul survivant, hérita des comtés d’Evreux et de Breteuil. Son petit-fils, Roger III, fut en lutte avec Henri Ier. Tous deux furent ensevelis en cette abbaye de Conches qu’avait fondée le héros des guerres d’Espagne, dont la croisade avait eu tant de retentissement qu’on en conservait encore le souvenir à la fin du xie siècle et au xiie, de même que celui d’un de ses compagnons probables, Gautier, surnommé comme lui l’Espagnol (de Hispania). Le nom de Roger l’Espagnol s’attachait comme un titre de gloire impérissable à la lignée des Toeni


Les Expéditions des Gascons et des Aquitains

Les premières expéditions des Gascons, des Aquitains et des Bourguignons en Espagne sont restées dans la pénombre à côté de celle de Roger de Toeni. Les documents ne permettent d’en préciser ni les dates ni les incidents. Elles se rattachent les unes et les autres au règne du premier des fondateurs de la puissance des royaumes chrétiens espagnols, Sanche le Grand, roi de Navarre.

Celui-ci est le premier des rois chrétiens d’Espagne qui semble avoir montré une intelligence nette des besoins de la chrétienté ibérique. Il comprit la nécessité de l’appui des deux grandes puissances naissantes du xie siècle : la féodalité française et la papauté, aidées des milices monastiques. En même temps qu’il essayait prématurément de fonder un Etat compact au nord de l’Espagne, en lui donnant pour centre la Navarre, dont la position trop excentrique en regard de celle du royaume de Léon et de Gastille ne se prêta pas longtemps à pareille entreprise, il fit appel aux Etats féodaux français. Pendant trois siècles, les royaumes chrétiens espagnols avaient vécu d’une vie précaire toujours menacée. A peine quelques-uns d’entre eux, les Asturies et la Galice, par leurs propres forces, la Navarre, les petits comtés pyrénéens et la Marche d’Espagne, grâce au concours des Carolingiens, avaient-ils réussi à se constituer, qu’il leur avait fallu lutter sans trêve pour l’existence contre l’empire Oméiade de Cordoue et ses grands souverains les trois Abdérame et le calife Almansor. A la fin du xe siècle, ce dernier était entré en vainqueur à Santiago (997) comme à Barcelone (985) et il avait détruit Léon. La Navarre avait été réduite au vasselage musulman. On avait vu Sancho Abarca, roi de ce pays, donner une de ses filles en mariage à Almanzor (980-81) et venir à Cordoue en 992 rendre hommage au calife, de même que le comte de Castille. Tant que le redoutable souverain musulman vécut, c’est-à-dire jusqu’en 1002, année où il mourut à Medinaceli, sur le fameux plateau de Soria et de Numance, clef de l’Espagne du nord, les chrétiens espagnols n’eurent aucun répit. Par bonheur la disparition du fils d’Almanzor, El Modafer Abdelmelic (22 octobre 1008), donna le signal de la dissolution du califat. Sanche le Grand se trouva à point pour prendre, avec Alfonse V de Léon, la direction de la reconquête, qui ne devait plus guère s’arrêter pendant les quatre siècles suivants.

A cette époque, la majeure partie des pays ibériques était aux mains des musulmans. Les deux plus importants des Etats chrétiens, la Marche d’Espagne et le royaume de Léon, ne dépassaient pas, le premier, le cours du Haut-Sègre, et au sud le Panades, le second le Duero, où le vaillant comte Fernán Gonzalez avait réussi au xe siècle à organiser une autre marche, le comté de Castille, vassale de Léon. Plus au nord, les Sarrasins tenaient les trois quarts du bassin de l’Ebre, où ils avaient créé, sur la lisière de leurs possessions de Sarra- gosse, de Tudela, de Lérida et d’Huesca, une sorte de zone militaire, la Barbitanie (région de Barbastro). Ils occupaient fortement tous les débouchés des hautes vallées pyrénéennes. Le long de la cordillère des Pyrénées végétaient de petits Etats, les comtés de Pallas et de Ribagorza (dans les vallées des deux Nogueras) (Roda), le Sobrarbe, dont le centre était le val d’Ainsa, berceau du futur royaume d’Aragon, qui n’existait pas encore, et enfin le royaume de Navarre, qui ne comprenait même pas toute la Haute-Navarre actuelle; ni Tudela, ni Valtierra, ni Estella n’en faisaient partie. Les musulmans étaient aussi les maîtres de la haute vallée de l’Ebre (Najera et Logroño) par où s’établit la liaison entre la vallée de ce fleuve et celle du Duero. L’Alava et le Guipúzcoa, restés indépendants, flottaient entre l’influence de la Navarre et celle du royaume des Asturies, de Léon et de Galice.

