La vocation missionnaire

Les vocations missionnaires chez les Jésuites français aux XVIIe-XVIIIe siècles | OpenEdition Journals

source : http://abpo.revues.org/486

Amélie Vantard, « Les vocations missionnaires chez les Jésuites français aux xviie-xviiie siècles », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, 116-3 | 2009, 9-22.

 

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RÉSUMÉ

Au début du XVIIe siècle, la Compagnie de Jésus multiplient les envois de missionnaires français à travers le monde : Levant, Grèce, Nouvelle-France, Antilles, Chine sont les destinations les plus couramment accordées. Les jésuites qui souhaitaient partir pour les « Indes », avaient la possibilité de se manifester par lettre au Préposé Général, qui résidait à Rome. Une partie de ces documents (litterae indipetae) sont toujours conservées aux archives romaines de la Compagnie. Elles fournissent un témoignage précieux pour qui s’intéresse à l’histoire missionnaire mais aussi à celle des sensibilités religieuses. L’indipeta est le reflet d’une manière collective de se représenter la vocation missionnaire, d’analyser ses mécanismes. Elle obéit à certaines règles rhétoriques, reprenant sans cesse les mêmes images, les mêmes modèles. Mais elle est aussi le récit d’une expérience unique, vécue par un individu. Dans leur supplique, les jésuites exposent les motivations qui les poussent à formuler une telle demande. Ils évoquent parfois les origines de leur « désir des Indes », les attentes, les angoisses et les espérances que suscite la perspective d’un tel voyage. L’indipetae devient alors le lieu d’une exploration intérieure. La lecture attentive de ces lettres éclaire en grande partie les actions et les comportements des jésuites qui ont obtenu le départ en mission et qui se sont trouvés confrontés aux réalités parfois déconcertantes du terrain.


Plan

  • La France et les missions lointaines
  • La naissance de la vocation missionnaire
  • Le discernement
  • Les motivations
  • Dimension collective de la vocation missionnaire

 


PREMIÈRES PAGES

En 1667, au collège de La Flèche, Claude d’Hédicourt écrit au Supérieur général de la Compagnie de Jésus : « Il m’est si clairement apparu, dans la sainte solitude des Exercices spirituels où je suis en ce moment, que Dieu m’appelle au Japon, que j’ai été forcé par la véhémence de son amour d’ouvrir mon cœur à votre Paternité et de lui dévoiler totalement ce que Dieu m’inspire, afin qu’elle daigne exaucer, sinon ma voix, du moins, celle de Dieu qui crie vers moi. » Ce texte est extrait d’une des quelque 14 000 lettres indipetae, littéralement « demandes d’Indes », conservées aux Archives romaines de la Compagnie de Jésus. Les jésuites qui souhaitaient partir pour les Indes, devaient en faire part au Général de la Compagnie.

Par nature, la lettre indipeta possède un caractère ambivalent. D’une part, c’est un document résultant d’une mesure officielle, destiné à connaître les candidats aux Indes et à gérer au mieux leurs capacités, et qu’on pourrait comparer à une lettre de candidature. Le jésuite doit convaincre le Général qu’il a le profil idéal pour remplir les tâches quotidiennes de la mission. La nature des informations varie d’une lettre à l’autre. On y trouve des précisions sur son âge, son niveau d’étude, les langues étrangères qu’il maîtrise, l’état de sa santé, la destination vers laquelle il souhaite partir. L’indipeta tend parfois à l’exercice de rhétorique. Le jésuite y multiplie les figures de style et les références littéraires et bibliques, prouvant ainsi son érudition. D’autre part, c’est une lettre de nature privée, adressée par le jésuite au Général qu’il considère comme un véritable père et auquel il se confie. Il doit justifier du fondement de sa vocation pour la mission. Il détaille les motifs spirituels qui le poussent, peut ajouter des éléments sur la naissance de sa vocation, sur les effets qu’elle provoque en lui, sur la vision qu’il se fait de la mission. La rédaction d’une telle lettre représente une étape importante dans la vie du jésuite : la réponse du Général déterminera la réalisation ou non de la volonté d’aller aux Indes. Si elle est favorable, le religieux sait qu’il ne reverra certainement plus son pays et qu’il ira vivre dans un pays inconnu et potentiellement dangereux.

