source : http://journals.openedition.org/dhfles/64


Patrick Cabanel, « Exils et exportation de la langue française : huguenots et congréganistes, 1685-1914 », Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde, 37 | 2006, 11-24.
.
.
.

Télécharger en PDF


RÉSUMÉ

L’histoire du rayonnement international de la langue française n’est pas liée au seul prestige de ses écrivains ou à l’expansion de l’empire colonial : le français a été également disséminé par des exilés. Les protestants du Refuge huguenot au lendemain de 1685, les membres des congrégations religieuses au début du XXe siècle, ont choisi de tourner le dos à une France qui niait leurs droits, mais ont emporté sa langue et lui ont offert un brillant destin européen ou proche-oriental. Paradoxale diffusion: le bonheur d’une langue épouse le malheur d’une partie de ses enseignants et de ses locuteurs.


INTRODUCTION

Quels qu’aient été les moyens de la puissance linguistique et culturelle au temps du Grand Siècle ou de l’Empire colonial, ni le XVIIIe ni le XXe siècle n’auraient vu à ce point l’Europe ou la Méditerranée parler français, s’il n’y avait eu à l’origine, Refuge huguenot ou exil congréganiste, une dispersion contrainte d’un ensemble de Français, les quelque 200 à 250 000 protestants après la révocation de l’édit de Nantes (1685), les quelques 30 000 religieuses et religieux après les lois hostiles aux congrégations (1901-1904). Le malheur de ces minoritaires ou bannis a puissamment contribué à faire le bonheur de leur langue. On voit combien est paradoxal ce paysage de l’expansion linguistique française. Il n’y a certes rien de commun entre les aristocraties lettrées de l’Europe du XVIIIe siècle et, deux cents ans plus tard, les bourgeoisies du Levant et parfois même des populations catholiques orientales, musulmanes ou arméniennes au niveau de vie très modeste ; rien, sinon leur goût du français et de la distinction que sa maîtrise procure, et leur réponse à l’offre démultipliée que leur ont proposée des Français fraîchement arrivés en exil, contraints de quitter leur pays mais voyageant avec sa langue et devenus de ce fait les meilleurs agents de sa diffusion et de son rayonnement.

Ces hommes et ces femmes, victimes d’une politique conjoncturelle de la France, l’espéraient provisoire et attendaient l’heure du retour, que les congréganistes eurent le bonheur de connaître dès 1914 ou 1918, mais qui ne devait sonner que bien trop tard pour les huguenots, puisque le décret donnant la nationalité française à tout descendant d’exilé pour raison religieuse qui rentrerait en France n’est intervenu qu’en décembre 1790. Chacun n’en a pas moins attendu que le cours de l’histoire se redresse. La traversée du Désert allait prendre fin, le Roi allait rappeler les protestants, ses sujets fidèles entre tous — du moins l’ont-ils cru jusqu’à la paix de Ryswick, en 1697 ; la République allait changer de politique à l’occasion d’élections générales, et rappeler les congréganistes ou les laisser rentrer discrètement, comme cela s’était passé quelques années après les décrets pris en juin 1880 contre les jésuites1. Pour l’heure, la langue assurait cette continuité de la France que l’Etat, pour sa part, venait de briser. D’autant que l’on a affaire à des exils constitués pour une forte part de professionnels de la culture et de l’école, enseignants, intellectuels, journalistes, écrivains, « clercs » : la presque totalité des pasteurs et des professeurs d’académies protestantes autour de 1685, des milliers d’enseignants congréganistes de tous niveaux, de l’humble religieuse au grand savant, autour de 1901. Arrivés à l’étranger, ces spécialistes ont cherché à retrouver les conditions de leur métier, entre pédagogie et vie intellectuelle, et ont recouru aux seuls outils et savoir-faire qu’ils avaient pu emporter, au-delà de la religion : la langue et les livres. C’est à l’enseigne du français que beaucoup ont placé leur survie ou leur reconquête d’un statut.

Leur chance a tenu dans le prestige de cette langue et de la France elle-même, en dépit de leur propre statut de vaincus et de réfugiés. C’est là un élément qui distingue les exils de 1685 et de 1901 de ceux d’autres minorités qui ne pouvaient espérer emporter dans leurs bagages une langue prestigieuse ou à l’utilité internationalement reconnue. Ni les hussites, ni les vaudois, ni les Arméniens, ni les Russes blancs, ni les républicains espagnols, ni les Palestiniens, ni même les antinazis ou les Juifs allemands n’ont eu la chance des exilés français qui du fond de leur malheur n’en restaient pas moins pourvus de la première langue d’Europe, et pouvaient monnayer ce privilège : dans le Berlin ou la Rotterdam de 1700 comme dans les Beyrouth, Damas ou Buenos Aires de 1904, l’exilé continuait à parler la langue enviable des maîtres du monde ou d’une partie du monde. Et leur exil même a renforcé le statut international de cette langue, par une sorte d’« immoralité » radicale de l’histoire qui a voulu que les perdants œuvrent gratuitement, en quelque sorte, à répandre dans des pays entiers non pas la religion qui leur valait leur malheur (la Prusse ou les Pays-Bas de 1700 ne sont pas devenus plus protestants, la Belgique ou l’Italie de 1904 ne sont pas devenues plus catholiques), mais l’empire informel d’une langue et par là, au moins au XXe siècle, d’une nation. A moins que l’on ne se réfère à une « moralité » supérieure de l’histoire, a posteriori, en relevant que « bourreaux » et « victimes » ont également servi la France, les uns à l’intérieur, les autres sur les routes de l’exil, et que la mesure des « grands siècles » de la langue française n’est complète que si l’on compte un Bayle aux côtés d’un Bossuet, les Frères des Ecoles chrétiennes émigrés au Liban aux côtés des hussards noirs de métropole. Je propose de risquer cette mesure à propos du Refuge huguenot, puis de l’exil congréganiste

[…]


https://journals.openedition.org/dhfles/64#tocto1n1


%d blogueurs aiment cette page :