L’originalité du règne de Sanche le Grand consiste donc en ce qu’il fit, pendant un tiers de siècle (1000-1035), de la Navarre, l’Etat chrétien dominant de la péninsule et le centre de la guerre de reconquête contre les musulmans. Le détail de son œuvre est mal connu en raison de la pénurie des sources; mais il résulte des documents que l’on possède sur son règne qu’il réussit à reconstituer l’indépendance du royaume de Navarre et à créer le futur royaume d’Aragon, juxtaposé au Sobrarbe (val du Ginca), et dont les centres furent dès lors Jaca et San Juan de la Peña. Il s’empara aussi du comté de Ribagorza et rattacha l’Alava et le Guipúzcoa à la Navarre, donnant ainsi l’accès de l’Atlantique à ses Etats. Après la mort d’Alfonse V de Léon, tué au siège de Viseu (1028) et à la fin de son règne, il avait réussi à organiser le premier grand Etat chrétien espagnol, qui s’étendit sur le nord de l’Espagne, de la Méditerranée à l’Atlantique. Le premier, il comprit aussi l’importance d’une collaboration étroite de la chrétienté ibérique avec la chrétienté européenne, dont les moines de Cluny et la Papauté s’efforçaient à réaliser l’idée, et surtout avec la chevalerie française, qui en était le meilleur instrument.

Parmi les grands Etats féodaux qui se partageaient alors la France, quatre pouvaient attirer l’attention de Sanche le Grand, indépendamment de celui des Capétiens. Ce dernier, dont le prestige tenait surtout à la dignité royale, était encore trop faible et trop prudent pour se hasarder à entreprendre une politique de vaste envergure. Cependant Sanche le Grand tâta le terrain auprès de Robert le Pieux, qui avait succédé à Hugues Capet en 996. Ce fut à l’occasion des fêtes qui réunirent à Angeriacum, où l’on avait trouvé le chef de saint Jean-Baptiste (d’où le nom nouveau de Saint-Jean-d’Angély) qu’il se hasarda à cette démarche. La découverte de la relique du saint avait eu un grand retentissement en France, en Espagne et en Italie (octobre 1010). Des fêtes religieuses réunirent à Saint-Jean en Saintonge le roi Robert et sa femme; Eudes, comte de Blois, de Chartres et de Tours (depuis 1004), futur comte de Champagne (1019); Guillaume le Grand, duc d’Aquitaine; Sanche-Guillaume, duc de Gascogne, et Sanche le Grand, roi de Navarre, outre une foule de hauts personnages laïques et ecclésiastiques. Ces fêtes paraissent avoir eu lieu au printemps de 1014. Est-ce à cette occasion ou plus tard que Sanche le Grand sollicita le concours de Robert le Pieux pour ses expéditions ? On l’ignore, mais le texte de Raoul Glaber, le chroniqueur bourguignon, ne laisse aucun doute sur cette démarche du roi de Navarre. Ce que nous savons de la politique timorée de Robert le Pieux permet de présumer que la requête n’eut aucune suite.

Plus puissants que le roi de France étaient les ducs de Normandie et d’Aquitaine. Richard le Bon, le premier de ces princes, ne paraît avoir eu aucun rapport avec le roi de Navarre. C’est par erreur et faute d’avoir connu la chronique d’Adémar de Chabannes, que l’abbé Bouillet, éditeur des Miracles de sainte Foy, attribue à Roger de Toeni une expédition destinée à secourir Sanche le Grand en 1035. Il n’y a pas davantage de traces d’un concours militaire des Champenois, donné aux chrétiens d’Espagne avant le mariage de Félicie de Roucy avec Sanche Ramidez et avant la Croisade de Barbastro (1064-65). Mais des rapports religieux ouvrirent la voie à cette alliance militaire qui porta ses fruits pendant la seconde moitié du xie siècle. En effet, un Clunisien, d’origine champenoise, nommé Jean et qualifié eruditissimus vir, apparaît en 1044 occupé à réformer le monastère de Saint-Victorien en Sobrarbe, que Sanche le Grand avait rétabli.