Notre corpus est constitué d’indipetae provenant des provinces de Lyon, France, Champagne, Aquitaine et Toulouse, principalement conservées dans deux cartons du Fondo Gesuitico. Quelques autres se trouvent dans les fonds de chaque province. La plus ancienne est datée de 1607, les plus récentes ont été écrites au cours du xviiie siècle. Mais il existe de grosses lacunes et l’ensemble, soit environ 370 lettres, est très incomplet : il n’y a pas, en effet, de correspondance systématique entre les lettres indipetae d’une part et le groupe de missionnaires effectivement partis d’autre part.

Ce type de document, même si son analyse reste délicate, n’en possède pas moins un grand intérêt, et il a fait l’objet d’études récentes. Il est possible de l’aborder sous des angles très différents. Nous nous attacherons ici à une étude de la vocation missionnaire en tant que telle. L’indipeta est à chaque fois le récit d’une expérience comprise comme unique, vécue par un individu. Mais elle est aussi le reflet d’une certaine manière collective de se représenter la vocation missionnaire, d’analyser ses mécanismes. Bien entendu, le contenu varie fortement d’un jésuite à l’autre. Si beaucoup de candidats missionnaires restent relativement imprécis, se contentant de reprendre des poncifs relatifs à la vocation, d’autres trouvent dans la rédaction de l’indipeta une sorte d’espace de liberté, où ils peuvent exprimer avec force détails les sentiments qui les habitent et le cheminement qui les a amenés à formuler une telle demande.


La France et les missions lointaines

Le système du patronage, qui, après la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, partage l’évangélisation du monde entre l’Espagne et le Portugal, forme une barrière que cherchent à contourner les missionnaires français. Ce n’est que sous le règne d’Henri IV que la France entreprend réellement des expéditions pour évangéliser les Indes, ce qui ne signifie pas qu’il n’y ait eu déjà auparavant une conscience missionnaire. Les capucins, les jésuites et les lazaristes sont les ordres les plus présents sur le terrain, même s’ils ne sont pas les seuls. Les Français ont des missions en Grèce, en Perse, au Liban, en Syrie. Des expéditions sont lancées en Nouvelle-France, dans les îles de la Martinique, de la Guadeloupe, en Guyane, vers les côtes de l’Afrique du Nord. La fondation du Séminaire des Missions Étrangères en 1663 permet à la France de tourner ses regards vers l’Extrême Orient. Ces tentatives, même si elles n’ont pas toutes été couronnées de succès, obtiennent le soutien de la monarchie et de réseaux dévots et suscitent un enthousiasme tant chez les laïcs que chez les religieux.


La naissance de la vocation missionnaire

L’appel pour les Indes peut se faire entendre à n’importe quel moment de la vie du candidat, avant même qu’il ne soit entré dans la Compagnie. Il faut en fait distinguer le moment de l’appel proprement dit, de celui de la reconnaissance de cet appel puis de la révélation de la vocation à des instances extérieures. La rédaction de l’indipeta peut se produire des années après que le jésuite ait ressenti le désir des Indes pour la première fois. Un long mûrissement a été nécessaire pour y parvenir. Les jésuites peuvent demander à partir aux Indes à n’importe quel moment de leur vie. Beaucoup d’indipetae sont rédigées par des jésuites encore en formation, souvent étudiants en philosophie et fraîchement sortis du noviciat. Ces auteurs, qui ont quitté le monde séculier depuis peu de temps, sont souvent encore pleins de l’enthousiasme et de l’ardeur que suscite la découverte de la vie religieuse et de la spiritualité ignatienne. Certains affrontent les premières difficultés liées à l’état de vie qu’ils ont choisi. Mais l’indipeta n’est pas uniquement le fait de jeunes candidats. En 1607, Jean de Villars a quarante-huit ans, mais assure qu’on lui en donne à peine trente et que malgré son âge, il saura se rendre utile dans les missions. D’autres sont encore plus âgés et ont atteint la cinquantaine lorsqu’ils demandent leur départ. Ces candidats affirment être habités depuis longtemps par le désir des Indes, mais, par négligence ou en raison des circonstances, ne pas avoir pu y répondre. Ils insistent sur l’urgence de leur départ, qui doit se faire avant qu’ils ne soient devenus trop âgés ou trop malades.

