Regards sur 2000 ans de christianisme (Patricia Briel, 2000)-img2
Patricia Briel, Editeur:Editions Saint-Augustin Parution: mars 2000 Pages:202 pages

RÉSUMÉ

Ce livre rassemble une série d’articles qui ont paru du 7 août au 18 décembre 1999 dans le supplément culturel hebdomadaire du quotidien Le Temps (Genève). Leur but était de retracer à grands traits, en vingt épisodes et siècle après siècle, les étapes historiques principales de l’aventure chrétienne occidentale, avec ses ombres et ses lumières. Que le lecteur ne s’y trompe pas : ces articles ne prétendent pas à l’exhaustivité. Des choix ont été effectués, des événements soulignés, d’autres écartés. L’important à nos yeux était de faire acte de mémoire et surtout de donner au lecteur, qu’il soit croyant ou non, l’envie d’en savoir plus sur ses origines religieuses et culturelles. En seconde partie, le lecteur découvrira vingt figures bibliques. Certaines appartiennent à la Bible hébraïque (que les chrétiens appellent l’Ancien Testament). Elles nous font entrevoir comment les Hébreux, puis les Juifs, lisaient leur histoire en fonction de leur croyance en Dieu. Ces personnages parlent aussi aux chrétiens, pour qui la venue de Jésus – qui fonde une nouvelle Alliance – est annoncée dans l’Ancien Testament. C’est pourquoi ces petits portraits sont parfois replacés dans une perspective chrétienne. Enfin, quelques figures célèbres du Nouveau Testament viendront compléter le tableau. Ceci pour illustrer la continuité entre les deux Testaments, ou un événement-clé des origines du christianisme.


EXTRAIT

pages 75 et s.

Xè SIÈCLE
LE RENOUVEAU MONASTIQUE

Dans cette époque troublée, la vie religieuse occidenta­le connaît à nouveau une éclipse. Les évêques sont nom­més par le pouvoir temporel et leur moralité laisse à désirer. Pourtant, des moines travaillent à une réforme qui essaimera partout  en Occident.

En  ce  début  du  Xè siècle, les Normands,  venus  de Scandinavie, débarquent  sur  les rivages de l’Ouest de la France. Ils pénètrent dans le pays, laissant libre cours à leur folie meurtrière, pillant et saccageant les églises et les monastères. Rien ne s’oppose à leur avancée : l’Empire franc, partagé en trois parties en 843 (France, Germanie, Lotharingie) s’est effondré définitivement en 887. Depuis, le chaos règne sur ces terres qui avaient pourtant vécu un renouveau prometteur au siècle précédent.

Dans le Sud et à l’Est, la situation n’a rien à envier à celle qui prévaut en France. Les Magyars, ancêtres des Hongrois, déferlent sur l’est de l’Europe, et les Sarrasins s’installent dans le Sud. En partie pour ces raisons, les his­toriens n’ont pas ménagé le Xè siècle: «un siècle de fer et de plomb», «Un désert culturel» sont des expressions encore courantes à l’heure actuelle. Aujourd’hui, ils lui manifes­tent  une  plus  grande  indulgence, voire une  certaine tendresse, poussant l’audace jusqu’à le qualifier de «grand siècle chrétien». En effet, le Xè siècle a vu se développer un brillant renouveau du monachisme qui a essaimé dans toute l’Europe, préparant le terrain à une réforme morale, disciplinaire et administrative radicale, connue sous le nom de réforme grégorienne, qui marquera profondément le XIè siècle.

La chute de l’Empire carolingien en 887 a entraîné celle de l’Église franque, qui vit une époque de décadence marquée par l’emprise des laïcs sur le monde religieux. Dans les différents royaumes d’Occident, les rois et les princes nomment les évêques selon des critères totalement pro­fanes et intéressés. Le bon évêque est un laïc qui possède une fortune, qui a du sang noble, et dont l’esprit est celui d’un vassal. Le prélat devient donc propriétaire foncier et entretient une armée.

Parfois, pour obtenir un évêché susceptible de lui rap­porter d’importants bénéfices, il achète sa charge, commettant ainsi le délit dit de «Simonie» qui sera combattu plus tard par  la  réforme  grégorienne.  Pour  compléter le tableau, ajoutons que les évêques ont femmes et enfants, malgré l’interdiction qui leur est faite de se marier après l’ordination. La réforme grégorienne s’attaquera également  à  ce comportement  connu  sous  le nom de «nicolaïsme».

La papauté n’offre pas un visage plus réjouissant. Aux mains des grandes familles aristocratiques qui se partagent Rome, elle ne se trouve plus en mesure, comme autrefois, de reprendre le flambeau d’un pouvoir politique devenu inexistant sous les coups des invasions. Depuis la mort de Jean VIII en 882, des papes médiocres et immoraux se sont succédé. L’un d’entre eux alla jusqu’à exhumer le cadavre de son prédécesseur, Formose, pour le faire passer en jugement lors d’un macabre procès au terme duquel le corps fut jeté dans le Tibre. Le Xe siècle est, à cet égard, le plus sombre qu’ait connu la papauté.

A partir de 928, Marozie, fille d’un sénateur romain, dirige Rome. Son amant n’est autre que le pape Serge III. Ils ont un fils qui deviendra un pape médiocre à son tour. Albéric II, fils de Marozie et d’Albéric, son premier mari, s’empare du pouvoir en 932 et en impose aux familles romaines. Il nomme les papes et la situation se stabilise. A sa mort en 954, son fils monte à l’âge de 18 ans sur le trône de saint Pierre et prend le nom de Jean XII. Las : il ne pense qu’à faire la cour aux femmes, à festoyer et à participer aux parties de chasse.