Bien plus précieux eut été le concours actif de Guillaume le Grand, duc d’Aquitaine et comte de Poitiers, plus puissant que son suzerain le roi de France. Maître d’un vaste Etat qu’Ademar qualifie du nom de monarchie d’Aquitaine, si réputé, dit le chroniqueur, que nul n’osait lever la main contre lui, un moment roi d’Italie (1025), fervent allié de la Papauté et de Cluny, lié d’amitié avec l’empereur Henri II, avec les rois de Danemark et d’Angleterre, Canut le Grand, parent des ducs de Normandie par sa grand-mère Adèle, femme de Guillaume Tête d’Etoupe (mort en 963), allié des comtes de Blois-Chartres par sa mère Emma, femme de Guillaume Fier à Bras (mort en 990), lié avec les Capétiens par le mariage d’Adélaïde, sa tante, avec Hugues Capet, il avait lui-même noué des relations avec la maison comtale de Provence par son mariage avec Almodis, veuve du comte de Périgord (997-98), ce qui lui valut d’étendre sa suzeraineté sur l’Auvergne, le Velay, le Gévaudan, aussi bien que sur la région périgourdine. Guillaume le Grand compléta son œuvre politique en concluant en 1011, après la mort de sa première femme, un second mariage avec Brisque, sœur du duc de Gascogne, Sanche-Guillaume. Dès lors, ses rapports avec l’Espagne devinrent très fréquents. Chaque année, dit Adémar, il recevait des envoyés du roi de Léon, Alfonse V, et du roi de Navarre, Sanche, porteurs de présents précieux, auxquels il répondait par des « cadeaux plus précieux encore ». Quand il ne se rendait pas en pèlerinage à Rome, ce qui arrivait presque tous les ans, il entreprenait le voyage pieux de Saint-Jacques-de-Galice. De son côté, Sanche le Grand se rencontrait avec le duc d’Aquitaine, en Saintonge (1014). De ces rapports si intimes et si fréquents résultait-il un concours militaire ? Rien n’autorise à l’affirmer; peut-être seulement est-il permis de présumer que des chevaliers aquitains isolés prirent part aux luttes contre les Sarrasins, d’autant plus que l’influence clunisienne devenait souveraine en Poitou dès cette époque et que cette influence se trouve à l’origine des croisades françaises en Espagne.

Plus précis sont les témoignages relatifs à l’alliance militaire entre les ducs de Gascogne, et Sanche le Grand. A l’égard de ses voisins Pyrénéens, le roi de Navarre avait, en effet, mené une politique habile de rapprochement. Un moment en 1022, il s’unit à la maison de Toulouse en mariant sa fille Mayna avec le comte Raimond Pons (1023-1030). Mais, les comtes de Toulouse en conflit avec les ducs d’Aquitaine et de Gascogne, par ailleurs peu obéis dans leur Etat, ne pouvaient lui être d’un grand secours. Leur neutralité seule semble avoir été la conséquence de cet essai d’alliance. Tout autre était l’appui que Sanche pouvait attendre du duc de Gascogne.

