SAINT ODILON, Abbé de Cluny, SA VIE, SON TEMPS, SES OEUVRES, (962-1049)

SAINT ODILON, Abbé de Cluny, SA VIE, SON TEMPS, SES OEUVRES, (962-1049), Par l’Abbé P. JARDET, Chanoine honoraire d’Autun, Aumônier des Religieuses de Saint-Joseph de Cluny. LYON IMPRIMERIE EMMANUEL VITTE, 18, rue de la Quarantaine, 18. 1898

 

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CHAPITRE XIII
LA FÊTE DU 2 NOVEMBRE OU LA COMMÉMORATION DES  MORTS
EXTRAIT
(pages 276 à 281)

Odilon avait eu la joie toute surnaturelle, après avoir heureusement accompli la réforme à Farfa, d’introduire les coutumes de Cluny dans les différents monastères de la Suisse fondés ou agrandis par lui avec le concours de sainte Adélaïde et des empereurs d’Allemagne. En ranimant le zèle religieux pour la réforme de la discipline dans les monastères, le saint Abbé avait singulièrement contribué à l’extension de sa congrégation, et par là même il avait aussi puissamment excité la réforme dans la vie ecclésiastique du clergé séculier. C’était assez pour lui assurer un titre glorieux à la reconnaissance de l’Eglise. Mais le saint Abbé ne s’en tint pas là. Il prit une initiative qui l’entoure d’une auréole spéciale parmi les plus grands moines bénédictins du moyen âge, et rend sa mémoire impérissable dans l’Eglise et dans le monde. Il institua à Cluny et dans tous les monastères dépendants la Commémoration des morts, le 2 novembre, au lendemain de la Toussaint.

Il importe tout d’abord de le faire remarquer, ce n’est pas la prière pour les morts que dut instituer Odilon. La prière pour les morts est aussi ancienne que le monde. Les livres saints, toute la tradition et jusqu’à notre coeur nous répètent à l’envi que nos prières peuvent apporter un soulagement réel aux âmes qui souffrent. Les Juifs croyaient qu’il était pieux et salutaire de prier pour les morts, et nous trouvons cet usage clairement indiqué dans plusieurs endroits de l’Ancien Testament. Le second livre des Machabées spécialement nous en offre un beau témoignage et un touchant exemple. Judas Machabée, après une sanglante bataille, envoya douze mille drachmes d’argent à Jérusalem, afin que l’on offrît des sacrifices pour le soulagement de ceux qui avaient été tués dans le combat, et la sainte Ecriture ajoute : « C’est donc une sainte et salutaire pensée de prier pour les morts, afin qu’ils soient affranchis des peines dues à leurs péchés ». La foi de l’Eglise n’est pas moins explicite; l’Eglise a formulé par la voix du concile de Trente le dogme de la prière pour les morts, et, comme une mère tendre et compatissante, non seulement elle pleure et permet les larmes ; non seulement elle espère et donne l’espérance, mais elle prie et donne la prière pour les âmes du Purgatoire. C’est un ordre, puisqu’elle est la maîtresse des vivants; c’est une tendre supplication, puisqu’elle est la mère des morts qui sait ce qu’ils souffrent, et elle termine chacun de ses offices parce cri de douleur et d’espérance : « Seigneur, donnez-leur le repos éternel ». Mais voici la grande voix de la tradition qui se fait entendre et arrive à nous à travers les siècles, uniforme, constante, inébranlable : « Suivant la tradition des ancêtres, dit Tertullien, nous faisons des sacrifices pour les morts à leur jour anniversaire ». Saint Ambroise célèbre la messe pour les empereurs Valentinien et Théodose et, au moment de la dire aussi pour son frère Satyre englouti dans les flots, il fit à Dieu cette touchante prière : « Je me tourne vers vous, Seigneur, et je vous recommande cette âme innocente. Pour elle, je vous offre l’hostie; soyez-lui propice; recevez mon offrande et mon sacrifice de la main d’un frère et d’un prêtre ». Le grand docteur nous apprend que les uns s’acquittaient de ce pieux office le troisième et le trentième jour, et d’autres le septième et le quarantième. Saint Augustin a écrit tout un livre en faveur du culte des morts, et il revient souvent sur la pieuse pratique d’offrir pour eux le saint sacrifice de l’autel. Qui n’a lu, dans l’admirable livre des Confessions du saint docteur, l’admirable récit de la mort de sa mère ? Monique, mourant au port d’Ostie, loin de l’Afrique où elle était née, et dont la terre gardait le corps de son époux, Monique disait à ses deux fils, mais surtout à Augustin : « Laissez mon corps n’importe où ; n’en prenez nul souci. Ce que je vous demande seulement, c’est que, partout où vous serez,  vous portiez mon souvenir à l’autel du Seigneur. » Et, plus tard,  Augustin,  évêque,  repassant dans la mémoire de son grand cœur la vie si manifestement sainte de cette mère, ayant, pour juger toutes choses, la triple lumière de l’âge, du génie et de la sainteté, Augustin  parlait  à Dieu  de Monique et écrivait : « Vivifiée en Jésus-Christ, elle a vécu jusqu’à sa mort de manière à glorifier votre nom par sa foi et par ses mœurs ; je n’oserai pourtant pas dire que, depuis que vous l’eûtes régénérée par le baptême, il ne soit sorti de sa bouche aucune parole contraire à vos préceptes… Et malheur à la vie humaine la plus honorable, si, en l’examinant, vous laissez derrière vous la miséricorde. C’est pourquoi, ô ma gloire, ô  ma vie, ô mon Dieu, mettant de côté ses bonnes œuvres dont je vous rends grâces avec joie, je vous prie à cette heure pour les péchés de ma mère. Exaucez-moi au nom de ce médecin qui, pour guérir toutes nos blessures, a été suspendu à la croix,  et qui, assis maintenant à votre droite, ne cesse pas d’intercéder pour nous. Remettez-lui sa dette ; n’entrez pas avec elle en jugement, et que votre miséricorde triomphe de votre justice… Inspirez, p mon Dieu, à tous mes frères, vos serviteurs, qui liront ce que j’écris, de se souvenir à l’autel de Monique, votre servante, et qu’elle trouve non seulement dans mes prières, mais dans toutes celles des autres, l’accomplissement de sa dernière volonté ».