Au sens littéral, le terme de vocation désigne un appel. Pour les candidats missionnaires, c’est Dieu qui est à l’origine de la vocation. Au début du xviiie siècle, Cyr Contancin écrit au Général : « J’offre à votre Paternité mes souhaits, […] j’offre mes pleurs fréquents pour la conversion des infidèles, en particulier des Japonais et des Chinois. Pourquoi dis-je “mes” alors que ces vœux n’ont rien d’humain et de terrestre mais que tous émanent de l’Esprit Saint qui seul a pu conserver et animer les mouvements que je ressens ? »

Deux grands cas de figures apparaissent à la lecture des indipetae. Dans le premier, le désir des Indes est antérieur à l’entrée dans la Compagnie. Certains candidats affirment que c’est pendant leur enfance qu’ils ont compris qu’ils étaient destinés à partir aux Indes. Ils ont toujours ou presque vécu avec la certitude ancrée en eux que Dieu les appelait. La famille et l’entourage joue un rôle considérable dans la prise de conscience de ces vocations précoces, même si ce n’était pas toujours intentionnel. Il faut noter également l’influence des ouvrages sur les missions, en particulier les relations que les jeunes enfants pouvaient trouver chez eux. En 1699, Émeric de Chavagnac explique : « Lorsque j’eux sept ans révolus, (au hasard, je crois, d’un livre), Dieu alluma en moi un vif désir de mourir pour le Christ. Cette pensée m’habita quasiment nuit et jour, et oubliant mes jeux d’enfants, c’est en elle seule que je trouvais le repos ». Et il ajoute : « Je me souviens entre autre que j’avais l’habitude […] de passer le temps imparti à l’amusement et à la promenade à discuter à propos des actions des martyrs et de l’avantage du martyre avec un autre enfant de qui j’étais très proche. » La vocation naît ici dans un cadre laïc, même si le jeune garçon a encore une idée assez vague de ce que Dieu attend de lui. Il se sent le désir de mourir pour Dieu, de souffrir pour le Christ, mais les modalités de ce sacrifice restent souvent encore floues. Il se sent distingué par Dieu de la masse humaine : on le voit ici se retirer du groupe de ses camarades et renoncer à s’amuser, pour parler et penser à des sujets d’ordre spirituel. C’est une image récurrente qu’on retrouve dans les hagiographies de nombreux saints, comme pour montrer l’élection précoce de Dieu sur certains de ses sujets. C’est le martyre, plus que la mission, qui est le premier objet du désir de Chavagnac. Il s’avoue fasciné par la croix, souhaite mourir pour Dieu. Il ne parle pas encore d’un souci d’évangéliser les nations païennes. Les choix de vie qu’il fait plus tard, notamment celui de devenir jésuite, sont d’abord subordonnés à ce désir de martyre :

« J’observais attentivement toutes les institutions religieuses, je m’interrogeais avec ardeur pour savoir laquelle me correspondrait lemieux. Je fus d’abord attiré par les prisonniers dans l’Ordre de la Rédemption, mais ensuite, j’ai entendu parler des missions de la Compagnie de Jésus et de la glorieuse mort violente de certains de ces membres chez les Barbares. Je souhaitais alors entrer dans la Compagnie, je fis l’impossible jusqu’à ce que j’y sois admis, deux ans plus tard, vers l’âge de quinze ans. »

On le voit, le choix de la Compagnie n’avait d’abord rien d’une évidence. Il ne le devient que parce qu’il permet de réaliser les rêves du jeune garçon. Chavagnac n’est pas un exemple isolé. Sans pour autant être tous attirés par le martyre, d’autres indipeti notent que la seule et unique raison pour laquelle ils ont choisi la Compagnie est son activité missionnaire. Être jésuite est pour eux le moyen le plus sûr de parvenir un jour aux Indes, ce qui ne signifie pas que tous aient pu réaliser leur souhait.