Ce duché, voisin immédiat de la Navarre, était, depuis quatre siècles, un réservoir de soldats, excellents fantassins ou cavaliers habiles, experts dans l’art de la guerre de montagne, redoutables adversaires qui avaient tenu en échec Mérovingiens et Carolingiens. Ils allaient rendre d’inoubliables services dans la guérilla qu’ils contribuèrent à mener pendant deux siècles et demi contre les musulmans, en donnant leur appui à leurs frères de race : les Basques et les Navarrais espagnols. C’est Sanche le Grand qui noua le premier cette étroite fraternité d’armes avec le duc de Gascogne. Ce dernier, Sanche VI Guillaume, devenu possesseur du duché en 1010 (25 décembre), fut pendant ses vingt-deux ans de pouvoir (il mourut le 4 octobre 1032) le plus constant des alliés du roi de Navarre, comme celui de son beau-frère Guillaume le Grand d’Aquitaine, avec lequel il a de fréquentes entrevues, notamment en 1014, 1022, 1027. C’était un concours de premier ordre que Sanche le Grand trouvait en un prince dont les domaines s’étendaient de la Garonne aux Pyrénées, comprenant le comté de Bordeaux, l’Agenais, le Bazadais, le Bezaume, l’Albret, le Marsan, la Chalosse, le Gabardan, les vicomtes de Dax, d’Astarac, le Fezensac, l’Armagnac et comptant parmi ses vassaux le Comminges, le Couserans, le Bigorre, le Béarn, la vicomte d’Oloron, la Soûle et le Labourd, c’est-à-dire une vaste région pleine d’une population surabondante, remuante et hardie de colons et de soldats. S’il est faux que Sanche Guillaume ait été vassal de Sanche le Grand, il n’en est pas moins vrai que des alliances matrimoniales unissaient dès le xe siècle les ducs de Gascogne aux rois de Navarre. Bien que le duc de Gascogne se reconnût vassal des Capétiens et que son duché fît partie de la France, c’est vers l’Espagne chrétienne qu’il s’orientait surtout. Une intimité étroite règne entre Sanche Guillaume et Sanche le Grand. A côté de lui, il assiste aux fêtes et entrevues de Saint-Jean-d’Angély (1014), auprès de son beau-frère, le duc d’Aquitaine. Il vit à sa cour et à son camp. On le voit figurer avec le roi de Navarre en 1028 à la confirmation des privilèges concédés à Saint-Juan de la Peña, en compagnie de Raimond le Bossu de Barcelone. Quant à sa coopération militaire, elle est attestée par Ademar de Ghabannes à la fin de son ouvrage, mais elle n’a pas été assurément limitée à une seule expédition.

Les campagnes dirigées par Sanche le Grand contre les Sarrasins et auxquelles les Gascons de Sanche Guillaume ont probablement participé sont très mal connues dans le détail, mais elles sont circonscrites entre 1011 et 1028. En effet, avant 1011, le duc de Gascogne, à peine installé, ne pouvait guère donner son concours à son voisin et allié. D’autre part, ce n’est qu’en 1010 que la guerre civile et l’anarchie déchaînées dans le califat de Cordoue ouvrent un champ d’action inespéré aux chrétiens espagnols. C’est en 1010 et en 1011 que les Catalans de Raymond Borrell et du comte Ermengaud d’Urgel accomplirent leur prodigieuse odyssée militaire en Andalousie. A la même époque le puissant comte de Castillle Sanche Garcia (998-1017) entrait aussi à Cordoue (1009) et se faisait céder d’un seul coup 200 forteresses, parmi lesquelles Osma et Gormaz, qui étaient une barrière nouvelle contre les musulmans sur le Duero. Sanche le Grand, de son côté, semble avoir porté son effort sur la Marche sarrasine du nord. Il reconquit le comté de Ribagorza, où les Sarrasins avaient détruit l’église épiscopale de Roda. C’est en 1018 que peut se placer l’occupation de cette région montueuse. Peut-être Sanche Guillaume aida-t-il aussi le roi de Navarre à dégager le Sobrarbe de l’étreinte sarrasine. On sait également que Sanche le Grand avança la frontière navarraise sur l’Ebre supérieur jusqu’à la Rioja où il conquit Najera.
Il s’intitule, en effet, dans ses diplômes, notamment en 1029, roi de Najera (régnante in Sobrarbi et Ribagorza et in Alava et in Najera).
Le centre de ce royaume à 6 lieues ouest de Logroño sur un affluent de l’Ebre, la Najerilla, à la lisière de la province de Soria, cœur du plateau ibérique, est la clef des hauts bassins de l’Ebre et du Duero. On sait son rôle dans l’histoire d’Espagne. Dans son couvent, furent enterrés 35 rois de Navarre et de Gastille. C’est là que Duguesclin décida plus tard la victoire en faveur d’Henri de Transtamare (1360), puis fut vaincu et pris en 1367. Aussi Sanche le Grand put-il, grâce à l’annexion de la Rioja, dont Najera était le principal centre, ouvrir la route de Saint- Jacques par Ibañeta, Pampelune et Puent-la-Reina, qui n’existait pas encore ou avait dû être abandonnée pour celle de l’Alava si pénible au xe siècle (stratam etiam S. Jacobi quam timoré Sarracenorum pet dévia Alavae peregrini jam declinaverant libere currere fecit). Ainsi s’explique la facilité des voyages de Guillaume le Grand, duc d’Aquitaine et la recrudescence du mouvement des pèlerinages vers Compostelle au xie siècle. La conquête de Najera et de la Rioja mettait, en effet, la Navarre en rapports aisés avec l’Alava au nord, le pays de Soria au sud et la région de Burgos ou la Vieille-Castille et le Duero à l’ouest. C’était toute une province de plus de 10.000 kilomètres carrés qui lui donnait un facile accès vers le plateau Castillan, vers Léon et Santiago. Il est remarquable que la campagne signalée par Ademar de Chabannes en 1027, où Sanche le Grand et ses alliés gascons dévastèrent les Etats sarrasins et remportèrent de « grands succès » {cura magno triumpho) et tant de butin coïncide avec l’autre attaque triomphante que menait Alfonse V de Léon contre l’extrême droite de ces Etats, où il conquit le nord du Portugal avant de périr au siège de Viseu (1028).

