L’ordre de Cîteaux, relai de l’expansion française

Fondation de Clairvaux par Saint-Bernard 1115 – Ville-sous-la-Ferté (Aube) | France Archives

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Fondation de Clairvaux par Saint-Bernard 1115 – Ville-sous-la-Ferté (Aube) France Archives
Abbaye de Clairvaux, dortoir des convers, Ville-sous-la-Ferté. © Photo Henri Gaud

Avant la mi-août 1115 (l’année est sûre, le jour et le mois ne le sont pas ; le 25 juin est le fruit de la tradition de l’ordre cistercien), Bernard et ses moines s’installent dans le val d’Absinthe – cette plante y poussait en abondance – à Clairvaux, en Champagne, non loin de Ville-sous-la-Ferté. Cette combe, longue de 1500 mètres et large de 200, était bien irriguée et entourée de collines boisées. Son orientation d’est en ouest lui valait d’être baignée toute la journée de lumière, d’où le nom de Claire-Vallée, ou Clairvaux, qui lui fut donné. Si les conditions de cette arrivée demeurent obscures, il faut en retenir le caractère familial et féodal : le principal artisan de la fondation en est le sire de La Ferté, Josbert le Roux, cousin de la mère de Bernard ; de plus, sept des douze moines qui accompagnaient Bernard sont de proches parents (quatre frères, son oncle, deux cousins).

Depuis avril 1112 (ou mai 1113, la chronologie n’est point assurée), Bernard, né en 1190 à Fontaine-lès-Dijon, près de Dijon, dans une famille noble et influente, se trouvait à l’abbaye de Cîteaux, en Bourgogne, où il était arrivé avec une trentaine de compagnons. Véritable translation de l’ordre chevaleresque dans l’ordre monastique, il s’agissait aussi d’un dépassement spirituel, l’idéal aristocratique s’étant montré insuffisant pour Bernard. À Cîteaux, fondée en 1098 par Robert de Molesme, se pratiquait l’ascèse monastique la plus rude, dans un strict retour à la règle bénédictine, loin des agitations du monde. Le succès fut tel qu’il fallut vite essaimer : l’abbé Étienne Harding décide de fonder des filiales : en 1113 La Ferté, en 1114 Pontigny, l’année suivante Clairvaux, et sans doute plus tard Morimond.

Pourquoi envoyer Bernard fonder Clairvaux ? Ce choix dut alors étonner. Guillaume de Saint-Thierry le souligne dans sa Vie de saint Bernard : « L’abbé Étienne, écrit-il, établit Bernard maître et abbé de ceux qu’il envoya, au grand étonnement de ceux-ci qui, étant des hommes mûrs et distingués dans la religion comme dans le siècle, craignaient de l’avoir pour chef, à cause de son excessive jeunesse, de la faiblesse de son corps, et du peu d’habitude qu’il avait des travaux extérieurs » (I, 5). C’est que Bernard, en trois ans à Cîteaux, avait brûlé les étapes, par les prières, les méditations et les mortifications. Il était aguerri, et pouvait s’appuyer sur ses solides réseaux féodaux et seigneuriaux, en Champagne notamment, région acquise à la réforme monastique et possédant déjà un réseau important de prieurés (clunisiens en particulier). En l’absence de l’évêque de Langres, dont dépendait le nouveau monastère, Bernard reçut la bénédiction épiscopale de l’évêque de Châlons-sur-Marne, Guillaume de Champeaux, qui devint vite un de ses plus sûrs soutiens.

Le passage de la solitude, du silence et de l’oubli (selon l’expression d’Anselme Dimier) à la construction d’un monastère, à la tête d’une communauté, se révéla rude. Les débuts de l’abbatiat furent difficiles : la terre était aride, les premières habitations sommaires, les hivers rigoureux. Guillaume de Saint-Thierry en rend compte : « Là, pendant quelque temps, ils servirent Dieu avec simplicité et pauvreté d’esprit, endurant la faim, la soif, le froid, la nudité et un grand nombre de veilles. Le plus souvent ils se faisaient des fricassées de feuilles de hêtre. Leur pain, comme celui du prophète, était composé d’orge, de millet et de vesce ; en sorte qu’un homme pieux, à qui on l’avait servi dans la maison, l’emporta secrètement en pleurant abondamment, pour montrer à tous, comme un miracle, de quelle manière vivaient des hommes, et de tels hommes » (I, 5). Il fallut non seulement défricher et construire – le Monasterium Vetus fut édifié entre 1115 et 1135, mais il n’en reste que quelques murs –, assurer les récoltes à venir, et installer les frères convers dans les premières granges

Une double crise affecta vite Bernard. Physique tout d’abord, car sa santé, affectée par les jeûnes et les macérations, se dégrada ; une « année sabbatique », à l’écart du monastère, le remit sur pied : ses frères Gérard et Guy s’occupèrent des tâches matérielles. Crise psychologique et spirituelle ensuite, car les frères auraient été dépassés par ses propos : Bernard en aurait tiré la leçon, délaissant un idéal par trop exacerbé et irréel.

Jusqu’en 1130, Bernard se consacra au développement de son monastère. Il resta toute sa vie abbé de Clairvaux, refusant énergiquement toute autre dignité dans l’Église, alors qu’on lui proposa maintes fois de devenir évêque. La raison profonde en est son attachement puissant, viscéral, à sa communauté. Bien que peu présent à Clairvaux, toujours en voyage, il ne cessa de soutenir sa communauté. À sa mort, en 1153, l’ordre de Cîteaux comptait 345 couvents, dont 167 dépendaient de Clairvaux même.

Après son décès, quand la ferveur cistercienne se fit moindre, les recueils de récits exemplaires élaborés par des membres de l’ordre à destination des moines et des convers (comme le Grand exorde de Cîteaux composé par Conrad d’Eberbach au début du XIIIe siècle) proposèrent des récits où le thaumaturge apparaissait peu mais où s’imposait un saint persuadé que tous ses moines obtiendraient le salut, à condition de suivre la règle et les coutumes de l’ordre. Ces récits ne cessent de montrer comment Bernard continuait de vivre à Clairvaux, à y exercer un pouvoir spirituel, peut-être plus fortement qu’il ne l’avait fait de son vivant, y compris en apparaissant dans des visions à certains frères. Et Conrad d’Eberbach ne pouvait s’empêcher de parler « des claires lumières de Clairvaux et du soleil plus lumineux encore qui se leva de cette illustre vallée pour inonder de la clarté de ses rayons toutes les parties du monde » (IV, 35). Clairvaux était bien alors le lieu emblématique des moines blancs, et Bernard, son fondateur, l’incarnation de l’ordre cistercien.

Jacques Berlioz
archiviste paléographe
directeur de recherche au CNRS, Paris

Voir Célébrations nationales 1990, p. 12 et 2003


https://francearchives.fr/commemo/recueil-2015/39120


 

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