Pour d’autres, les plus nombreux, la vocation missionnaire s’est déclarée de façon progressive et quasi insensible, après qu’ils soient devenus jésuites. C’est souvent au moment de l’entrée dans la Compagnie et surtout pendant la première année de probation que jaillissent les premiers questionnements. La question des Indes se pose à la suite d’un ou d’une série d’événements de nature variée et finit par s’imposer à eux. Les lectures sont régulièrement citées lorsqu’il s’agit de rappeler les prémices de la vocation. Les bibliothèques jésuites ne manquent pas d’ouvrages de géographie, d’atlas, de récits, de relations de missionnaires susceptibles d’éveiller le goût des Indes chez les membres de la Compagnie. Certains textes font l’objet de lecture publique, au réfectoire. Ces lectures permettent aux candidats de se faire une idée, même si elle est quelques fois faussée, de ce qui les attend sur place. Cette propagande porte ses fruits. Michel Nau, en 1664, avance ainsi des chiffres précis, qu’il a dû tirer d’une de ses lectures : « J’entends dire qu’en Chine, les nôtres sont à peine vingt pour cette immense vigne, qu’ils sont au plus six ou huit au Tonkin, pas plus en Cochinchine et presque rien au Japon. » Ces nouvelles alarmantes expliquent, selon lui, sa soudaine envie de partir. Les rédacteurs des missions font des descriptions de la situation missionnaire des régions où ils se trouvent, promettant une abondante « récolte des âmes » et appelant de nouveaux « ouvriers » à venir les rejoindre. De même, les cours dispensés dans les collèges et la formation que suivent les étudiants permettent de les sensibiliser très tôt à la problématique indienne.

Les livres ne sont pas les seules causes de l’émergence du désir des Indes. Le rôle des procureurs, envoyés en tournée par les provinces d’outre-mer pour recruter de nouveaux jésuites est bien connu. Le retour de missionnaires en France, le départ d’un groupe de jésuites vers le Canada ou la Perse sont autant d’occasions de susciter de nouvelles vocations. Les missions sont un sujet de conversations entre les jésuites qui font circuler entre eux les dernières nouvelles et les informations qu’ils ont pu récolter. Il existe une certaine émulation, au sein des collèges, comme l’indique la conclusion de la lettre qu’écrit Jean-Baptiste Crossard au Général : « Je demande cette grâce avec d’autant plus de joie que maître Pothier, qui a lui aussi écrit à votre Paternité, est enflammé du même désir, que nous sommes de talents égaux et de la même patrie. » Effectivement, une lettre indipeta de Jean-Louis Pothier datée du même jour est conservée dans les archives. Les deux hommes vivent tous deux dans le collège de Pont-à-Mousson. Ils sont visiblement amis et ont dû parler entre eux de leur vocation, se concertant pour écrire au Général, dans l’espoir d’être nommés ensemble pour la mission chinoise.

12Dans d’autres cas, la vocation missionnaire s’est déclarée de façon « surnaturelle » : quelques candidats affirment avoir été guéris miraculeusement, souvent après avoir prononcé le vœu de partir en mission et s’être mis sous la protection de saint François Xavier. Plus rarement, certains assurent qu’un songe ou même une voix leur a permis de comprendre quelle était leur vocation. Mais même dans ce cas, un discernement reste nécessaire, pour vérifier la réalité de cet appel.


Le discernement

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