La même année, le comte de Gastille, Garcia Sanche, était assassiné et Sanche le Grand, au nom de sa femme Munia ou Mayna, sœur du défunt, revendiquait le comté. Il s’en emparait en 1029, et dans une charte en faveur de San Juan de la Peña, il prenait le titre de roi de Gastille (lenens potes- tas in Castella). La charte était souscrite par ses deux alliés, Sanche Guillaume, duc de Gascogne, et Bérenger le Bossu, comte de Barcelone; ce dernier avait épousé Sancha, sœur du comte castillan (vers 1024). Peu après, les ambitions grandissantes de Sanche le Grand l’amenaient en 1031 à faire la guerre au roi de Léon Veremundo ou Bermudo III lui- même, à lui enlever le pays entre la Pisuerga et le rio Cea (1031), puis Léon et Astorga (1033), à prendre enfin, le titre d’Empereur d’Espagne au détriment de son rival, avec l’assentiment des divers Etats espagnols et même du comte de Barcelone. Sanche Guillaume, duc de Gascogne, le fidèle allié de l’empereur, n’assista point à cette apogée; il mourut en 1032 (4 octobre) et on ignore si ses Gascons continuèrent leur concours pendant les deux dernières années de sa vie au conquérant espagnol.


Le concours des Bourguignons

Sanche le Grand a-t-il aussi obtenu pour ses croisades contre les Sarrasins l’appui des Bourguignons ? La réponse est ici très douteuse. Il est certain que le roi de Navarre noua le premier avec la grande abbaye bourguignonne de Cluny et avec son abbé Odilon (999-1049) des rapports d’une étroite intimité, suivant en cela l’exemple de ses voisins et alliés Sanche Guillaume de Gascogne et Guillaume le Grand d’Aquitaine. A l’imitation de ce dernier qui introduit les Clunisiens en Poitou, à Ré, à Mougon, à Saint-Paul-en-Gâtine, à Niort (1017-1023), Sanche le Grand envoyait Paternus à Cluny auprès d’Odilon et à son retour entreprenait la réforme des monastères espagnols, d’abord celle de San-Juan de la Peña, puis celle de Saint-Sauveur de Leire (1024) et finalement celle de San Salvador d’Oña en Castille. On a une lettre que saint Odilon écrivit à Paternus et a Sanche, évêque de Pampelune, qui voulut mourir moine à Gluny, pour les féliciter en 1022 de leur zèle pieux. Le préambule de la charte de Sanche le Grand au sujet d’Oña atteste l’enthousiasme et l’admiration qu’il nourrissait à l’égard du célèbre réformateur, alors le vrai maître du monde chrétien (1033). Il est possible et même probable que les Clunisiens aient encouragé de tout leur pouvoir les relations politiques, en même temps que les relations religieuses, entre les deux Bourgognes et les royaumes ibériques, comme avec l’Aquitaine et la Gascogne. En effet, avant 1019, Guillaume le Grand d’Aquitaine, veuf de Brisque, épousait Agnès, fille d’Otto Guillaume, comte de Bourgogne et de Mâcon, descendant par les femmes de Louis d’Outremer. De son côté, la maison ducale de Gascogne avait établi une des sœurs de Sanche Guillaume, Garsinde, en Bourgogne, peut-être comme femme d’Eude-Henri le Vénérable, mort sans enfants en octobre 1002 et dont l’héritage passa aux Capétiens. Cluny paraît avoir dans les deux Bourgognes propagé l’idée de croisade; l’abbaye accueillait les moines espagnols réformateurs; elle les autorisait à célébrer les fêtes, telles que l’Annonciation, à la mode de leur pays. Elle montrait les dangers que courait le monde chrétien, dans un pays où pour combattre le péril musulman, les moines eux-mêmes devaient prendre les armes. Le chroniqueur