En 960, menacé par les projets expansionnistes du roi d’Italie Bérenger II, il demande la protection du monarque germanique Otton le Grand, et le couronne empereur le 2 février 962. Le Saint Empire romain germanique est né. La papauté restera sous le joug de l’Empire jusqu’ au milieu du XIè siècle. Les empereurs germaniques auront le souci de la restaurer dans sa dignité et interviendront fréquem­ment dans la nomination des papes, au plus grand courroux de la population romaine, qui se soulèvera parfois contre les choix impériaux.

Revenons à la première moitié du Xè siècle. Les inva­sions scandinaves, sarrasine et magyare provoquent la fuite des moines. Quand ils le peuvent, ces derniers emportent avec eux manuscrits, reliques et richesses abbatiales. En France, les hommes de Dieu affluent vers la région pari­sienne et au Nord. Face au désordre ambiant, ils réagissent en réorganisant le monachisme.

Pierre d’angle de cette réforme : la fondation, en 909, de Cluny par Guillaume le Pieux, duc d’Aquitaine, et par le moine Bernon. Mais un danger menace Cluny dès sa nais­sance: l’emprise féodale que les princes et les évêques laïcs exercent sur L’Église et les monastères. Odon, le deuxième abbé de Cluny (927-942), réussit un coup de maître: il obtient du pape Jean XI de placer l’abbaye sous l’autorité de Rome, préservant ainsi son indépendance face aux convoitises  laïques.

La réforme clunisienne se caractérise par un retour à la règle de saint Benoît, une vie plus austère, des pratiques de jeûne, l’observance du silence, la mise en commun des biens, le rôle central de l’abbé. Peu à peu, elle s’étend en Bourgogne, où elle est née, gagne l’Aquitaine et l’Italie. Au XIè siècle, moment de son apogée, la réforme atteindra la Germanie, l’Espagne et l’Angleterre. Ce développement entraînera la création d’un ordre, dont le fondateur sera Odilon (abbé de 994 à 1049).

Cluny n’est pas le seul foyer de réforme dans la pre­mière  moitié  du  Xè siècle.  D’autres centres  émergent, comme Brogne, près de Namur, ou Gorze, près de Metz en Lorraine. Le monastère de Fleury-sur-Loire joue lui aussi un rôle qui sera déterminant pour la réforme des monastères anglo-saxons. Un abbé prestigieux lui donne sa stature: Abbon, un véritable philosophe dont les intérêts intellectuels couvrent un champ immense.

Le Calabrais saint Nil fonde une nouvelle famille éré­mitique et cénobitique à Grottaferrata, près de Rome. En Germanie, on assiste au développement du monachisme féminin. Les œuvres de Hrotsvita, la chanoinesse de Gandersheim, ont marqué le xe siècle. Elle a redonné vie au théâtre, composé des poèmes,  écrit  l ‘histoire d’Otton 1er. Parmi les autres monastères qui ont participé à la renaissance du monachisme, retenons Corvey en Saxe, Ratisbonne et Tegernsee en Bavière, Reichenau et Saint­ Gall, ou encore Bobbio et le Mont-Cassin en Italie.

De manière générale, la réforme du monachisme a contribué à un renouveau culturel qui s’affirme essentielle­ment à partir de la seconde moitié du Xè siècle. La vie intellectuelle reprend à ce moment. Liège devient une nou­velle Athènes. Les écoles se développent autour des cathé­drales. L’enseignement , en plus de la grammaire et de la rhétorique, comprend maintenant la dialectique. La philosophie est fort goûtée dans les monastères, où l’on continue  à copier les classiques  latins.  Les abbayes  qui avaient souffert des invasions reconstituent leur bibliothèque.

En Orient, le monachisme  prépare ses heures de gloire : en 963, le moine Athanase fonde un premier monastère sur le mont Athos, qui deviendra un haut lieu de la spiritualité orthodoxe.  Les moines occidentaux de l’époque n’en ont sans doute rien su. Tout au long du xe siècle en effet, les relations entre les chrétiens de l’Occident et de l’Orient ont été quasiment inexistantes. Néanmoins, malgré l’incom­préhension qui n’a cessé de croître depuis le Vè siècle et les différences qui caractérisent la vie religieuse des deux pôles de la chrétienté, cette dernière reste théoriquement unie. Pas pour longtemps: en 1054, un schisme brisera cette unité de façade.


CHRONOLOGIE


  • 900 Début des invasions magyares en Occident
  • 909 Fondation de Cluny
  • 927-942 Odon est abbé de Cluny
  • 936 Otton le Grand devient roi de Germanie
  • 945-994 Maïeul est abbé de Cluny
  • 962 Otton le Grand est couronné empereur par le pape Jean XII
  • 963 Fondation du premier monastère sur le mont Athos par le moine Athanase
  • 976-1025 L’empereur Basile Il règne à Constantinople
  • 986-1018 Basile conquiert  la Bulgarie
  • 987 Hugues Capet devient roi de France
  • 988 ou 989 Les Russes se convertissent à l’orthodoxie
  • 994-1049 Odilon est abbé de Cluny
  • Vers l’an 1000 Conversion de la Scandinavie

 

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