L’oblation  du  saint sacrifice pour les défunts est certainement de tradition apostolique. Non seulement on offrait en général le saint sacrifice pour ceux qui n’étaient plus, mais il y avait déjà dès les V° et VI° siècles des messes particulières composées pour eux. Telle est la messe privilégiée in die obitus seu dépositionis. c’est-à-dire pour le jour du décès ou de la sépulture. L’Eglise tient à ce que le saint sacrifice soit célébré avant de déposer le corps, afin de procurer au plus tôt à l’âme du défunt le soulagement ou la délivrance. Les troisième,  septième et trentième jour après le décès sont regardés par l’Eglise, depuis les temps les plus anciens, comme spécialement propres à la mémoire des morts (3). « Ce n’est pas, disait Amalaire, au neuvième siècle, qu’on ne pas puisse prier pour les défunts les autres jours, ni que ces jours-là l’office et la messe soient plus efficaces, mais c’est à cause de certaines raisons mystiques ». Nous laisserons aux liturgistes le soin d’exposer les raisons mystiques pour les troisième et septième jour ; mais l’Eglise n’aurait-elle pas voulu exprimer par la messe du trentième jour, selon la pensée d’Alcuin, que ses prières enlèvent aux âmes du purgatoire toute souillure pour les conduire au ciel ? Quoi qu’il en soit, cette pieuse pratique nous vient des Juifs qui pleurèrent pendant trente jours la mort de Moïse et d’Aaroni  ; elle est un reste aussi de l’usage autrefois existant, et conservé encore aujourd’hui en certains pays, de faire célébrer des messes pour les défunts pendant trente jours consécutifs en donnant plus de solennité au trentième et dernier. Cet usage des trente messes consécutives remonte à saint Grégoire le Grand. Nous voyons, en effet, dans ses Dialogues, qu’il recommanda fortement à l’abbé Pretiosus de célébrer le saint sacrifice pendant trente jours consécutifs pour l’âme de Justus, un de ses moines décédés ; les trente jours écoulés, Copiosus, un autre moine, vit Justus qui lui apparut et lui annonça sa délivrance. Convaincu de l’excellence de cette pratique à laquelle les prières du saint pape avaient peut-être obtenu de singulières faveurs, le monastère de Cluny la mit au nombre de ses plus chères coutumes ; on y appelait les trente messes pour un défunt : messes de saint Grégoire.

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