clunisien, Glaber, raconte, avec complaisance, les exploits des chrétiens contre le roi des Baléares Mochéhid, dont la défaite vers 1016-20 sur les côtes de Sardaigne et d’Afrique, avait valu à Odilon l’envoi d’un magnifique butin. On a vu dans cet événement et à tort la preuve d’une première croisade bourguignonne en Espagne, que l’on place vers 1033. Le récit de Raoul Glaber est si imprécis et si confus qu’il n’autorise aucunement cette supposition. En réalité, le moine clunisien ne sait presque rien des événements d’Espagne, sauf les campagnes d’Almanzor, qu’il mentionne d’une manière très vague. Toutefois, il a connu la glorieuse réputation de Sanche le grand qu’il nomme à tort Guillaume Sanche (cognomento Sancius, dux Navarrae), et dont il fait un adversaire tenace d’Almanzor. Un indice plus sérieux d’un concours — probablement limité – — des Bourguignons peut être tiré d’un autre passage de Glaber. Robert le Pieux, maître du duché de Bourgogne depuis 1002, fut, dit-il, en bons rapports avec Sanche, roi de Navarre (régi Navarrae Hispaniarum), qui lui envoya des présents et lui demanda des secours. Ces secours, s’ils furent vraiment envoyés, sous l’influence de Cluny et du roi Robert, duc de Bourgogne, durent être bornés à quelques initiatives de chevaliers aventureux, dont les exploits n’ont laissé aucune trace, puisque ni Glaber, ni le chroniqueur de Saint-Pierre de Sens, qui raconte si complaisamment l’expédition de Raoul de Toeni, ne mentionnent aucun des faits et gestes de leurs compatriotes bourguignons, hypothétiques auxiliaires des chevaliers d’Espagne.

En réalité, les premières croisades françaises en Espagne ont été limitées à l’expédition retentissante du Normand Raoul de Toeni, en Catalogne, au concours militaire permanent prêté par les Gascons de Sanche Guillaume à Sanche le Grand, roi de Navarre, et peut-être à quelques secours venus isolément des chevaliers d’Aquitaine et de Bourgogne. Ce mouvement allait d’ailleurs cesser depuis 1032. La Gascogne divisée par les guerres civiles, qui suivirent la mort de Sanche Guillaume en octobre 1032 et qui se prolongèrent jusqu’en 1063; la Normandie, en proie à l’anarchie féodale qui suivit la mort de Robert le Diable (1035) et qui se perpétua jusqu’aux victoires de Guillaume le Bâtard (1050-1060); l’Aquitaine elle-même avec le Poitou, aux prises avec les guerres féodales et qui ne retrouva sa puissance accrue qu’avec l’avènement de Gui-Geoffroi (1058), se trouvaient, aussi bien que la Bourgogne anarchique du premier duc capétien Robert Ier, incapables de se porter au secours des chrétiens d’Espagne. Ces derniers eux-mêmes, après la mort de Sanche le Grand (1035), se divisaient et entraient en lutte les uns avec les autres jusqu’au moment où le danger musulman apparut aux portes de l’Espagne du Nord par le désastre de Graus (1063). C’est alors que sous la direction de la Papauté et de Cluny qui saisirent d’une main ferme la direction du monde chrétien, la chevalerie française reprit de nouveau pour plus de deux siècles la tâche un moment interrompue, et inaugura cette nouvelle période de croisades par la célèbre expédition de Barbastro (1064-1065), suivie de tant d’autres glorieuses interventions dont la chrétienté ibérique a été la bénéficiaire et qui ont tant aidé à la reconquête.

P. BOISSONNADE,
Doyen honoraire
de la Faculté des Lettres de Poitiers, Correspondant de l’Institut

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